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Stay-behind

Opération manquée au Venezuela

Les manifestations apparemment sauvagement réprimées par le pouvoir vénézuélien, la démission du président Chavez sous la pression de l’armée, puis la constitution d’un nouveau gouvernement civil auraient pu apparaître comme une succession chaotique d’événements tragiques. Pourtant, la fuite précipitée du nouveau pouvoir devant un soulèvement populaire a permis de mettre en lumière les dessous d’une opération en réalité planifiée par Washington. Une occasion rare d’analyser les méthodes d’ingérence du réseau « stay-behind ».

| Paris (France)
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Le bolivarisme d’Hugo Chavez

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Après deux tentatives de coup d’État (février et novembre 1992) et deux ans de prison, le lieutenant-colonel Hugo Chavez est élu démocratiquement président du Venezuela le 6 décembre 1998. Populiste de gauche, il est soutenu par une coalition extraparlementaire autour d’un programme de lutte contre la corruption et la pauvreté.

Dès son entrée en fonction, Hugo Chavez met en place un embryon de protection sociale pour les plus déshérités (" Plan Bolivar 2000 ") et parvient à scolariser 4 millions d’enfants. S’appuyant sur une Assemblée nationale constituante [1] dominée à 90 % par ses partisans, il propose à ratification une nouvelle constitution. Celle-ci est approuvée par référendum, à la majorité de 71,2 % des votants (15 décembre 1999). Le pays devient la " République bolivarienne du Venezuela ", le Sénat et la Chambre fusionnent en une Assemblée unique, les pouvoirs présidentiels sont renforcés.

En application de cette nouvelle constitution, des élections présidentielle, législatives et régionales sont convoquées. Présentant un programme de " révolution démocratique et pacifique ", Hugo Chavez est massivement réélu pour six ans, renouvelables une fois, le 30 juillet 2000. Son parti, le Mouvement pour la Vème République (MVR), obtient 98 sièges à l’Assemblée nationale sur 165 et 12 présidences d’États régionaux sur 23.

En politique étrangère, Hugo Chavez défie les États-Unis d’Amérique en rendant visite à Fidel Castro et en accordant des tarifs pétroliers préférentiels à Cuba (octobre 2000), puis en rendant visite à Saddam Hussein et à Mouhammar El-Khadafi. Il demande l’entrée du Venezuela dans le Mercosur (zone de libre-échange regroupant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay). Il préside le " Groupe des 77 " (pays en voie de développement) et dénonce le " néo-libéralisme vénéneux ". Enfin, il qualifie les bombardements de civils en Afghanistan " d’assassinats ", provoquant la fureur de Washington qui rappelle son ambassadrice à Caracas (1er novembre 2001).

Surtout, Hugo Chavez ressuscite l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) [2] , dont l’Arabie saoudite et le Venezuela avaient été les principaux fondateurs, en 1960. Mettant à profit le réchauffement des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite et bénéficiant du soutien actif du Mexique, il parvient à convaincre ses partenaires d’instaurer un mécanisme d’ajustement des prix du brut. La discipline qu’il impose à la société nationale Petroleos de Venezuela S.A. (PDVSA) [3] sert d’exemple et renforce l’efficacité du système. En dix-huit mois, le prix du brut est multiplié par trois, provoquant à l’été 2000 la fureur des automobilistes états-uniens et européens. En septembre 2000, le sommet du 40e anniversaire de l’OPEP, réuni à Caracas, consacre la " ligne Chavez " et désigne le ministre vénézuélien de l’énergie, Ali Rodriguez, comme nouveau secrétaire général de l’organisation. Une situation difficilement tolérable pour les USA dont le Venezuela est le 3e fournisseur énergétique.

Sur le plan économique intérieur, Hugo Chavez relève le salaire minimum et les traitements des fonctionnaires de 20 % lors de son premier mandat (28 avril 2000). Après la guerre d’Afghanistan et la baisse du prix du brut, il décrète une réforme agraire et une reprise en main de Petroleos de Venezuela S.A. (PDVSA) : d’une part il attribue l’usufruit des terres improductives aux sans-abri au grand dam des grands propriétaires et, d’autre part, il révoque sept dirigeants de PDVSA et en met douze autres à la retraite anticipée (13 novembre 2001).

