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Tribunes et décryptages - 14 juin 2004
Le débat états-unien se répercute chez les atlantistes

Décryptage

À quelques jours d’intervalle, une polémique a opposé dans Le Monde le politologue François Heisbourg à l’ancien patron des services secrets extérieurs français, Pierre Marion.
Pour M. Heisbourg, la réponse de George W. Bush aux attentats du 11 septembre n’a pas limité le terrorisme dans le monde, mais a ouvert un conflit des civilisations. En suivant les États-Unis, l’Europe se place dans le camp occidental et se positionne sans raison en adversaire du monde arabo-musulman. Il est urgent de désamorcer cette crise en se désolidarisant de Washington et sans attendre que George W. Bush perde les élections.
M. Marion récuse cette analyse. Selon lui, l’invasion de l’Irak n’est pas une réponse au 11 septembre, mais un premier pas, indispensable, dans la démocratisation du Moyen-Orient : la destitution d’un dictateur. Il est regrettable que cette action militaire n’ait pas été avalisée par l’ONU, mais le rapprochement franco-américain à l’occasion de l’anniversaire du Débarquement allié permet d’envisager une suite plus cohérente.
Les deux protagonistes de ce dialogue sont des atlantistes convaincus et entretiennent des liens étroits avec le Royaume-Uni. Leur divergence illustre un malaise profond à Londres et à Washington. Les désaccords débattus en privé s’étalent désormais au grand jour. 52 diplomates britanniques, puis 60 états-uniens, ont publié des lettres ouvertes à leurs gouvernements. Et mercredi 16 juin, 20 ambassadeurs et 6 généraux états-uniens, républicains et démocrates, rendront public un appel contre Bush. Cependant, toutes ces prises de position se heurtent à une même limite : en acceptant l’interprétation officielle du 11 septembre, ces personnalités se trouvent sommées d’avaliser la guerre au terrorisme. Toutefois, un courant plus critique est en train d’apparaître : les Verts états-uniens, qui seront représentés à l’élection présidentielle par Ralph Nader, ont appelé à réviser les attentats du 11 septembre. Ils ont appelé leurs adhérents à faire circuler le livre du professeur Ray Griffin, The New Pearl Harbour, étudiant et validant les travaux de Thierry Meyssan.

Le professeur John C. Yoo, ancien conseiller de John Ashcroft, explique doctement dans le Los Angeles Times que l’usage de la torture est parfaitement légal vu que le Congrès a autorisé George W. Bush à utiliser tous les moyens appropriés pour lutter contre le terrorisme. La fin justifie donc les moyens.

Dans le Wall Street Journal, c’est au tour de l’ancien président polonais Lech Walesa de faire l’éloge de Ronald Reagan. Sans surprise, il reprend la litanie classique des admirateurs de l’ancien président et le présente comme le vainqueur du communisme terrassant l’URSS grâce à son amour de la liberté avec l’aide de Jean-Paul II et de Margareth Thatcher. Débonnaire, il veut bien reconnaître un rôle à Mikhail Gorbatchev, le principal acteur de cette période, dans la fin de la Guerre froide.
Le représentant démocrate de la Silicon Valley, Tom Lantos, s’indigne dans le Los Angeles Times de ce qu’il pense être un retour de la Russie aux méthodes soviétiques en matière de contrôle de la presse et des associations. Unique survivant juif de la solution finale siégeant au Congrès et figure de l’anticommunisme, il appelle à l’exclusion de la Russie du G8. Au-delà des dernières péripéties à Moscou, la réflexion de M. Lantos est d’abord une réaction à la guerre qui oppose Vladimir V. Poutine aux oligarques, dont la plupart sont juifs et citoyens israéliens. Il interprète ce conflit non comme une ré-appropriation nationale des ressources du pays, mais comme un retour à un stalinisme antisémite.

Enfin, Bathsheba et Chester Crocker alertent les lecteurs de l’International Herald Tribune sur la difficile application de l’accord de paix au Soudan (indépendant du conflit distinct du Darfour). Il ne pourra être mis en œuvre qu’avec un soutien et un suivi extérieur. Les États-Unis, l’Union africaine et l’Union européenne doivent s’y impliquer.

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14 juin 2004

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 Contrôle de l’Europe

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Accablant 6 juin 2004 »

Auteur François Heisbourg

 François Heisbourg est directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, président du Conseil d’administration de l’International Institute for Strategic Studies et expert d projet Strengthening the Global Partnership du Center for Strategic and International Studies. Il est ancien membre de la représentation permanente de la France à l’ONU, ancien conseiller au ministère français des Affaires étrangères et ancien vice-président de MATRA-Défense-Espace. Il est l’auteur de Hyperterrorisme, la nouvelle guerre.

