Réseau Voltaire
La protection du patrimoine culturel irakien

Discours de Koïchiro Matsuura, 6 juin 2003

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Madame la Présidente du Conseil exécutif,
Monsieur le Président de la Conférence générale,
Excellences, Mesdames, Messieurs,

J’ai souhaité vous rencontrer aujourd’hui car je pense que le moment est venu de faire le point avec vous sur notre action en Irak.

(…)

Au moment où les hostilités menaçaient d’éclater, et pendant la période de conflit à proprement parler, notre action s’est essentiellement concentrée sur la prévention des destructions et du trafic illicite. Maintenant que les armes se sont tues, nous mettons tout en oeuvre pour récupérer les objets volés et reconstruire les institutions culturelles. Une évaluation précise de l’étendue des dommages dans le pays est cependant nécessaire afin d’élaborer et de mettre en oeuvre des plans d’action, que nous considérons être urgents.

Deux avancées majeures ont été obtenues au cours des dernières semaines écoulées : l’envoi d’une première mission d’experts à Bagdad, conduite par le Sous-Directeur général pour la culture, Mounir Bouchenaki, qui vous en parlera lui-même tout à l’heure ; et la décision inédite du Conseil de Sécurité des Nations Unies décrétant un embargo sur le trafic des biens culturels Irakiens, et demandant à l’UNESCO de veiller à sa mise en oeuvre et à la restitution des objets volés. Cette décision étend à l’ensemble des Etats membres des Nations Unies les obligations de la Convention de 1970, alors que tous n’en sont pas parties. Elle facilitera sans aucun doute grandement notre action.

J’avais évoqué cette question dans un courrier au Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, en date du 17 avril, ainsi que lors de notre rencontre à New York le 30 du même mois, lui demandant de sensibiliser le Conseil de sécurité et la communauté internationale dans son ensemble à ce problème. La résolution 1483 du Conseil de sécurité se fait l’écho de cette préoccupation, puisqu’elle décide dans son article 7 " que tous les Etats membres doivent prendre les mesures voulues pour faciliter la restitution, en bon état, aux institutions Irakiennes des biens culturels Irakiens et des autres objets ayant une valeur archéologique, historique, culturelle ou religieuse, qui ont été enlevés illégalement du Musée national Irakien, de la Bibliothèque nationale et d’autres sites en Irak depuis l’adoption de la résolution 661 du 6 août 1990, notamment en frappant d’interdiction le commerce ou le transfert de ces objets et des objets dont il y a de bonnes raisons de croire qu’ils ont été enlevés illégalement ", et appelle " l’UNESCO, INTERPOL et d’autres organisations compétentes à faciliter la mise en oeuvre du présent paragraphe ".

Comme je l’avais expliqué en détail aux membres du Conseil exécutif au début du mois d’avril, l’UNESCO avait pris, bien avant le début des hostilités, un certain nombre de mesures pour s’assurer que les différentes parties étaient pleinement informées des termes de la Convention de la Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé et de ses deux protocoles additionnels. Nous avions par ailleurs pris nos dispositions afin que le Département d’Etat américain dispose des cartes localisant les sites archéologiques et les musées Irakiens. L’UNESCO avait également invité INTERPOL, l’Organisation mondiale des douanes et la Confédération internationale des négociants d’art à veiller à l’application de la Convention de 1970 sur le trafic des biens culturels.

En mars dernier, à la suite d’informations alarmantes qui nous étaient parvenues sur la vente illicite d’oeuvres culturelles Irakiennes à Beyrouth et Amman, nous avions mobilisé ces mêmes partenaires internationaux, permettant ainsi une plus grande vigilance des services de douane et l’interception de plusieurs dizaines d’objets volés.

Mais les événements qui ont suivi, et notamment les informations qui nous sont parvenues sur le pillage du Musée de Bagdad, nous ont conduits à redoubler d’efforts. Nous avons immédiatement alerté les Ministères de la culture des pays voisins de l’Irak, en particulier le Koweït, la Turquie, la République islamique d’Iran, l’Arabie saoudite, la République arabe syrienne et la Jordanie, ainsi que les autorités américaines et britanniques afin d’obtenir leur assistance pour renforcer les contrôles aux frontières et prévenir le trafic illicite d’objets culturels.

Il fallait par ailleurs élaborer au plus tôt une stratégie d’action coordonnée. C’est pourquoi deux réunions d’experts de haut niveau ont été organisées très vite afin de procéder à un premier état de la situation et regrouper les informations disparates.