Sauvetage de la concorde nationale

Aux USA, la " Matrice de l’attaque mondiale " [4] , adoptée par le président George W. Bush, intègre le Venezuela parmi les quatre-vingts pays cibles des prochaines actions secrètes de la CIA dans le cadre de la prétendue " Guerre au terrorisme " (15 septembre 2001). Après les critiques des bombardements sur l’Afghanistan et la reprise en main de PDVSA, les chancelleries bruissent d’une rumeur selon laquelle la CIA aurait reçu ordre d’éliminer Chavez et de renverser son régime.

Le 10 décembre 2001, la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV) du social-démocrate Carlos Ortega (liée à l’Action démocratique, parti de l’ancien président Carlos Andres Perez), appelle à la grève générale avec le soutien de la Fedecamaras [5] , principale fédération patronale. Elle paralyse la production et le raffinage du pétrole, provoquant d’importantes baisses des recettes de l’État.

Le 7 février 2002, un officier de l’armée de l’air peu connu, le colonel Pedro Vincente Soto, prononce un discours à l’occasion d’une manifestation de 10 000 opposants. Il qualifie le régime de " totalitaire " et Hugo Chavez de " fasciste ". Il exige la démission du président pour " sauver la démocratie ". Le colonel Soto est bientôt rejoint par un capitaine de la Garde nationale, Pedro José Flores, et par quatre autres officiers [6].

Face au déficit, Hugo Chavez annonce un plan d’austérité et laisse chuter le bolivar de 19,7 %, le 12 février. L’opposition mobilise 200 000 manifestants quand le président Chavez fait descendre 1 500 000 partisans dans les rues.

Le 9 avril 2002, la CTV et la Fedecamaras appellent à une nouvelle grève générale. Annoncée pour une journée, elle est reconduite pour une période illimitée et s’accompagne de manifestations de rue. 50 000 personnes défilent à Caracas avec la bannière étoilée des USA. Les grévistes ne se contentent plus de demander l’abrogation des réformes, ils brocardent le " communiste " Hugo Chavez. Les chaînes de télévision privées, qui retransmettent un message du président à la nation, coupent verticalement leurs images pour diffuser en parallèle les déclarations présidentielles et la manifestation de l’opposition.

Le 11 avril, Carlos Ortega, président de la CTV, demande la démission de Chavez et annonce que la manifestation, partie des quartiers chics vers le centre ville, montera à l’assaut de Miraflores (le palais présidentiel). En réponse, les chavistes mobilisent des partisans pour protéger la présidence. Dans la confusion, quinze personnes sont tuées par balles, dont un journaliste, et trois cent cinquante sont blessées [7]. Les chaînes de télévision privées affirment que les chavistes ont tiré sur leurs opposants et relaient des déclarations d’une dizaine d’officiers supérieurs qui accusent Hugo Chavez d’avoir semé la haine et exigent sa démission. Réalisant que son gouvernement est menacé, le président Chavez fait couper les émissions de Televen, Globovision, Meridiano, Vale TV et CMT qui appellent plus ou moins explicitement à le renverser. Dans une conférence de presse, le général de la Garde nationale et vice-ministre de la sécurité intérieure, Luis Camacho Kairuz, annonce sa démission du gouvernement, confirme que les chavistes ont tiré sur la foule, se joint à l’initiative du groupe d’officiers supérieurs, et exige le départ du gouvernement. Le soir, le commandant général de l’Armée de terre, le général Efrain Vasquez, se joint à la rébellion. Il est suivi par le ministre des Finances, le général Francisco Uson.

Le 12 avril, les chaînes de télévision privées reprennent leurs émissions. Elles retransmettent un message du chef des Forces armées, le général Lucas Rincon : " Nous, membres de l’état-major militaire, déplorons les lamentables événements survenus dans la capitale hier. Face à de tels faits, nous avons demandé au président de la République de démissionner, ce qu’il a accepté [8] (...) Nous mettons à partir de maintenant nos postes à disposition (...) J’ai foi dans les Forces armées nationales ". Hugo Chavez est immédiatement incarcéré au fort Tiuna. Quarante minutes plus tard, alors que l’article 233 de la Constitution confie en principe l’intérim au vice-président Diosdado Cabello, c’est le président du patronat Pedro Carmona qui annonce : " Il a été décidé de former immédiatement un gouvernement de transition qu’il m’a été demandé de diriger, suite à un consensus de forces tant dans la société civile vénézuélienne que dans le commandement des Forces armées (...) La responsabilité qui m’a été confiée est historique : je l’assume devant la nation ".