Source Le Monde (France)
Référence « Accablant 6 juin 2004 », par François Heisbourg, Le Monde, 5 juin 2004

Résumé À aucun moment depuis les grandes crises de la Guerre froide, le monde n’a été plus près d’une confrontation planétaire. Ce qui est étrange, c’est le caractère parfaitement évitable des évènements qui ont conduit au péril actuel. Les attentats du 11 septembre 2001, attaque d’une minorité agissante, n’avaient pas vocation à se transformer en un choc des civilisations, mais les États-Unis ont fait preuve d’activisme borné et d’incompétence sans borne en Irak tout en rejetant la « feuille de route ». Cela a provoqué le rejet massif du monde arabe. Il est désormais à craindre que cette haine de l’Amérique ne débouche sur des crises de régime au Moyen-Orient au profit d’un intégrisme militant et anti-occidental.
L’étrangeté, c’est aussi l’incapacité de la communauté internationale, et tout spécialement de l’Europe, à s’organiser face à la menace que représente l’hyperterrorisme dont est porteuse Al Qaïda. Les attentats de Madrid du 11 mars attestent qu’Al Qaïda n’est pas affectée par le travail des forces de sécurité et qu’elle a trouvé dans le rejet de l’Amérique un levier puissant de recrutement. Tôt ou tard, elle disposera d’armes de destruction massive. Pour empêcher cela, nos services redoublent d’efforts, mais en termes de budget et d’organisation, les États occidentaux en sont restés aux schémas de l’avant 11 septembre.
Cette double étrangeté nous fait courir à la catastrophe alors que le soutien à Al Qaïda dans le monde arabe se massifie d’après les sondages. Que faire pour empêcher la catastrophe ? Tout d’abord, l’Europe doit éviter d’être associée à la politique de l’administration Bush. Il est dans l’intérêt de tous, y compris des Etats-Unis, que l’Occident ne soit pas rejeté dans son ensemble. Il faut donc refuser le déploiement de l’OTAN en Irak et le projet de « Grand Moyen-Orient ». Il faut soutenir le processus de paix israélo-palestinien contre la politique américaine.
C’est avec beaucoup de tristesse que je demande à la veille de l’anniversaire du 6 juin 1944 une dissociation que j’espère temporaire avec la politique américaine. Il faut nous souvenir que l’administration Bush n’est pas immortelle. Il faut donc nous différencier de la politique de Washington sans nous mettre à dos la population américaine. L’Union européenne doit adapter ses stratégies de sécurité.

« Vive le 6 juin de Bush ! »

Auteur Pierre Marion
Pierre Marion est ancien directeur général de la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure).

Source Le Monde (France)
Référence « Vive le 6 juin de Bush ! », par Pierre Marion, Le Monde, 11 juin 2004.

Résumé Le point de vue de François Heisbourg « Accablant 6 juin 2004 » était particulièrement mal venu à la veille des cérémonies d’anniversaire du Débarquement qui ont souligné une grande communion des nations ayant contribué au débarquement le 6 juin 1944 avec une forte majorité de pertes américaines. Rien ne paraît autoriser les qualificatifs que M. Heisbourg applique au président George W. Bush et on peut imaginer la réaction qu’auraient eu les Français si leur président était qualifié avec la même désinvolte rhétorique.
L’auteur brocarde l’intervention des États-Unis et du Royaume-Uni contre l’Irak de Saddam Hussein. Il n’est pas inutile d’en rappeler les motifs : qui a déclaré en 1980 la guerre à l’Iran, faisant de nombreux morts, y compris par l’usage de gaz de combat ordonné par Saddam ? Qui a exterminé près de 100 000 de ses citoyens, en en gazant 5 000 avec femmes et enfants ? Qui a provoqué l’exode de deux millions de Kurdes persécutés ? Qui a pratiqué l’assassinat d’opposants politiques exilés, d’un ambassadeur d’Israël, sans parler d’une tentative contre un ancien président des États-Unis ? Qui a envahi le Koweït en 1990, avant d’en être chassé par une alliance occidentale, conduite par les Américains ? Qui a fait disparaître des centaines de prisonniers koweïtiens, saoudiens, syriens, libanais, égyptiens ? Qui a pratiqué des exécutions sommaires, mutilations ou viols de femmes sur ses propres ressortissants ? Qui a bombardé Israël avec des Scud ? Qui a contourné toutes les décisions prises par l’ONU jusqu’en 1997, au point d’obliger les inspecteurs de l’ONU à cesser leur enquête ?
Devant cette situation, il n’était pas possible de promouvoir une démocratisation du Moyen-Orient sans mettre un terme au régime de Saddam Hussein. On peut regretter que l’action salvatrice des États-Unis et de la Grande-Bretagne ait eu lieu sans l’aval des Nations unies, mais l’essentiel est l’ouverture d’une évolution positive dans le pays et donc dans la région. Le rapprochement franco-américain au cours des cérémonies du Débarquement permet d’envisager une évolution favorable acceptée par les gouvernements intéressés.

