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Tribunes et décryptages - 9 janvier 2006
L’inconnu Evo Morales
Décryptage
Le « cocalero » (producteur de coca) Evo Morales, président du Mouvement vers le socialisme (MAS), a été élu président de la Bolivie au premier tour de l’élection du 18 décembre 2005. La CIA/NED a renoncé à contester la régularité du scrutin compte tenu de la présence d’observateurs internationaux indépendants mis en place par le CEPS espagnol et auquel le Réseau Voltaire s’était associé.
Le présent article est l’occasion d’annoncer à nos lecteurs l’intégration de BolPress dans notre réseau de presse non-alignée. L’agence de presse bolivienne renforce un dispositif original qui est devenu, en un an aux Amériques, la principale source d’information politique indépendante du système globalisé.
La presse internationale commente l’événement avec une sorte de flottement qui traduit le désinvestissement états-unien dans le continent Sud et une méconnaisance croissante de son histoire et de ses évolutions.
Censés être un lieu de débat ou d’expression de points de vue divergent, les pages « libre opinion » de la presse mainstream des Etats de l’Alliance atlantique sont rarement autre chose que le lieu de diffusion d’une vision unique des évènements, une part essentielle de la « fabrique du consentement ». Il serait caricatural d’affirmer qu’on ne trouve jamais d’argumentaire allant à rebours de la pensée dominante dans ces rubriques, mais, Tribunes et décryptage l’illustre malheureusement à chaque parution, cela est extrêmement rare. Ces pages offrent un débat tronqué où les adversaires s’affrontent, certes avec des arguments contradictoires, mais en se fondant sur des représentations communes des affaires du monde. Les analyses différentes ne surgissent que dans les pages de journaux destinés à d’autres univers culturels. D’où notre intérêt pour la presse russe, arabe ou latino-américaine.
Toutefois, en de rares occasions, un événement imprévu suscite une cacophonie chez les experts médiatiques et les éditorialistes mainstream. L’uniformisation de la pensée suppose qu’une autorité donne le diapason. C’est ce qui arrive avec l’élection de M. Evo Morales. Bien qu’elle ne soit pas une surprise, elle découvre des analystes mal préparés.
Par principe, pour une grande partie de la gauche soutenant traditionnellement les partis politiques à vocation sociale et les programmes de re-nationalisation des richesses nationales, l’élection de M. Morales est une bonne nouvelle, quoiqu’une minorité mette en doute ses convictions. Une partie des néo-libéraux s’inquiète de la politique qu’il pourrait suivre, tandis qu’une autre considère qu’il n’y a pas grand chose à craindre d’un individu qu’ils évaluent soit comme très modéré, soit trop peu soutenu par sa population pour pouvoir mener des politiques bouleversant son pays. A propos de ses alliances aussi, la presse est divisée. Si la plupart des journaux le présente comme un allié d’Hugo Chavez, le quotidien français Le Monde affirme que les deux hommes sont gravement brouillés [1].
L’extrême droite états-unienne s’est en revanche déjà faite son opinion sur le nouveau président bolivien. Dans un éditorial daté du 22 décembre 2005, le quotidien du révérend Moon, le Washington Times, déclarait qu’un « ennemi de l’Amérique » avait été élu en Bolivie et s’alarmait de la dépénalisation de la production de coca et de la re-nationalisation des ressources pétrolières.
Ce point de vue est partagé et même développé par le vice-président de la National Association of Chiefs of Police, le conseiller en « lutte anti-terroriste », Jim Kouri dans le MenNews Daily et la Free Republic. L’auteur appelle d’ores et déjà à une planification du renversement d’Evo Morales qu’il accuse pêle-mêle d’être un « communiste », un « ennemi de l’Amérique » et un allié des trafiquants de drogue. Il fustige les milieux de gauche états-uniens qui ont applaudi son élection et les assimile à des toxicomanes. Faisant remarquer la faiblesse de l’armée bolivienne, il suggère des « mesures » pour empêcher ce pays de développer le trafic de cocaïne aux États-Unis, prétexte d’invasion qui a déjà servi pour agresser le Panama en 1989. Ce texte n’est pas à prendre à la légère malgré son caractère outrancier. En effet, alors qu’il n’était que candidat à l’élection présidentielle, Evo Morales avait révélé que son prédécesseur, Eduardo Rodríguez, avait donné aux États-Unis les missiles que possédait l’armée bolivienne, désarmant son pays pour rendre possible une intervention militaire états-unienne. Nous avions consacré un article à cette affaire. De son côté, M. Kouri ne s’est pas contenté d’une seule tribune, en rédigeant une autre quelques jours après la première, sur le même sujet, toujours dans le MenNews Daily.