Dans leurs comptes rendus des événements, Associated Press et Reuters présentent Chavez comme un ex-putschiste et omettent d’évoquer son élection démocratique.
À Washington, le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, déclare avec une évidente satisfaction : « Ce que nous savons, c’est que les actions encouragées par le gouvernement Chavez ont provoqué la crise (...) Les États-Unis sont attristés en raison des victimes. Nous souhaitons exprimer notre solidarité avec le peuple vénézuélien et nous œuvrons avec toutes les forces démocratiques du Venezuela pour restaurer les éléments essentiels de la démocratie » [9]. À Madrid, la présidence espagnole de l’Union européenne apporte son soutien au coup d’État dans le sillage des USA : « [L’Union européenne] fait confiance au gouvernement de transition pour respecter les valeurs et les institutions démocratiques afin de régler la crise actuelle dans le cadre de la concorde nationale et dans le respect des droits et libertés fondamentales ». Et Josep Piqué, ministre des Affaires étrangères espagnol, d’ajouter : « Il n’y a pas de solution en dehors de la volonté populaire et du système démocratique (...) [Hugo Chavez] comptait chaque jour moins de soutien institutionnel et populaire ». Dans un communiqué commun publié à Washington, l’Espagne et les États-Unis d’Amérique indiquent suivre les événements avec « beaucoup d’intérêt et de préoccupation. [Ils] déclarent condamner les actes de violence mortelle et transmettent leurs condoléances aux familles ; ils appellent à l’arrêt de la violence et au retour au calme ; ils expriment leur souhait de voir la situation exceptionnelle que traverse le Venezuela conduire le plus rapidement possible à une normalisation démocratique complète ». [10]. Toujours à Washington, le Fonds monétaire international - qui avait limité au minimum ses relations avec le gouvernement Chavez - " espère que les discussions continueront avec la nouvelle administration et se tient prêt à assister la nouvelle administration de la manière dont elle le souhaite " [11].

Au contraire, la Russie et la France s’indignent. À Paris, le porte-parole du Quai d’Orsay, François Rivasseau, dénonce " l’atteinte à l’ordre constitutionnel " [12].

Les dix-neuf États d’Amérique du Sud et des Caraïbes formant le "Groupe de Rio" dénoncent le coup d’État. Les plus indépendants s’étonnent que les États-Unis aient pu se féliciter du renversement d’un régime démocratique alors que, le 11 septembre 2001 (au matin des attentats sur le sol US), le général Colin Powell signait en grande pompe la Charte démocratique interaméricaine de l’Organisation des États américains (OEA) [13].

À New York, où il vit en exil, l’ancien président Carlos Andres Perez (79 ans) annonce son retour à Caracas pour garantir le " retour de la démocratie ".

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Un gouvernement de transition

À Miraflores, le palais présidentiel, le nouveau président n’est pas investi par les militaires putschistes, mais par un groupe de huit personnalités influentes qui sortent de l’ombre. Il est composé de :
- S. Exc. Mgr Ignacio Cardenal (Opus Dei)
- Luis Enrique Ball (entreprises)
- José Curiel (partis politiques)
- Rocio Jigarro (associations)
- Miguel Angel Martinez (médias)
- Gouverneur Manuel Rosales (gouvernements régionaux)
- Alfredo Ramos (syndicats)
- Carlos Fernandez (patronat)

Ce groupe de conspirateurs promulgue un "Acte constitutif" en onze points :
- Article 1 : désigne Pedro Carmona comme président ;
- Article 2 : substitue le nom de République du Venezuela à celui de République bolivarienne du Venezuela ;
- Article 3 : dissout l’Assemblée nationale et convoque des élections législatives constituantes avant décembre 2002 [pour réformer la constitution de 1999, adoptée sous la présidence d’Hugo Chavez] ;
- Article 4 : crée un Conseil d’État consultatif de 35 membres ;
- Article 5 : autorise le président à coordonner la politique durant la transition ;
- Article 6 : convoque une élection présidentielle avant un an ;
- Article 7 : autorise le président à dissoudre tous les pouvoirs publics nationaux, provinciaux et municipaux ;
- Article 8 : destitue le président et les membres du Tribunal Suprême de Justice ;
- Article 9 : révoque les 49 décrets-lois de novembre 2001 [relatifs à la réforme agraire et à la reprise en main de PDVSA] ;
- Article 10 : maintient les accords internationaux signés par le Venezuela ;
- Article 11 : exige du gouvernement de transition de rendre compte au prochain gouvernement élu.

