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George W. Bush à la conquête de l’Est

La tentation moldave

Tout est prêt à Chisinau pour une « révolution orange », le 6 mars prochain à l’occasion des élections législatives. Mais on ne voit pas très bien en quoi les démocrates chrétiens de Youri Rosca pourraient représenter une rupture avec l’actuel gouvernement communiste de Vladimir Vorovine. Celui-ci est en effet acquis depuis longtemps au libéralisme et aux intérêts états-uniens. D’autant qu’au sommet de Bratislava, Vladimir Poutine devrait signifier à George W. Bush qu’il ne faut pas abuser des symboles et qu’il tient dans sa main la carte de la Transnistrie.

| Paris (France)
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Au centre, Iurie Rosca, dirigeant du Parti populaire chrétien-démocrate moldave

Les Moldaves sont appelés aux urnes, le 6 mars 2005, pour élire leur nouveau Parlement. Quelque soit le résultat du scrutin, il ne modifiera pas l’ancrage occidental du pays. En effet, les trois principaux partis en lice sont favorables à l’intégration dans l’Union européenne. Pourtant, les États-Unis peuvent être tentés d’influer sur le cours des évènements pour éliminer les personnalités issues de l’ancien système soviétique, avec lesquelles ils ont jusqu’à présent collaboré. Après la « révolution » orange en Ukraine et la victoire des libéraux en Roumanie, c’est toute la zone qui afficherait alors son adhésion au système occidental.

Depuis un mois, les dirigeants du Parti populaire chrétien-démocrate (ex-Front populaire) ont adopté la couleur orange pour leurs campagnes publicitaires. Sur leurs tracts, leur président, Iurie Rosca, pose en compagnie du nouveau président ukrainien, Viktor Yuschenko, au point que l’on a pu parler « d’épidémie orange ». Selon un scénario parfaitement huilé, les démocrates-chrétiens ont déjà annoncé que le scrutin serait truqué par le pouvoir et qu’ils ne reconnaîtraient pas le résultat.

Mais pourquoi lancer une telle opération, alors que le Parti communiste au pouvoir a retourné sa veste depuis longtemps et que le président Vladimir Voronine n’a d’yeux que pour Washington ? C’est que le département d’État voudrait hâter le processus d’intégration à l’Union européenne, malgré l’épineuse question de la Transnistrie, au risque de provoquer une sécession des russophones.

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La Moldavie est un petit État d’environ 4,5 millions d’habitants. Sans ressources énergétiques ou minières, il ne peut compter que sur son agriculture et offre à ses habitants le plus bas niveau de vie en Europe. Historiquement, partie de la Roumanie, la Moldavie a été rattachée à l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. On y parle le roumain, sauf dans une longue bande à l’est du fleuve Dniestr (la Transnistrie) et dans une petite poche au sud (la Gagaouzie), où l’on parle le russe et l’ukrainien.

En 1989, alors que Mikhaïl Gorbatchev venait d’être élu chef de l’État, et qu’il commençait à remettre en cause le fonctionnement hérité du stalinisme, 400 000 Moldaves descendirent dans les rues de la capitale (alors dénommée Kichinev, aujourd’hui Chisinau) pour réclamer leur rattachement à la Roumanie. Trop heureux de l’aubaine, le président roumain, Nicolae Ceausescu, dénonça les accords de 1940, se déclarant prêt à la réunification. Il fut immédiatement renversé par une « révolution » savamment mise en scène par les services russes et états-uniens coalisés et dont le « charnier de Timisoara » reste le symbole. Ce n’est en définitive qu’en juin 1990 que la Moldavie proclama unilatéralement son indépendance, contre l’avis des Gagaouzes et des 700 000 Transnistriens. Ne l’entendant pas de cette oreille, Mikhaïl Gorbatchev lança un ultimatum aux autorités locales et menaça d’utiliser la manière forte. Après divers rebondissements, l’URSS ayant commencé son processus de désintégration, Moscou accepta l’indépendance de la Moldavie, sous réserve d’intégration dans la Communauté des États indépendants (CEI). Conscients que le rattachement à la Roumanie ne leur apporterait pas grand-chose et risquait de provoquer la désingration de leur propre pays, les Moldaves renoncèrent à ce projet lors d’un référendum.

Cependant, si depuis la question de la Gagaouzie a été réglée par un statut d’autonomie, celle de la Transnistrie a dégénéré. La Russie est intervenue, en 1992, pour protéger les populations russophones, déployant la 14e armée. Mais celle-ci, commandée par le général Alexandre Lebed, mena sa propre politique sans toujours en référer au Kremlin. Si le nombre de soldats russes présents sur place a diminué, de 10 000 à environ 2 500 aujourd’hui, ils n’en sont pas moins toujours là au nom d’un accord bilatéral. Sous leur protection, la Transnistrie s’est auto-proclamée indépendante et s’est parfaitement organisée. Jusqu’ici, la Russie, qui entretenait des liens privilégiés avec l’Ukraine, n’avait aucun intérêt stratégique dans cette affaire. Il s’agissait plutôt d’un attachement sentimental qui s’était avéré être un excellent signal à destination des Anglo-Saxons toujours empressés à soutenir des mouvements séparatistes en Russie.