Ce point de vue et les représentations du président Morales qu’il véhicule ne se sont pas encore diffusés dans toute la presse. L’heure est plutôt aux interrogations.
Les milieux conservateurs espagnols hésitent ainsi, pour leur part, entre prudence et légère inquiétude.
Le député conservateur espagnol, Jesús López-Medel, un brin paternaliste, donne des conseils de bonne gouvernance au nouveau président dans le quotidien de centre-droit madrilène El Mundo. Il affirme qu’Evo Morales doit avant tout rétablir l’ordre dans le pays, rompre avec le népotisme et ouvrir la Bolivie aux investissements étrangers, bref, ne pas tenir ses engagements politiques mais suivre la politique de ses prédécesseurs. L’auteur regrette toutefois que le nouveau président marque son admiration pour Fidel Castro ou Hugo Chavez, sans s’en formaliser plus que cela. Qu’importe les discours pourvu que M. Morales fasse ce qu’on lui demande ! Mais le fera-t-il ?
Le chercheur Carlos Malamud, se montre rassurant pour les lecteurs du très conservateur quotidien espagnol ABC. Certes, Morales est proche de Chavez et de Castro, mais l’analyste estime qu’il n’a pas de vraie base électorale et qu’il n’a été élu grâce aux classes moyennes que pour rétablir l’ordre. S’il sort de ce programme, son mandat sera écourté.
Les services internationaux du New York Times diffusent largement l’analyse du chercheur péruvien, Alvaro Vargas Llosa. Dans le New York Times, l’International Herald Tribune et le quotidien argentin Clarin, il estime lui aussi qu’Evo Morales n’aura, a priori, pas les moyens de sa politique et que son discours est trompeur pour les Boliviens. Pour l’auteur, la Bolivie a trop besoin des investisseurs étrangers pour mener une politique qui les effraierait. Elle est dépendante du Brésil, à l’influence modératrice, et le pouvoir est trop instable pour qu’Evo Morales puisse prendre des mesures radicales. Toutefois, tout dépend de l’attitude de Washington. En effet, si les États-Unis s’en prennent à M. Morales, il est possible qu’une unité nationale se fasse autour de lui en faveur de mesures radicales.
Mais, ces auteurs analysent la question bolivienne, sans tenir compte d’une dynamique régionale. En effet, pour l’instant, qu’importe l’action d’Evo Morales, cette élection donne un signe de plus que quelque chose est en train de changer dans le continent. Les électeurs latino-américains choisissent massivement des candidats leur promettant plus de justice sociale, la re-nationalisation des richesses nationales et l’indépendance vis-à-vis des États-Unis, ce qui passe notamment par le refus de la zone de libre échange des Amériques. L’élection d’Evo Morales n’est pas un résultat isolé. A des degrés divers, le Chili, le Pérou, le Mexique, et d’autres plus tard, pourraient, très prochainement, prendre la même direction.
Dans le quotidien colombien El Tiempo, l’écrivain colombien, Óscar Collazos, souligne cette tendance et la perte d’influence de Washington. Il se désole de voir la droite colombienne, associée à Washington, analyser la situation dans le sous-continent au travers du prisme obsolète et déformant de la Guerre froide et des mouvements communistes des années 60-70. Le monde a changé leur dit l’auteur, il n’est plus possible d’imposer des dictatures militaires pour lutter contre une pseudo subversion « communiste ».
L’ancien président argentin, Raùl Alfonsin, note lui aussi cette tendance et s’en inquiète dans une tribune diffusée par Project Syndicate et reprise, entre autre, par le Daily Times (Pakistan) et le Taipei Times (Taiwan). En effet, les victoires annoncées de différents mouvements de gauche latino-américains soutenant une intégration sud-américaine autonome des souhaits de Washington pourraient pousser les États-Unis à reprendre la question hémisphérique à bras le corps. L’auteur craint donc un retour de bâton et un durcissement des positions états-uniennes dans son ancien pré carré.
Analysant les répercussion pour son courant de l’élection bolivienne, le politologue altermondialiste français, Eddy Fougier, se réjouit dans Libération de la victoire d’Evo Morales qu’il compare à Hugo Chavez. Il estime que la Bolivie va jouer un rôle exemplaire pour le mouvement altermondialiste, la victoire de M. Morales montrant aux altermondialistes français qu’ils doivent eux-aussi ambitionner le pouvoir et présenter un candidat à l’élection présidentielle.
Réseau Voltaire
[1] Cf. à ce sujet « Le Monde pétrit la pâte à modeler latino-américaine », par Renaud Lambert, Acrimed, 5 janvier 2006.
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9 janvier 2006
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Pays
Bolivie
Thèmes
Contrôle de l’Amérique latine
Lutte pour l’indépendance et l’unité de l’Amérique latine
Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Un gangster à la tête de la Bolivie »
Auteur
Jim Kouri