Le nouveau gouvernement est composé de neuf ministres :
- Intérieur : général Raphaël Damiani
- Relations extérieures : José Rodriguez Iturbe (un double national états-unien/vénézuélien, membre numéraire de l’Opus Dei)
- Finances : Leopoldo Martinez
- Agriculture : Raul de Armas
- Travail : César Augusto Carvallo
- Plan : Leon Arismendi
- Défense : vice-amiral Hector Ramirez Perez
- Santé : Rafael Arreaza
- Secrétariat à la présidence : vice-amiral Jesus-Enrique Briceno-Garcia
Dans son éditorial du soir, le New York Times commente : " La démocratie vénézuélienne n’est plus menacée par une graine de dictateur [parce que] les militaires sont intervenus et ont remis le pouvoir entre les mains d’un chef d’entreprise respecté " [14].

Renversement de situation

Le nouveau pouvoir n’aura pas le temps de mettre quoi que ce soit en œuvre. Alors que la police est en train d’arrêter les principaux leaders chavistes, les sans-abri descendent des bidonvilles et convergent vers le centre ville. Tandis que la révolution gronde, les télévisions privées continuent à diffuser des programmes favorables aux putschistes et s’abstiennent d’informer leurs téléspectateurs du renversement de situation. La foule exige de voir la lettre de démission d’Hugo Chavez à laquelle elle refuse de croire. Elle scande " Chavez ! Liberté ! ". Sur les ondes d’Union Radio, le ministre du Secrétariat à la présidence tente de la calmer en assurant que l’on ne peut montrer de lettre de Chavez car celui-ci a démissionné verbalement. Le chef d’état-major de l’Armée de terre, le général Efrain Vasquez refuse de faire tirer sur la foule. Il consulte ses officiers et adresse un ultimatum en douze points à Pedro Carmona. L’Armée de terre ne défendra le nouveau gouvernement que si celui-ci rétablit immédiatement les institutions démocratiquement élues. Pedro Carmona comprend que la participation de quelques officiers supérieurs au coup d’État n’a pas entaché le soutien des armées à Hugo Chavez. Il abandonne la partie et fuit Miraflores pour se réfugier au fort Tiuna, tandis que les chavistes - conduits par l’ex-président de l’Assemblée nationale et divers ex-ministres - investissent le palais présidentiel. La Garde nationale se rallie au Peuple et à ses élus. Le chaos règne dans la capitale où se multiplie scènes d’émeutes et de pillages. Le vice-président Diosdado Cabello réapparaît et rétablit la légalité constitutionnelle. Il réunit un Conseil des ministres. Le président Hugo Chavez, incarcéré à l’île d’Orchila, est libéré et rentre triomphalement en hélicoptère à Caracas.

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Une foule assiège fort Tiuna pour empêcher Pedro Carmona de s’échapper. Dans la capitale, des émeutiers attaquent les studios de Radio Caracas Televisi, accusée d’avoir fait le jeu des fascistes, tandis que la foule massée devant Miraflores accueille Hugo Chavez au cri de " Nous t’aimons ".

Le lendemain, 14 avril, le président Hugo Chavez Frias s’adresse à la nation dans une longue intervention télévisée sous le portrait de Simon Bolivar, libérateur de l’Amérique latine. Le leader populiste assure qu’il n’y aura pas de " chasse aux sorcières " et appelle à l’unité nationale. Il convoque une " table ronde pour le dialogue national ". Des télégrammes de félicitations affluent des chancelleries, d’Irak, du Brésil, d’Iran, du Qatar, de Cuba etc. À Washington, où l’administration Bush est mauvaise joueuse, Condoleezza Rice déclare : " J’espère qu’Hugo Chavez comprendra le message que son peuple lui a envoyé, que sa politique ne marche pas pour le peuple vénézuélien (...) Il doit respecter les processus constitutionnels (...) J’espère que M. Chavez est conscient que le monde entier le regarde et que c’est l’occasion pour lui de redresser son bateau, qui allait vraiment dans la mauvaise direction depuis un certain temps " [15]. Ainsi, les USA qui n’ont pas bronché lorsqu’un coup d’État venait de renverser Hugo Chavez - pourtant démocratiquement élu - lui font la leçon lorsqu’il est rétabli dans ses fonctions pour qu’il " respecte les processus constitutionnels " !