« Avec "toute la force nécessaire et appropriée" »

Auteur John C. Yoo

 Ancien assistant du juge Clarence Thomas, John C. Yoo est professeur de droit à Berkeley. Il est membre du Council on Foreign Relations, de la Federalist Society et chercheur à l’American Enterprise Institute. Ancien conseiller de John Ashcroft au département de la Justice (2001-2003), il est co-rédacteur du mémo demandant que la Convention de Genève ne soit pas appliquée aux prisonniers fait lors de la Guerre d’Afghanistan.

Source Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « With ’All Necessary and Appropriate Force’ », par John C. Yoo, Los Angeles Times, 11 juin 2004.

Résumé Suite à une succession de fuites dans la presse impliquant des mémos étudiant l’application de la Convention de Genève et des lois fédérales interdisant la torture, les opposants à l’administration Bush, comme Dianne Feinstein, affirment que ces études sont des moyens d’échapper à ces règles. C’est une erreur car en février 2002, George W. Bush a déclaré que les détenus seraient traités humainement et le traitement qu’ils reçoivent est plus généreux que ce qui était nécessaire dans la loi.
En effet, Al Qaïda n’est pas une nation et la Convention de Genève ne s’applique pas à la guerre au terrorisme. Elle s’applique normalement à la lutte contre les Talibans, mais ils n’ont pas droit au statut de prisonniers de guerre car ils ne portaient pas d’uniformes et qu’ils ont régulièrement violé les lois de la guerre. Bien sûr dans les mémos, la définition de la torture est étroite, mais c’est celle qui a été adoptée par le Congrès en 1994.
Les abus physique et mentaux sont donc illégaux, mais pas le fait de ne laisser dormir un détenu que six heures, de l’interroger de façon répétée ou de le faire travailler. On ne peut pas torturer les terroristes, mais il ne faut pas non plus les traiter comme des invités. Nous ne devons pas oublier que le Congrès a autorisé George W. Bush à utiliser « tous les moyens appropriés » dans sa guerre au terrorisme. En définitive, la politique de l’administration Bush respecte la loi.

« En solidarité »

Auteur Lech Walesa

 Fondateur de Solidarnosc, Lech Walesa est ancien président de Pologne (1990-1995) et Prix Nobel de la Paix 1983.

Source Wall Street Journal (États-Unis)
Référence « In Solidarity », par Lech Walesa, Wall Street Journal, 11 juin 2004.

Résumé Quand on parle de Ronald Reagan en Pologne, le sujet devient vite personnel parce que nous lui devons notre liberté et cela ne sera jamais assez répété. Les Polonais se sont battus pendant des années pour leur liberté et ils ont donc une estime spéciale pour ceux qui les ont soutenus. Le soutien était le test de l’amitié et le président Reagan a prouvé son amitié en faisant sortir les pays d’Europe centrale et orientale des jours sombres de la Guerre froide.
Il croyait dans la démocratie, les Droits de l’homme et dans la société civile. Je me suis souvent demandé pourquoi Reagan avait pris tant de risques politiques pour nous aider tout en soutenant un réarmement qui mena l’économie soviétique à la faillite. Il faut se souvenir en effet que les États-Unis connaissaient alors la récession économique et les Américains étaient avant tout intéressés par leurs problèmes domestiques. En fait, il était de ses dirigeants qui mettaient en avant leurs valeurs et qui estiment qu’elles méritent qu’on leur sacrifie tout.
Les années 80 était une période étrange. Le communisme arrivait à sa fin et le changement approchait, mais celui-ci nécessitait la coopération de différents acteurs politiques. C’est l’action combinée de Ronald Reagan, Jean-Paul II, Margareth Thatcher et même Mikhail Gorbatchev qui a permis l’émergence d’un nouvel âge en Europe. Reagan avait une vison et elle nous a libéré des Soviets. Moi et Reagan avions des tempéraments différents, mais nous avions les mêmes valeurs. Solidarnosc avait été brocardé par ses ennemis comme un mouvement de cow-boy, mais le cow-boy se bat pour la justice. Peut-être que nous n’avons pas suffisamment exprimé notre gratitude à Reagan, mais il a dû réaliser les changements remarquables qu’il a apportés à la Pologne.