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Jim Kouri est le vice-président de la National Association of Chiefs of Police et ancien commissaire de police à New York. Il est conseiller en sécurité et anti-terrorisme pour plusieurs organisations et entreprises ainsi que pour des médias conservateurs, dont Fox News. Bien que politiquement proche des libertariens, il se distingue d’eux par une vision ultra sécuritaire et la défense systématique d’un État policier comme unique moyen de prévenir le crime et le terrorisme. Durant les années 1980 son principal ennemi était les « baron de la drogue » (Tom Clancy s’est inspiré du personnage pour ses romans) alors que, depuis le 11 septembre 2001, il a recentré son analyse en faveur de la « guerre globale contre le terrorisme » et de l’action militaire contre les « ennemis de l’Amérique ». Il est partisan d’un fichage généralisé de la population et d’un libre accès par la police à toutes les données.
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Sources
Free Republic (États-Unis), MenNews Daily (États-Unis)
Référence « A Bolivian Thug Becomes President », par Jim Kouri, MenNews Daily, 18 décembre 2005.
« Bolivian Thug Becomes President », Free Republic, 18 décembre 2005.
Résumé Comme vous avez pu l’apprendre en écoutant les cris de joie de la presse, un autre gangster gauchiste s’est emparé de la présidence d’un pays d’Amérique du Sud. Et ce gangster risque bien d’être responsable de la chute de son pays, la Bolivie. Evo Morales, socialiste extrémiste et planteur de coca est un autre de ces leaders grande gueule que la presse majoritairement gauchisante de notre pays aime tant. Ces attaques verbales contre le Président George W. Bush mettent les journalistes américains en extase. Cela fait penser au dicton : « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ».
Comme la majorité des politiciens communistes, Morales a consacré la plus grande partie de sa campagne électorale a cogner sur l’Amérique, le capitalisme et le Président Bush. Mis à part sa promesse électorale de légaliser la culture de la coca, il n’a pas proposé grand chose pour améliorer la vie de ses électeurs dans la misère. Lors de sa campagne, il a déclaré à des journalistes américains : « Si les USA veulent obtenir des relations diplomatiques, elles devront être établies sur une base d’égalité. Nos rapports ne peuvent pas être des rapports de soumission ».
Si la Maison-Blanche hésitera peut être avant d’inviter un gangster comme Morales, d’autres aux États-Unis n’ont pas ces pudeurs et seront ravis de l’accueillir et d’écouter ses tirades contre un président qu’ils détestent plus que Saddam Hussein. Aux dires de Morales, il a reçu une invitation de l’université d’Harvard. Cela vous étonne ? Harvard est une université qui milite pour que les recruteurs de l’armée de notre pays soient interdits de venir sur le campus mais qui invite chaleureusement des gangsters socialistes.
Aux dires des experts de la sécurité nationale, la victoire électorale de Morales va accélérer encore la déstabilisation du continent sud-américain. En tant que planteur de coca, il est l’allié naturel des cartels de la drogue et des trafiquants en Bolivie et dans les pays voisins. Alors que la cocaïne tirée de la coca bolivienne est envoyée aux États-Unis et en Europe occidentale, certains Boliviens, craignent qu’avec un président bolivien planteur de coca, leur pays devienne la plate-forme centrale du trafic de cocaïne.
Si la politique de Morales devait conduire à une augmentation du trafic de cocaïne dans les rues des États-Unis, alors son régime sera considéré, à juste titre, par nous comme une menace pour notre sécurité nationale. Et toute la rhétorique de Morales ne peut masquer le fait que l’armée bolivienne est une farce, même si on la mesure à l’aune de l’armée française. Et contrairement à son camarade au Venezuela qui a les poches pleines de pétrole, la Bolivie n’a rien que les Américains voudraient ou dont ils auraient besoin - sauf bien sûr les drogués et la faune d’Hollywood qui aime bien se poudrer le nez.