Révélations sur un complot

Lorsque Pedro Carmona annonce à la radio qu’il se retire et prend sur lui toute la responsabilité de ces folles journées, il assure avoir agi " sans préméditation, ni conspiration ". Pourtant, lors du retour d’Hugo Chavez, le vice-président Disdado Cabello montre à la presse une écharpe de cérémonie présidentielle laissée sur place par les putschistes. Elle porte la marque d’un fabricant madrilène. Selon les chavistes, elle attesterait que le coup d’État n’était pas une réponse aux débordements du 11 avril, mais avait été prémédité. Cette seconde version des événements ne tarda pas à être confirmée par les révélations de la presse internationale.

On sait aujourd’hui que la décision de renverser Hugo Chavez était incluse dans la " Matrice de l’attaque mondiale " élaborée par George Tenet (directeur de la CIA) et avalisée par le président George W. Bush le 15 septembre 2001. Les modalités de cette opération n’avaient été fixées que plus tard. La CIA avait envisagé aussi bien un coup d’État qu’un assassinat politique. Quoi qu’il en soit, le passage à l’acte aurait été brusquement avancé après que l’Iran et l’Irak eurent appelé l’OPEP à imposer un embargo pétrolier à tous les pays soutenant l’action du gouvernement Sharon dans les territoires occupés (Opération Remparts). En organisant un coup d’État à Caracas, les USA faisaient d’une pierre deux coups : ils liquidaient Hugo Chavez et ils paralysaient l’OPEP, dont le Venezuela assure le secrétariat général [16].

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La planification des opérations a été supervisée au Conseil national de sécurité de la Maison-Blanche par Elliott Abrams [17] (photographie ci-contre).Proche du Dr Henry Kissinger et ancien sous-secrétaire d’État sous les administrations Nixon et Reagan, M. Abrams avait été interdit d’accès au Congrès des États-Unis, en 1987, après qu’il eut menti devant une commission d’enquête parlementaire pour masquer son rôle essentiel dans l’Irangate et la perpétration de massacres au Salvador [18]. Elliot Abrams a également été impliqué dans les trafics de drogues organisés par l’État américain pour financer les Contras nicaraguayens [19]. Au cours des dernières années, en sa qualité de président du Centre d’éthique et de politique public [20] (sic) Elliott Abrams avait été recasé à la présidence de la Commission pour la liberté religieuse dans le monde (USCIRF [21]) où il avait coordonné les attaques dans les institutions internationales contre la laïcité française [22]. Parallèlement, il a animé le Media Center Research [23] dont l’objectif est de nettoyer les médias de tout ce qui offense sa conception des valeurs américaines. Cet intégriste, spécialiste des " coups tordus ", a été discrètement intégré à la nouvelle administration avec le titre de directeur pour la Démocratie, les Droits de l’homme et les Opérations internationales (sic) au Conseil national de sécurité [24].

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Elliott Abrams s’est appuyé sur Otto Reich, sous-secrétaire d’État pour l’hémisphère occidental [25] (photographie ci-contre). Personnage très controversé [26], Otto Reich fut le lobbyiste grassement payé de la famille Bacardi [27], l’inspirateur permanent de la politique états-unienne anti-castriste et l’artisan de la loi Helms-Burton définissant l’embargo. Impliqué comme Elliott Abrams et Colin Powell dans l’Irangate, Otto Reich était à l’époque responsable du service de propagande du département d’État et obéissait, lui aussi, directement au colonel Oliver North. En violation des lois américaines, il utilisa les fonds alloués par le Congrès à la propagande US à l’étranger pour corrompre des journalistes états-uniens et intoxiquer ses concitoyens [28]. Reich fut également ambassadeur au Venezuela, puis expert auprès d’un think tank conservateur, le Centre des études internationales et stratégiques (CSIS) [29].

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Pour financer les mouvements de protestation, Abrams et Reich ont eu recours à divers faux nez de la CIA, principalement le National Endowment for Democracy (NED) [30]. Crée en 1983 par Ronald Reagan, le NED était alors administré par le Dr Henry Kissinger et le président du syndicat AFL-CIO Lane Kirkland. Il est aujourd’hui présidé par Carl Gersham, et notamment administré par le général Wesley Clark (ex-suprême commandeur de l’OTAN durant la guerre du Kosovo) et par l’inévitable Frank Carlucci (ancien directeur adjoint de la CIA, actuel président du Carlyle Group et gestionnaire du portefeuille de la famille Ben Laden [31]) (photographie ci-contre).