« M. Poutine, dans l’intérêt de la démocratie, abattez ce mur de censure »

Auteur Tom Lantos

 Seul survivant de l’Holocauste à jamais avoir été élu au Congrès, d’origine hongroise, Tom Lantos est député californien depuis 1980. Il est le chef du groupe démocrate à la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants. Violemment anticommuniste, il a soutenu de nombreuses initiatives en faveur du rapprochement avec les anciens pays du bloc soviétique. C’est un fervent partisan d’Israël. Il a appelé à des sanctions contre l’Irak dès 1988 suite au gazage des Kurdes à Halabja. On le dit lié à Kofi Annan.

Source Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « Mr. Putin, for Democracy’s Sake, Tear Down This Wall of Censorship », par Tom Lantos, Los Angeles Times, 11 juin 2004.

Résumé La semaine dernière, Léonid Parfyonov, le plus influent des présentateurs de la télévision russe et l’une des rares voix indépendantes dans une chaîne majeure a été limogée suite à une dispute causée par un cas de censure émanant évidemment du Kremlin. Ce n’est qu’un développement de plus dans la tendance de Vladimir Poutine à revenir à un autoritarisme de type soviétique. On peut observer cette tendance dans le contrôle que le Kremlin veut imposer sur les grands médias, les législatures régionales, les cours de justices et les groupes issus de la société civile.
En dépit de cette situation, l’état de la démocratie en Russie ne sera pas abordé au sommet du G8. Il aurait pourtant fallu ne pas inviter la Russie en raison de ses violations répétées des principes d’une société ouverte. En novembre, j’ai co-fondé le groupe parlementaire bipartisan pour la démocratie en Russie, un mois après l’arrestation de Mikhail Khodorkovsky, pionnier en Russie pour la transparence dans la gestion d’une grande entreprise. Christopher Cox et moi avons également déposé une résolution au Congrès demandent l’exclusion de la Russie du G8.
Poutine a promis de soutenir la démocratie durant son second mandat, mais je ne lui fait pas confiance et cela s’est confirmé quand il s’en est pris aux ONG dans son discours sur l’état de la nation. Les États du G8 doivent soutenir les forces démocratiques russes et affirmer clairement qu’ils s’opposent à la politique de Poutine.

« Soudan : un rôle états-unien dans le Sud »

Auteurs Bathsheba Crocker, Chester Crocker
Bathsheba Crocker est une ancienne responsable du département d’État. Elle co-dirige le Post-Conflict Reconstruction Project au Center for Strategic and International Studies et c’est dans ce cadre qu’elle a mené une étude sur la reconstruction irakienne durant l’été 2003 à la demande du département de la Défense.
Chester Crocker a été assistant secrétaire d’État états-unien aux Affaires africaines (1981-1989). Il est professeur d’études stratégiques à l’université de Georgetown.

Source International Herald Tribune (France)
Référence « Sudan : A U.S. role in the south », par Bathsheba Crocker et Chester Crocker, International Herald Tribune, 11 juin 2004.

Résumé Alors que le bain de sang se poursuit au Darfour, Khartoum et le mouvement de libération populaire du Soudan ont signé un accord, le 26 mai au Kenya. Il met fin à 40 ans de guerre civile dans le Sud du pays. C’est un succès pour les États-Unis.
L’enjeu est énorme : des millions de vies ont été perdues dans la région. Le Soudan reste sur la liste du département d’État des États soutenant le terrorisme. Or, c’est un lieu stratégique dans les efforts des États-Unis pour combattre les États en déliquescence et le terrorisme entre la corne de l’Afrique et la Mer noire. Réussir à se réengager dans ce pays pourrait également valider la rhétorique sur le désir de l’Amérique d’entretenir une relation constructive avec le monde islamique.
Toutefois, faire appliquer le plan sera plus difficile que de le négocier car beaucoup d’éléments laissent penser que les deux parties en présence ne sont pas résolus à respecter totalement un accord qu’ils n’ont accepté qu’en raison des pressions extérieurs. Il faut donc maintenir ces pressions et en cela les États-Unis ont un rôle déterminant à jouer :
- Il faut agir au Darfour avec l’Union africaine et l’Union européenne pour instaurer un cessez-le-feu.
- Il faut transformer le protocole d’accord au Sud en traité de paix.
- Il faut débloquer des fonds pour la reconstruction.
- Il faut désarmer les différents groupes et développer une organisation politique incluant tous les groupes.

 



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