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Cheney exige le départ d’Aristide

La CIA déstabilise Haïti

Les États-Unis tentent de renverser le président Jean-Bertrand Aristide à Haïti en employant leur nouvelle méthode dite de la « révolution de velours ». La CIA finance l’opposition par le biais de l’Institut républicain et l’organise autour du patronat. Elle bloque le système institutionnel et provoque des violences dont elle rend Aristide responsable. Elle conditionne l’opinion publique internationale pour rendre plausible l’apparence d’un soulèvement populaire. Pourtant, Aristide continue à être soutenu par son peuple bien que la présence militaire états-unienne l’empêche de poursuivre la politique sociale qu’il avait initiée. Il y a longtemps qu’Aristide n’est plus dangereux, mais il n’est pas assez docile.

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Manifestation contre l’ingérence des États-Unis, le 27 mars 2002 à Port-au-Prince.

Alors que Haïti fête le bicentenaire de son indépendance et la proclamation de la première république noire du monde, le pays sombre dans une profonde crise politique. Le président Jean-Bertrand Aristide affronte une forte opposition de la « société civile » qui l’accuse de violations de Droits de l’homme, met en cause son élection et réclame sa démission. Mais étrangement, Washington reprend à son compte et à l’identique les critiques formulées par l’opposition. En juin 2003, le secrétaire d’État Colin Powell somme l’Organisation des Etats américains (OEA) de résoudre la crise haïtienne d’ici septembre. Le 4 octobre 2003, le tout nouvel ambassadeur états-unien en Haïti, James B. Foley apporte publiquement son soutien à l’opposition et demande la tenue de nouvelles élections : « Je voudrais réaffirmer notre soutien à tout Haïtien désirant exercer son droit de manifester pacifiquement et de s’exprimer librement, droits fondamentaux du processus démocratique […]. Nous n’appuierons qu’une seule sortie de crise : la tenue d’élections libres et crédibles dans un climat de sécurité ». Le 15 décembre, Richard Boucher, porte-parole du département d’État, attaque frontalement Aristide : « Le gouvernement haïtien a agi de concert avec des gangs armés travaillant à sa solde pour réprimer avec violence ces manifestations, provoquant ainsi des blessés et même des pertes en vies humaines. Nous exhortons le gouvernement haïtien à mettre, dans les plus brefs délais, un terme à ses efforts pour étouffer toute divergence légitime et à œuvrer avec l’Organisation des États américains, le gouvernement américain et les autres membres de la communauté internationale en vue d’une résolution pacifique et démocratique de ses difficultés politiques. »

Haïti, point stratégique des Caraïbes, aux portes de Cuba

Ancienne colonie française devenue indépendante il y a deux siècle, Haïti est depuis 1915 sous contrôle états-unien. Depuis l’inauguration du canal de Panama en 1914, la politique de Washington est centrée sur le contrôle des pays voisins de cette artère économique et militaire vitale. C’est le fameux « corollaire Roosevelt » de la doctrine Monroe. Au cœur de cette artère se trouve Haïti que les États-Unis occupent eux-mêmes militairement de 1915 à 1934, puis par l’intermédiaire des dictatures de François et Jean-Claude Duvalier (« Papa Doc » et « Baby Doc ») de 1957 à 1986.

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Pendant la Guerre froide, Cuba représente la principale menace pour les États-Unis qui accroissent leur surveillance sur l’ensemble du bassin caraïbe. Dans les années 80 et 90, la plupart des interventions militaires états-uniennes ont lieu dans des pays de la région (Panama, Granade, Haïti) [1].

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Jean-Bertrand Aristide

L’élection du prêtre de gauche Jean-Bertrand Aristide, partisan de la théologie de la libération, en 1990, est un désastre pour Washington. C’est pourquoi les États-Unis se montrent favorables au coup d’État organisé contre le père Aristide en 1991. Le colonel Michel François, l’homme fort de la nouvelle junte est un ancien élève de leur célèbre École des Amériques qui a formé nombre de dictateurs latino-américains amis des États-Unis.