« Risques et opportunités de la victoire d’Evo Morales »
Auteur
Jesús López-Medel

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Jesús López-Medel est député de Madrid du Parti populaire et porte-parole de la Commission des Affaires étrangères du parlement espagnol.
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Source
El Mundo (Espagne)
Référence « Riesgos y oportunidades de la victoria de Evo Morales », par Jesús López-Medel, El Mundo, 2 janvier 2006.
Résumé Certains pays associent beauté des lieux et une certaine malédiction, c’est le cas de la Bolivie. Elle a connu de nombreuses guerres depuis son indépendance et a aujourd’hui le même PIB qu’il y a 50 ans.
En 180 ans, Elle a connu 200 coups d’État, contre-coup d’État ou révolutions avortées. La Bolivie est grande comme deux fois l’Espagne, mais avec une population de seulement neuf millions d’habitants. Certains Boliviens vivent dans des zones au dessus de 4000 mètres d’altitudes. La population bolivienne est aussi composée d’une grande diversité de groupes ethniques. 64 % des Boliviens vivent en dessous du seuil de pauvreté, mais avec du potentiel et un fort taux d’alphabétisation. Elle est divisée entre une petite élite économique qui veut faire entrer le pays dans une certaine modernité et une majorité indigène très pauvre.
La Bolivie a connu trois présidents en deux ans, dont deux ont dû quitter leurs fonctions sous la pression populaire. Les élections d’il y a trois semaines ont assuré le triomphe du Mouvement vers le socialisme (MAS) d’Evo Morales. Face aux divisions de son pays, le nouveau président va devoir démontrer ses capacités de rassembleur. Il a une occasion de rétablir la confiance dans les instances politiques et de rompre avec le népotisme. La Bolivie court un grand risque, mais dispose aussi de grandes opportunités. Pour y parvenir, il va cependant falloir un changement de culture politique : dirigeants et citoyens vont devoir apprendre à respecter les règles. La Bolivie ne deviendra pas un État moderne si elle ne dépasse pas ses corporatismes et ses divisions.
Les nouveaux dirigeants boliviens doivent être des modèles de probité et ils vont devoir rétablir la sécurité et la stabilité. Is doivent également ouvrir leur pays à l’étranger, ce qui est malheureusement douteux compte tenu des déclarations du nouveau président, et permettre l’autonomie de certaines régions.
L’Espagne doit aider la Bolivie et l’empêcher de sombrer dans les dérives bananières d’ Hugo Chavez et Fidel Castro que Morales prétend malheureusement admirer.