Pour mener à bien cette opération, le NED a dépensé près de deux millions de dollars au Venezuela [32]. Il a mobilisé ses quatre filiales, l’International Republican Institute (IRI [33]), le National Democratic Institute for International Affairs (NDIIA), un troisième organisme créé avec les Chambres de commerce US : le Center for International Private Entreprise (CIPE [34]), et sur un quatrième organisme, créé en commun avec le syndicat états-unien AFL-CIO, l’American Center for International Labor Solidarity (ACILS [35] dit " Solidarity Center " [36])

Abrams et Reich ont reçu ensemble de nombreuses personnalités vénézuéliennes à Washington dans les semaines qui précédèrent le coup d’État, notamment Elias Santana (Queremos Eligir) et le syndicaliste Carlos Ortega (CTV). Les déplacements ont été financés par l’IRI. Des fonds ont été versés par l’ACILS-Solidarity Center au syndicat ouvrier vénézuélien CTV, tandis que le CIPEfinançait le syndicat patronalFedecamaras.

Le choix de Pedro Carmona comme président du gouvernement de transition aété opéré en concertation avec la famille de l’ex-président Rafael Caldera (Opus Dei) [37] et le magnat latino-américaine, Gustavo Cisneros (56ème fortune du monde, selon le classement Forbes 2002, avec 5 milliardsde dollars).Ce dernier est un ami personnel de Felipe Gonzales (ancien Premier ministre socialiste espagnol) et de George Bushpère (ancien patron de la CIA, puis président des USA), qu’il aime inviter à des parties de pêches. Cisneros est aussi le concessionnaire de Coca-Cola en Amérique du Sud, une couverture souvent utilisée par les agents du stay-behind [38]. Le profil sans grand caractère de Carmona devait permettre à Cisneros de gouverner tout en restant dans l’ombre.

Une opération de manipulation des médias a été montée par Abrams et Reich et facilitée par Cisneros qui possède notamment AOL Latin America, DIRECT TV Latin America (trois cents chaînes de radio et télévision dans vingt-huit pays) et Univision (la chaîne hispanophone des USA). Pendant le coup d’État, les médias ont diffusé des informations mensongères selon lesquelles Hugo Chavez aurait donné l’ordre de tirer sur ses opposants. En réalité, les victimes ont été assassinées par des policiers de la ville de Caracas, formés aux États-Unis par une unité du FBI. Otto Reich a reconnu avoir été en contact fréquent avec Gustavo Cisneros pendant les événements [39].

Au sujet de la manipulation des médias internationaux, la lettre spécialisée Intelligence remarque que les deux agences anglo-saxonnes Reuters et Associated Press ont diffusé chacune des dépêches contradictoires et des éléments invérifiables éloignés de la réalité [40].

Le choix des officiers putschistes a été opéré par Otto Reich, qui se trouve être administrateur [41] du Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC [42]) de Fort Benning, précédemment connu sous le nom d’École des Amériques. Cette école offre une formation aux militaires latino-américains et sert au recrutement des agents stay-behind [43] dans cette région. Elle a été partiellement réformée par le président Clinton, bien après que l’opinion publique ait pris conscience qu’elle avait formé pendant des décennies les juntes latino-américaines et qu’elle avait prodigué des cours de torture [44].

Pour préparer l’opinion publique autant que pour ouvrir la possibilité d’une intervention militaire directe des États-Unis, 200 000 $ ont été versés sur des comptes bancaires à Miami à l’amiral Carlos Molina et au colonel Pedro Soto. Les deux hommes ont exigé la démission du président Chavez et l’ont accusé de soutenir la guérilla des FARC en Colombie [45] ; une accusation qui permettait d’inclure le renversement de Chavez dans les objectifs de la " Guerre au terrorisme ".

Le 16 avril, le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, déclarait lui-même que " Les États-Unis ont eu des contacts avec un large éventail de Vénézuéliens ces derniers mois, y compris des représentants des organisations patronales (...) et notre message a toujours été le même. C’est aux Vénézuéliens qu’il appartient de résoudre la situation au Venezuela pacifiquement, démocratiquement et constitutionnellement, et nous avons explicitement dit aux dirigeants de l’opposition que les États-Unis n’apporteraient pas leur soutien à un coup d’État ".

De son côté, la porte-parole du Pentagone, Victoria Clarke, a déclaré " Je peux dire catégoriquement que nous avons quelqu’un de notre département politique [le sous-secrétaire adjoint à la Défense, Roger Pardo-Maurer [46] ] qui a rencontré récemment [le 18 décembre 2001] le chef d’état major [le général Lucas Romero Rincon], et qu’il a dit très, très clairement que les États-Unis avaient l’intention de soutenir la démocratie, les Droits de l’homme, et que nous ne soutenons d’aucune façon quelque coup d’État ou activité inconstitutionnelle que ce soit ".