Mais les révélations sur l’implication des militaires dans le trafic de drogues des Caraïbes les mettent bientôt en difficulté. L’Observatoire géopolitique des drogues (OGD) rapporte en 1993 que « les "fuites" dans la presse ont débuté, le 27 octobre, par un rapport du Sénat américain affirmant que les trafiquants colombiens versaient environ 100 millions de dollars par an au lieutenant-colonel Michel François […] pour qu’il protège et facilite le transit de cocaïne dans le pays. » [2] Par ailleurs, malgré la pression des militaires au pouvoir, le pays ne trouve pas de stabilité. Les gouvernements se succèdent, les manifestations et la répression aussi. La pays est bientôt sous embargo des Nations unies. Le retour d’Aristide semble la seule solution sortir de la crise. En 1994, les États-Unis obtiennent l’accord de l’ONU pour intervenir militairement. Et en septembre, un an après leur déroute en Somalie, 21 000 soldats états-uniens débarquent en Haïti où ils n’affrontent aucune résistance. Le 15 octobre 1994, après s’y être opposé, Washington remet finalement le pouvoir à Jean-Bertrand Aristide, non sans avoir obtenu de sa part la garantie qu’il abandonne les principes de la théologie de la libération et se plie à l’économie de marché. Le stationnement des troupes états-uniennes en Haïti est là pour lui rappeler ses engagements. Et Aristide nomme un homme d’affaire, Smarck Michel, comme Premier ministre.

Le 20 septembre 1994, Dick Cheney dénonce la politique de l’administration Clinton : « C’est le désordre en Haïti, c’est une tragédie. Haïti a toujours été en désordre depuis plus de 200 ans. Rien ne permet aujourd’hui de dire que l’on va pouvoir y établir la démocratie. »

La CIA finance l’opposition haïtienne

Dix ans plus tard, une violente crise politique conduit le président Aristide, qui avait échappé à une nouvelle tentative de coup d’Etat le 17 décembre 2001, vers la sortie. Par bien des points, cette crise est semblable à celle qui mine le Venezuela d’Hugo Chavez depuis avril 2002 [3] et à celle qui a abouti au départ d’Edouard Chevardnadze de la présidence de la Géorgie [4].

Comme au Venezuela et en Georgie, « l’opposition populaire » est présentée comme un vaste rassemblement de la société civile… et dirigée par de grands patrons. Piloté par l’homme d’affaire André Apaid, le « Groupe des 184 », rassemble 184 organisations regroupant « treize secteurs d’activités définis par consensus » : dont le patronat, des syndicats et la presse [5]

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Roger Noriega
Ambassadeur des États-Unis
auprès de l’Organisation des
États Américains et sous-
secrétaire d’État.

La 19 novembre 2002, la Brookings Institution [6]crée officiellement à Washington un think tank pour imposer « la démocratie » à Haïti : Haiti Democracy Project, confiée à James Morrell, ancien responsable du Center for International Policy. On y retrouve les anciens ambassadeurs états-uniens en Haïti, Ernest H. Preeg et Lawrence Pezzullo, le milliardaire Rudolph Boulos, Ira Lowenthal de l’Institut républicain international (IRI) et surtout Roger Noriega. Cette organisation soutient des groupes haïtiens chargés d’organiser l’opposition à Aristide. Par exemple la Fondation Nouvelle Haïti, dirigée par André Apaid, qui finance le fameux Groupe des 184.

Le 18 décembre 2002 l’Institut républicain international(IRI), c’est-à-dire la CIA [7], payait le déplacement en avion d’une cinquantaine de conspirateurs en République dominicaine pour finaliser leur plan de déstabilisation. L’IRI va même jusqu’à créer une banche spéciale pour le pays : IRI-Haiti.