« Un Condor plane sur les Andes »
Auteur
Carlos Malamud

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Carlos Malamud est chercheur spécialisé sur les questions latino-américaines au Real Instituto Elcano.
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Source
ABC (Espagne)
Référence « Un cóndor planea sobre los Andes », par Carlos Malamud, ABC, 2 janvier 2006.
Résumé Le triomphe catégorique d’Evo Morales a fait couler beaucoup d’encre. La plupart des éditorialistes soulignent les origines indigènes du nouveau président et ses liens avec Castro et Chavez. Ces remarques récurrentes démontrent que l’Amérique latine inquiète à cause de la combinaison du populisme et de l’indigènisme. Il faut cependant nuancer nos craintes.
Si Evo Morales a gagné les élections aussi largement, c’est parce qu’il a bénéficié des votes de la classe moyenne. Désireuse d’en finir avec l’instabilité, beaucoup étaient prêts à voter pour « un indien » pourvu qu’il rétablisse l’ordre. Le vote pour Morales a également été un vote de défiance contre les partis traditionnels, incapables de régler les problèmes du pays le plus pauvre d’Amérique latine. Morales, pour parvenir au pouvoir, a dû négocier avec différents groupes et il est à la tête d’un parti indiscipliné, sans expérience du pouvoir. Il sait que son pouvoir est fragile, à la merci d’un coup d’État.
Le discours de Morales n’est pas rassurant et ses accents rappellent ceux de la gauche latino-américaine des années 70. Ses actes seront-ils différents de ses paroles ? Va-t-il donner un tournant autoritaire à son pays comme Hugo Chavez ? L’avenir nous le dira.

« Pas de virage à gauche »
Auteur
Alvaro Vargas Llosa

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Alvaro Vargas Llosa est directeurr du Centro para la Prosperidad Global de l’Instituto Independiente.
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Sources
International Herald Tribune (France), New York Times (États-Unis), Clarin (Argentine)
Référence « No left turn », par Alvaro Vargas Llosa, New York Times, 27 décembre 2005.
« No left turn », International Herald Tribune, 28 décembre 2005.
« Evo Morales no es un giro a la izquierda », Clarin, 5 janvier 2006.
Résumé Quand, en 1781, le dirigeant indien amaraya, Tupac Katari, fut exécuté par les colons espagnol, il cria qu’il reviendrait par millions. La large victoire d’Evo Morales, lui aussi indien amaraya, semble lui donner raison.
Sa victoire électorale a été interprétée comme la confirmation que l’Amérique latine se tournait vers la gauche. Le nouveau président ne cache pas son admiration pour Castro ou Chavez et il veut nationaliser le pétrole et légaliser la culture de la coca. Il fustige également le néolibéralisme. Mais il est inutile de s’alarmer. Il ne peut pas devenir un nouveau Chavez, même s’il le désirait. La Bolivie n’a pas les ressources du Venezuela et la base électorale de Morales est moins stable que celle du président vénézuélien. Par ailleurs, le Brésil devrait jouer un rôle modérateur dans le pays. La Bolivie dépend de l’aide états-unienne et les révoltes ont fait fuir les investissements étrangers dont le pays a besoin. La Bolivie n’a pas de possibilité à court terme pour exploiter son gaz. La population indigène veut des résultats rapidement et pourrait mettre en difficulté le nouveau pouvoir rapidement.
En fait, l’avenir de la Bolivie va dépendre des États-Unis. Si Washington réagit trop vivement à la dépénalisation de la culture de la coca (une mesure symbolique qui ne changera rien dans les faits), les Boliviens s’insurgeront et pousseront Morales vers la gauche en réaction. Ouvrir les frontières états-uniennes aux produits boliviens serait une bien plus habile politique.