En réalité, loin de dissuader les putschistes, les autorités américaines leur ont apporté un soutien opérationnel. Sur place, ils ont été conseillés par l’attaché militaire de l’ambassade états-unienne à Caracas, le lieutenant-colonel James Rogers [47]. Ils disposaient en outre de l’appui logistique des services de renseignement de l’US Navy [48] .

Des conseils furent prodigués par téléphone par Otto Reich et sur place par l’ambassadeur Shapiro à Pedro Carmona, au fur et à mesure des événements autant que pour les premières décisions du gouvernement de transition [49].
Les putschistes auraient également bénéficié des conseils d’un cabinet privé, le Phoenix Consulting Group [50], employant d’anciens agents de la CIA.

Après l’échec du coup d’État, les services états-uniens ont organisé la fuite des putschistes. Plusieurs d’entre eux ont été accueillis à Miami par le marchand d’armes Isaac Pérez Recao [51].

Il est peu probable que l’administration Bush accepte sa défaite et une nouvelle tentative de pronunciamento pourrait avoir lieu ce week-end [52].

[1] Archives de l’Assemblée nationale constituante : http://www.analitica.com/constituye....

[2] Site officiel de l’OPEP : http://www.opec.org.

[3] Site officiel de PDV SA : http://www.pdvsa.pdv.com.

[4] Cf. 11 septembre, L’Effroyable imposture par Thierry Meyssan (éd. Carnot, 2002) pp. 149-153.

[5] Site officiel de Fedecamaras : http://www.fedecamaras.org.ve.

[6] Le capitaine Luis Garcia Morales, le colonel Sivino Bustillos, le colonel Hugo Sanchez et le contre-amiral Carlos Molina Tamayo (ex-directeur de l’Armement). Par la suite, ce groupe des six est renforcé par le général Roman Gomez Ruiz (ex-directeur général du Transport aérien).

[7] Voir « Hugo Chavez sauvé par le peuple, analyse et témoignage de Maurice Lemoine, in Le Monde diplomatique de mai 2002.

[8] Texte du décret de démission :
República Bolivariana de Venezuela
Despacho del Presidente
Decreto
De conformidad con lo establecido en el artículo 236 numeral, tercero de la Constitución, remuevo al ciudadano vicepresidente ejecutivo de la República, Diosdado Cabello, y a todos los ministros que conforman el gabinete ejecutivo.
Asimismo, con fundamento en el artículo 233 de la Constitución, presento ante el país mi renuncia irrevocable al cargo de presidente de la República que hasta el día de hoy, 12 de abril del 2002, he detentado.
Dado y firmado en la ciudad de Caracas a los doce días del mes de abril de 2002, año 191 de la Independencia y 142 de la Federación.
(LS)
Hugo Rafael Chávez Frías

[9] « Aucun regret à Washington après la chute d’Hugo Chavez », dépêche AFP du 12 avril 2002.

[10] US-Spain Joint Statement on the Situation in Venezuela, Washington, 12 avril 2002.

[11] Press Briefing par Thomas C. Dawson, Fonds monétaire international, 12 avril 2002.

[12] Crise politique au Venezuela (déclarations du ministère français des Affaires étrangères) http://www.diplomatie.gouv.fr/actu/....

[13] Site officiel de l’OEA : http://www.oas.org/default_fr.htm.

[14] Hugo Chavez Departs, in The New York Times du 13 avril 2002.

[15] Meet the Press, NBC News, 14 avril 2002.

[16] Voir les articles de Kayhan (Téhéran) et L’Iran condamne implicitement le renversement d’Hugo Chavez, dépêche AFP du 13 avril 2002.

[17] "Venezuela Coup Linked to Bush Team", par Ed Vulliamy, in The Observer du 21 avril 2002.

[18] United States Versus Elliott Abrams, in Final Report of the Independent Consel for Iran/Contras Matters (" Walsh Report "), United States Court of Appeals for District of Columbia, 4 août 1993 http://www.fas.org/irp/offdocs/wals....

[19] On trouvera une abondante documentation déclassifiée sur ce sujet, ainsi que les célèbres articles de Gary Webb, sur le serveur des National Security Archives de l’université de Washington : http://www.hfni.gsehd.gwu.edu/ nsar....

[20] Site officiel du Ethics and Public Policy Center : http://www.eppc.org.

[21] Site officiel de l’US Commision on International Religious Freedom : http://www.uscirf.gov/index.php3?sc....