En novembre-décembre 2004, les Anglo-Saxons ont pris le contrôle de l’Ukraine à la faveur de la « révolution » orange. Les troupes russes de Transnistrie se trouvent donc coupées de leurs bases. Pensant que le moment était venu de s’en débarasser pour se jeter dans les bras de l’OTAN, Andrei Satran, le ministre moldave des Affaires étrangères, s’est plaint à l’OSCE qu’elles « occupent illégalement le territoire moldave » ; des propos immédiatement qualifiés d’« absurdes, irresponsables et inamicaux » par le Kremlin, brandissant l’accord bilatéral et rappellant accessoirement qu’il approvisionne à bas prix la Moldavie en énergie.

Tout se passe comme si la Maison-Blanche cherchait à pousser son avantage en pensant que la Russie, incapable de réagir à Kiev, le serait aussi à Tiraspol. Certainement le président Vladimir V. Poutine, qui rencontrera demain son homologue, George W. Bush, à Bratislava, ne manquera pas de formuler les limites à ne pas dépasser. Poussée dans ses retranchements, Moscou pourrait décider de soutenir les russophones ukrainiens, qui ont massivement voté contre Viktor Yuschenko, et de les encourager à se rapprocher des Transnistriens pour réclamer ensemble leur rattachement à la Russie.

Washington est donc invité à y réfléchir à deux fois avant de donner le signal de sa « révolution » orange à Chisinau. En 2001, le Parti communiste avait emporté haut la main les élections législatives et Vladimir Voronine était devenu le premier président communiste démocratiquement élu. À la différence des partis frères d’Europe centrale et orientale, le PC moldave n’a pas jugé utile de changer de nom pour se refaire une virginité. Mais il n’a pas hésité à virer de bord. Abandonnant sa politique sociale, il est devenu pro-états-uniens au point de soutenir l’invasion de l’Irak et de défier la Russie dans les instances internationales. Tous les sondages le créditent, cette fois encore, d’une victorie éclatante.

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Le même Iurie Rosca,
lorsqu’il était
au centre gauche

D’autant que l’opposition est à la fois hétéroclite et peu crédible. Le parti vers lequel se tournent beaucoup de regards et d’espoirs est la coalition « Moldavie Démocratique », créée cet été et qui regroupe plusieurs partis qui vont du centre-gauche (poteur de la couleur citron) à la droite classique. On y retrouve notamment le Parti social libéral, le Parti Démocratique, l’Alliance Braghis (du nom de son dirigeant principal). Cette coalition, dirigée par Serafim Urechean, le maire de la capitale moldave, est très présente dans les grandes villes et surtout à Chisinau. Elle est beaucoup moins connue dans les campagnes, qui sont acquises aux communistes très présents et disposant d’un réseau bien organisé.

L’autre parti relativement important de l’opposition est le Parti Populaire Chrétien Démocrate (PPCD), très marqué à droite, entré au Parlement il y a quatre ans mais dont les 11 députés n’ont pas fait le poids contre les 71 députés communistes et le 19 d’une alliance de centre gauche. En dépit de son programme électoral pas très clair et de ses chances de victoire plus que réduites, son chef de file, Iurie Rosca, a déjà réservé la place centrale de la capitale pour deux semaines à partir du 7 mars, dans l’espoir de refaire le coup de Kiev. Il est d’ores et déjà entouré des équipes habituelles de la NED, de la Freedom House et le Fondation Soros, mais rencontre quelques difficultés à expliquer en quoi il pourrait marquer une rupture politique fondamentale avec l’actuel gouvernement.

Si les élections en Ukraine ont divisé le pays géographiquement entre l’Ouest et l’Est, celles de Moldavie ont tendance à diviser le pays entre villes et campagne. La situation économique difficile a poussé près d’un million de Moldaves à quitter le pays depuis une dizaine d’années. Ce sont surtout les zones rurales qui se sont vidées de leur force de travail, tandis que les retraités, qui restent, sont satisfaits de la politique du Parti communiste qui maintient le niveau de leurs pensions. Dans les villes, notamment dans la capitale, où se concentrent les quelques poches de richesse, la politique du gouvernement est observée à la loupe et d’un œil critique par la presse, les organisations non gouvernementales et les instances internationales.

La semaine dernière, le nouveau président roumain Traian Basescu a accompli sa première visite d’État en Moldavie. Il a assuré que son pays « se ferait l’avocat » de la Moldavie et plaiderait en faveur de son intégration à l’Union européenne ; mais Bruxelles ne veut pas en entendre parler tant que les Moldaves n’auront pas trouvé de solution à la question de la Transnistrie.

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