Les leaders de la contestation anti-Aristide prennent pour exemple le coup d’État de velours réussi en Géorgie. Ainsi, le dirigeant de l’Initiative citoyenne (IC), Frandley Denis Julien, a déclaré que « la révolution des roses » en Géorgie était « un exemple à suivre ». Dans une déclaration à Radio Métropole le 24 novembre 2003, il a appelé le secteur des affaires à assumer ses responsabilités dans la lutte déclenchée pour obtenir la démission du président Jean-Bertrand Aristide. Il a aussi demandé aux « policiers honnêtes » de suivre l’exemple des militaires géorgiens qui se sont ralliés à l’opposition.

Haïti, un Guantanamo bis ?

Pendant la dictature Duvallier, « la CIA travaillait de concert avec les escadrons de la mort, les tortionnaires et les trafiquants de drogues. » Lors de l’intervention de 1994, « les militaires états-uniens ont confisqué environ 160 000 documents, cassettes vidéo et audio, contenant, entre autres, des images des séances de torture, et des photos de victimes mutilées, appartenant à des organisation haïtiennes militaires et paramilitaires […] des dizaines d’années d’engagement de la CIA aux côtés des dictateurs haïtiens, des forces armées, des escadrons de la mort, des tortionnaires et des trafiquants de drogues donnent à Washington suffisamment de raison pour souhaiter que ces documents ne soient pas diffusés. » [8] Les États-Unis ne les rendront jamais.
La chute des Duvallier a contraint les agents spéciaux de la CIA à se replier sur la base proche de Guantanamo. Ils s’y sentent aujourd’hui à l’étroit.

Un scénario connu

Le département d’État rejoue un scénario connu : le 7 janvier 2004, à Port-au-Prince, une manifestation de l’opposition a donné lieu à des violences attribuées par Washington aux milices du président Aristide. Le 9 janvier, un communiqué du secrétaire d’État sommait le gouvernement haïtien de rétablir l’État de droit. Le 13 janvier, le mandat des députés et de deux tiers des sénateurs a pris fin, mais le gouvernement n’était pas en mesure d’organiser des élections faute de représentants désignés par l’opposition au Conseil électoral. La délégation états-unienne au Sommet des Amériques, à Monterrey, a dénoncé l’absence de Parlement. Organisant immédiatement une conférence de presse en marge du Sommet, Jean-Bertrand Aristide s’est engagé à organiser des élections générales sous six mois. L’opposition dénonce internationalement une manœuvre dilatoire alors, qu’en réalité, c’est elle qui empêche la tenue du scrutin. La situation est mûre pour un coup d’État de velours.

[1] « Les enjeux pour les États-Unis ou le canal de Panama comme instrument de géostratégie », in Remarques sur le CMA et le Plan Colombie, mémoire de Damien Laplanche, université de Nantes, 1999.

[2] « Coups tordus en cascade », La dépêche internationale des drogues, 1er décembre 1993.

[3] Voir notre enquête " Stay-behind : Opération manquée au Venezuela", 18 mai 2002, et l’article " Ingérence des États-Unis en Amérique latine : Chavez veut mener la résistance", 26 novembre 2003.

[4] Voir notre enquête " Les dessous du coup d’État en Géorgie", 7 janvier 2004.

[5] Presentation du Groupe 184 par lui-même : www.group184.org/histoire.html. Les treize secteurs d’activités sont :
« 1. Le secteur privé des affaires
2. Le secteur syndical
3. Le secteur paysan
4. Le secteur éducatif (professeurs, enseignants…)
5. Le secteur socioprofessionnel (médecins, avocats, agronomes….)
6. Le secteur culturel (écrivains, intellectuels, artistes)
7. Le secteur des Jeunes et Etudiants
8. Les femmes
9. La Presse
10. Les ONG
11. Le secteur des droits Humains
12. Les organisations civiques
13. Les organisations populaires de quartier ».

[6] Brookings Institution est l’un des plus importants think tanks états-unien et dispose d’un budget de 37 millions de dollars annuel.

[7] L’IRI est une organisation satellite de la National Endowment for Democracy, l’association-vitrine de la CIA chargé du financement légal des partis politiques pro-états-uniens dans le monde.

[8] L’État voyou de William Blum, édition Parangon, 2001.

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