« Changements en Amérique latine »
Auteur
Óscar Collazos

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Óscar Collazos est écrivain colombien et éditorialiste du quotidien colombien El Tiempo.
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Source
El Tiempo (Colombie)
Référence « Cambios en América Latina », par Óscar Collazos, El Tiempo, 5 janvier 2006.
Résumé Ce qui se passe actuellement sur le continent cause de grandes inquiétudes aux alliés de Washington. La droite politique, myope et daltonienne, interprète les changements en Amérique latine comme un « triomphe » de Fidel Castro et d’ Hugo Chavez. Certains recommandent même qu’on applique contre cette nouvelle « conspiration » les méthodes des années 60 et 70 quand Henry Kissinger mettait en place des dictatures militaires. Cette droite est la même qui se réjouissait des atrocités commises par les despotes du Sud. Aujourd’hui encore, 15 ans après la chute de l’URSS, toute politique visant à rétablir la souveraineté nationale est encore présentée comme « ennemie ».
Pour cette droite, il est difficile d’accepter que les derniers résultats sont une réaction à la situation sociale et pas un sentiment philocommuniste. Aujourd’hui, les mouvements de centre gauche d’Argentine, d’Uruguay, du Chili, du Brésil et maintenant de Bolivie sont vus comme des appendices du chavisme, lui même associé au castrisme. Mais si la droite s’alarme des victoires annoncées de la gauche au Chili et au Mexique, c’est aussi et surtout parce que cela laisserait la Colombie seule comme alliée des États-Unis dans le continent. Comme l’a noté l’ancien président argentin Raùl Alfonsin, l’élection de José Miguel Insulza à la tête de l’Organisation des États américains face à un candidat soutenu par Washington est une preuve de la perte d’influence des États-Unis, marqué également pas l’échec nord-américain à Mar del Plata.

« L’Amérique latine à la croisée des chemins »
Auteur
Raùl Alfonsin

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Le radical Raùl Alfonsin a été le premier président démocratiquement élu en Argentine après la dictature des années 1970.
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Sources
Taipei Times (Taïwan), Daily Times (Pakistan)
Référence « Latin America at a crossroads », par Raùl Alfonsin, Daily Times, 4 janvier 2006 .
« Latin America at the crossroads » Taipei Times, 4 janvier 2006.
Résumé L’année passée a marqué un tournant en Amérique latine. Un nombre croissant de pays de la région semble déterminé à poursuivre ses intérêts en dépit de ce que désirent les États-Unis. L’élection de Jose Miguel Insulza à la tête de l’Organisation des États Américains (OEA), contre le candidat soutenu par l’administration Bush a clairement démontré le déclin du leadership états-unien sur le continent. Les États-Unis ont non seulement perdu le contrôle de l’OEA, qui soutient traditionnellement leurs intérêts, mais ont également échoué à convaincre le Sommet des Amériques de 2005 de voter en faveur d’une déclaration soutenant leurs positions économiques et politiques pour la région. L’échec était d’autant plus patent que tout le sommet avait été soigneusement planifié pour permettre un triomphe des États-Unis.
Tout au long de 2005, les différentes tentatives de pressuriser et punir le gouvernement vénézuélien ont également échoué. Le président George W. Bush a été incapable de convaincre d’autres pays de le suivre dans son projet d’isolation du président Hugo Chavez. Les États-Unis n’ont pas non plus pu obtenir un soutien régional à leur politique d’intervention directe dans les conflits internes en Colombie.
Bien sûr, tout n’est pas noir pour les États-Unis. L’élection du colombien Luis Alberto Moreno comme président de la Banque Inter-Americaine de Développent était clairement un choix états-unien. Ceci signifie que la banque va poursuivre sa politique néolibérale orthodoxe. Mais une distinction claire est apparue entre les pays latino-américains qui veulent poursuivre l’intégration régionale selon leurs propres conditions et ceux qui favorisent l’intégration hémisphérique sous la direction des États-Unis.
Impulsé par la Brésil et soutenu en premier lieu par l’Argentine et le Vénézuéla, le projet du premier groupe est la construction d’une communauté des nations sud-américaines. Les pays du Mercosur recherchent la défense de leurs intérêts nationaux respectifs et un ordre démocratique international plus équitable. Ils ne cherchent pas la confrontation avec qui que ce soit. Le deuxième groupe — les pays qui maintiennent une relation plus directe avec Washington — se divise en deux tendances. Certains États comme la Colombie, l’Équateur et le Pérou agissent individuellement tandis que d’autres, notamment d’Amérique Centrale et la République Dominicaine, agissent dans une perspective régionale. Tous s’alignent sur la politique inaugurée par le Mexique et, dans une moindre mesure, par le Chili.
Mais c’est dans le domaine idéologique que les contrastes sont les plus marqués. En effet, toute la région pourrait être affectée par les conséquences d’une confrontation entre le Vénézuéla et les États-Unis ainsi que par une victoire électorale éventuelle du Front Sandiniste de Libération Nationale au Nicaragua. Pour les États-Unis, la création éventuelle d’un triangle reliant Cuba, Vénézuéla et le Nicaragua ne peut être d’être perçue que comme une menace directe pour la stabilité régionale. Cela aurait pour conséquence immédiate de placer l’Amérique latine dans une position dangereuse, tout en haut de la liste des craintes sécuritaires de Washington. Le triomphe du Mouvement vers le Socialisme de Evo Morales risque d’accroître encore cette anxiété.