[22] Les États-Unis contre la liberté de conscience, in Note d’information du Réseau Voltaire n° 204-205 du 1er octobre 1999.

[23] Site officiel : http://www.mrc.org.

[24] Elliott Abrams : It’s Back par David Corn, in The Nation du 2 juillet 2001 http://www.thenation.com/doc.mhtml?....

[25] Anti-Castro Figure Named to State Department par Karen DeYoung, Washington Post du 15 avril 2001 http://www.washingtonpost.com/ac2/....

[26] Otto Reich’s Dirty Laundry par Alec Dubro, in Foreign Policy in Focus http://www.foreignpolicy-infocus.or....

[27] Rhum Bacardi, CIA, Cuba et mondialisation par Hernando Calvo Ospina (EPO éd., 2000).

[28] On trouvera une abondante documentation déclassifiée sur les crimes d’Otto Reich sur le serveur des National Security Archives de l’université de Washington http://www.gwu.edu/ nsarchiv/NSAEBB....

[29] Site officiel du CSIS : http://www.csis.org.

[30] Site officiel du National Endowment for Democracy : http://www.ned.org/ Pour une critique du NED, cf. Reforming the NED par Kristofer J. Doucette, Council of Hemipheric Affairs http://www.coha.org/opeds/ned.kris.htm ; Pour un soutien à la NED, cf. The NED, A Prudent Investment in the Future par James Philip, Heritage Foundation, 13 septembre 1996 http://www.heritage.org/library/cat....

[31] A qui profite le crime ? Les liens financiers occultes des Bush et des Ben Laden, in Notes d’information du Réseau Voltaire n° 237 du 16 octobre 2001.

[32] US Agency, IRI, Boasts We Were the Bridge in Venezuela Coup par Jared Israel, in Emperor Clothes du 18 avril 2002 http://emperors-clothes.com/analysi....

[33] Site officiel de l’International Republican Institute http://www.iri.org.

[34] Site officiel du Center for International Private Entreprise : http://www.cipe.org.

[35] L’ACILS était précédemment dénommé American Institute for Free Labor Development (AIFLD).

[36] The CIO without the CIA par Simon Rodberg, in American Prospect Magazine, été 2001 http://www.prospect.org/print/V12/1....

[37] Venezuela : Rumored US Involvment Could Hurt Bush Administration, in Stratfor du 14 avril 2002http://www.stratfor.com.

[38] Par exemple Vincente Fox au Mexique ou François Durand de Grossouvre en France.

[39] Hugo’s Close Call par Joseph Contreras et Michael Isikoff, in Newsweek du 29 avril 2002.

[40] Venezuela - Info Age Ends ’Textbook Example’ Coups, in Intelligence n° 402 du 29 avril 2002.

[41] The Coup Master : Otto Reich Named to Board for US Army’s School of the Americas, in CounterPunch Wire du 3 mai 2002 http://www.counterpunch.com/reich05....

[42] Site officiel du WHISC http://www.benning.army.mil/whisc.

[43] Venezuelan Generals Backing Interim President are SOA Grads, SOAW du 12 avril 2002 http://www.soaw.org/Articles/curren....

[44] Campagne pour la fermeture de l’École des Amériques http://www.soaw.org.

[45] Chavez Regained Power While Plotters Bickered par Scott Wilson, in Washington Post du 18 avril 2002.

[46] Le nom des protagonistes et la date de la réunion au Pentagone, placés ici entre accolades, ont été révélés dans : U.S. Details Talks With Opposition par Karen DeYoung, in Washington Post du 17 avril 2002.

[47] US Military Attache Implicate in Venezuela Coup (article non signé), in The Irish Times du 18 avril 2002.

[48] American Navy Helped Venezuelan Coup par Duncan Campbell, in The Guardian du 29 avril 2002.

[49] U.S. Cautioned Leader of Plot Against Chavez par Christopher Marquis, in The New York Times du 17 avril 2002.

[50] Site professionnel du Phoenix Consulting Group : http://www.intellpros.com Contrairement à ce qu’indique Intelligence Online du 16 mai 2002, le nom de ce cabinet ne provient pas du programme Phoenix durant la guerre du Vietnam, mais de la ville de Phoenix (Arizona) où il a été fondé.

[51] Venezuelan Coup Plotter ’in Miami’ par David Adams, in The Times du 24 avril 2002

[52] Venezuela : Second Coup in Making ?, in Stratfor du 16 mai 2002 http://www.stratfor.com.

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