La première d’entre elles, tenue au Siège de l’UNESCO le 17 avril, c’est-à-dire dès après la fin du Conseil exécutif, a réuni les chefs des principales missions archéologiques en Irak avec trois objectifs bien précis : coordonner le réseau international d’experts scientifiques sur le patrimoine culturel Irakien ; formuler les lignes d’action d’une stratégie d’intervention post-conflit en vue de la réhabilitation du patrimoine culturel Irakien ; et dresser un plan de sauvegarde d’urgence. Le Professeur McGuire Gibson, de l’Oriental Institute à Chicago, le Docteur Neil MacGregor, Directeur du British Museum, et le Professeur Selma Al-Radi, de l’Université de New York, ont facilité les travaux des différentes sessions de la réunion, qui est parvenue à regrouper en un temps record une trentaine des experts les plus réputés au monde dans ce domaine.

Leurs conclusions ont été largement rapportées dans les médias, venus nombreux pour la conférence de presse organisée à l’issue de la réunion. Ils ont en particulier demandé que toutes les institutions, monuments et sites culturels en Irak soient immédiatement sécurisés par les puissances en place, que toute exportation d’objets culturels de valeur historique en provenance d’Irak soit immédiatement interdite, au même titre que le commerce international d’objets culturels Irakiens, et qu’une mission coordonnée par l’UNESCO soit envoyée sans délai afin d’évaluer sur place l’étendue des dommages.

Quelques jours après, le 29 avril, une deuxième réunion a été organisée à Londres avec le British Museum. Elle s’est concentrée plus précisément sur la situation des musées Irakiens et sur les mesures immédiates à prendre pour empêcher le trafic illicite. Les directeurs des plus grands musées du monde, en particulier du Louvre, du Musée de l’Hermitage, du Musée de Berlin, du Musée de Turin ou du Metropolitan, y ont participé.

Les 5 et 6 mai, l’UNESCO a ensuite été invitée à participer à une réunion organisée par INTERPOL à Lyon afin qu’experts, représentants des polices nationales et des douanes, négociants d’art et professionnels des musées envisagent les mesures à prendre pour lutter efficacement contre le trafic illicite. Les deux conclusions majeures de cette réunion ont porté sur la nécessité d’une coopération internationale renforcée et de l’interconnection des base de données sur les objets volés. L’UNESCO a été chargée de coordonner à l’échelle internationale et scientifique la création d’une telle base de données, qui est développée dans le cadre de l’accord déjà existant depuis 1999 entre l’UNESCO et INTERPOL.

La constitution de cette base de données, qui devrait mettre à disposition de tous les acteurs concernés un fichier international servant d’unique référence pour l’identification des objets volés, est en cours de mise en place. Cela représente un vaste chantier pour l’UNESCO compte tenu du grand nombre d’objets à y enregistrer. Le réseau d’institutions scientifiques ayant déjà publié leurs propres inventaires sur le patrimoine culturel Irakien a été mis sur pied, inventaires qui peuvent être consultés à travers le site Internet de l’UNESCO.

Par ailleurs, après avoir surmonté un nombre impressionnant de difficultés de tous ordres - logistique, mais aussi du fait de l’absence de mandat clair pour l’ONU à ce moment et aux conditions de sécurité tout à fait précaires - nous sommes parvenus à dépêcher une première mission d’experts à Bagdad du 15 au 20 mai dernier afin de procéder à une évaluation préliminaire de l’étendue des dommages et des pertes en matière de patrimoine culturel, et élaborer un premier rapport à cet égard. La situation sécuritaire ne nous a permis d’envoyer que quatre experts, au lieu de la dizaine que nous avions prévue initialement, qui ont dû limiter leurs premières évaluations à la ville de Bagdad.

Conduite par Mounir Bouchenaki, la mission se composait du Directeur du British Museum, Neil MacGregor, du Directeur du Centre italien pour la conservation des monuments Irakiens, Roberto Parapetti, du chef de la mission archéologique japonaise en Irak, Ken Matsumoto, et de M. John Russell, doyen du Massachusetts College for Arts. Deux autres experts, déjà à Bagdad, à savoir le Professeur McGuire Gibson, de l’Oriental Institute à Chicago, et le Professeur Selma Al-Radi, de l’Université de New York, ont pu se joindre à la mission de l’UNESCO sur place.