« Un autre monde est possible avec Evo Morales »
Auteur
Eddy Fougier
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Ancien chercheur à l’Institut Français des relations internationales (IFRI), Eddy Fougier est politologue et écrivain. Il est l’auteur de Altermondialisme, le nouveau mouvement d’émancipation ? et de La Contestation de la mondialisation : une nouvelle exception française ?.
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Source
Libération (France)
Référence « Un autre monde est possible avec Evo Morales », par Eddy Fougier, Libération, 3 janvier 2006.
Résumé L’élection d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie est un événement majeur en raison du score enregistré par le nouveau président dès le premier tour, du contexte du pays sortant de la « seconde guerre du gaz » et des origines amérindiennes du vainqueur. Il est l’ancien porte-parole des paysans producteurs de coca et le leader du Mouvement vers le socialisme (MAS), parti politique antiaméricain et anticapitaliste qui a joué un rôle important dans les guerres du gaz, proche d’ Hugo Chavez et de Fidel Castro. Il est le premier président amérindien d’Amérique latine et est désormais à la tête du pays le plus pauvre du continent, et l’un des plus inégalitaires.
Cette élection est le symptôme d’un changement régional. Il existe une forte dynamique antilibérale qui se traduit par l’arrivée au pouvoir de mouvements progressistes et par une volonté d’appropriation collective des ressources naturelles. C’est ce qui s’est passé en Uruguay, qui a basculé à gauche pour la première fois de son histoire et qui a inscrit l’eau comme un bien collectif dans sa constitution. Le dernier sommet des Amériques a montré la forte opposition de nombreux pays au projet de zone de libre-échange des Amériques (Zlea). Evo Morales a également promis de nationaliser le gaz, principale ressource de la Bolivie même s’il est plus prudent depuis son élection.
Cette élection est significative pour le mouvement altermondialiste, où les Américains jouent un grand rôle. Evo Morales est une figure importante de l’altermondialisme et la révolte en 2000 de la ville de Cochabamba contre la privatisation de l’eau est un élément important, presque mythique, du combat contre la « mondialisation néolibérale ». Si, en France, la tendance dominante, incarnée par les ONG ou Attac, refuse de voir la mouvance se transformer en un mouvement politique et aspirer à la prise du pouvoir, d’autres en son sein ou à sa lisière n’ont pas fait le deuil du pouvoir, de la révolution et du socialisme. Avec Hugo Chavez, la tentation de regarder la Bolivie de Morales comme le modèle à suivre risque donc d’être grande pour une partie notable des altermondialistes.

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