Cette mission, dont Mounir Bouchenaki vous parlera en détail dans un instant, a permis de réaliser un premier inventaire des dommages subis au Musée de Bagdad, et d’établir une liste d’actions prioritaires en étroite coordination avec la Directrice du Musée, Madame Selma Nawala Mutawalli, le Directeur de la recherche, M. Donny George, et le Directeur général du Département Irakien des Antiquités, M. Jaber Khalil. Un autre résultat aura été de réaffirmer le rôle essentiel de l’UNESCO dans la préservation du patrimoine culturel Irakien. L’ambassadeur italien Piero Cordone, désigné par les autorités américaines comme Administrateur civil pour la culture en Irak, nous a d’ailleurs assuré de son assistance et de son soutien pour faciliter notre travail dans ce domaine. Le Résident Coordinateur du PNUD à Bagdad a également fait part de son intention de donner tout le support nécessaire à l’UNESCO dans l’achèvement de sa mission en matière de patrimoine culturel en Irak.

Afin de nous permettre d’entreprendre rapidement des actions d’urgence, j’ai ouvert un compte spécial pour réunir les contributions généreusement proposées par les Etats membres pour financer des projets, notamment en matière de réhabilitation des institutions culturelles et des monuments et sites historiques.

Je veux ici remercier une nouvelle fois les Gouvernements de l’Italie, du Japon et de la Suisse, qui ont déjà alimenté ce fonds, mais aussi ceux du Royaume-Uni, de la France, de la Grèce, du Danemark, de l’Allemagne, de l’Espagne, de la Lettonie et de la Hongrie, qui ont promis soit leur assistance financière soit une expertise scientifique et technique pour la protection du patrimoine culturel Irakien.

L’UNESCO se tient également prête à dépêcher, si possible avant la fin de ce mois de juin 2003, une seconde mission en Irak pour poursuivre le travail d’évaluation, à Bagdad mais aussi en dehors de Bagdad. Des négociations sont d’ores et déjà en cours avec les autorités en place et l’ambassadeur Piero Cordone pour l’envoi de cette seconde mission. Je souhaiterais qu’elle puisse établir un état des lieux des sites archéologiques de Ashur, Our, Ourouk, Ninive, Babylone, Nimrud, et Samara ainsi qu’une évaluation des monuments et sites historiques, notamment dans les villes de Bassora, Mossoul, Samarra et Bagdad. Vous savez sans doute que même si la vieille ville de Hatra est le seul site inscrit sur la Liste du patrimoine mondial, sept sites Irakiens figurent sur la Liste indicative, parmi lesquels ceux que je viens d’évoquer. Le site archéologique de Ashur sera par ailleurs présenté pour son éventuelle inscription sur la Liste au prochain Comité du patrimoine mondial qui se réunira à partir du 30 juin prochain. Mais pour que le Comité puisse considérer favorablement cette candidature, une mission d’évaluation attestant que le site Ashur n’a pas subi de dégâts majeurs qui mettent en cause son intégrité et vérifiant le statut du projet de barrage de Makhoul devra être menée. C’est une raison supplémentaire pour tout mettre en oeuvre pour que cette mission puisse s’effectuer avant la fin de ce mois.

Enfin, je souhaiterais que notre prochaine mission puisse effectuer une évaluation concernant les musées, y compris le Musée de Bagdad d’art et de traditions populaires, ainsi que sur les bibliothèques et archives de la capitale. Il faut en effet disposer d’un rapport précis du niveau des dommages et destructions pour décider du type et de l’étendue des opérations à mener. Il faudra également identifier les actions prioritaires à entreprendre et préparer des projets concrets qui pourraient être présentés lors de la conférence sur la reconstruction que Kofi Annan envisage d’organiser en septembre, comme il vient de me l’annoncer. Je pense convoquer dans un proche avenir une réunion préparatoire de donateurs afin de coordonner nos propositions à cet égard. Je vous tiendrai bien entendu régulièrement informés des développements dans tous ces domaines, comme je l’ai fait tout au long de ces derniers mois.

Je souhaite enfin vous informer que nous organiserons une troisième réunion internationale d’experts, après celles de Paris et de Londres, qui se tiendra à Tokyo les 1 er et 2 août 2003 à l’invitation des autorités japonaises. Elle sera consacrée à l’évaluation de la situation des sites en dehors de Bagdad, ainsi qu’à la réhabilitation des laboratoires de conservation du Musée de Bagdad - que l’UNESCO avait équipés en partie dans un passé récent, et qui se trouvent aujourd’hui totalement dévastés, au même titre que les systèmes de climatisation et de sécurité que nous avions également mis en place - et ce afin de permettre un plan immédiat de restauration des objets les plus menacés.

Source : UNESCO

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