Réseau Voltaire
Entretien avec le président du Venezuela

« Où allez-vous, président Chavez ? »

En juillet dernier, le président Hugo Chavez accordait un long entretien à Manuel Cabieses, figure du journalisme engagé en Amérique latine. Loin des froides interviews à l’anglo-saxonne qui ne laissent la place qu’à des réponses prévisibles, ce dialogue entre deux militants révolutionnaires fait apparaître une réflexion et des projets politiques qui ont mûri dans l’action. Nous reproduisons ce document à l’occasion de l’entrée dans le Réseau Voltaire du journal chilien Punto Final, que Manuel Cabieses a fondé, il y a quarante ans.

| Caracas (Venezuela)
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Le président vénézuélien Hugo Chávez avec le directeur du journal chilien « Punto Final », Manuel Cabieses.

Cet entretien avec Hugo Chavez Frías, président de la République bolivarienne du Venezuela, a été réalisé le 27 juillet 2005 dans un patio de l’étage supérieur du palais présidentiel de Miraflores que Chavez a transformé en jardin. Il y joue parfois avec son petit-fils.

Entre les plantes, il y a un hamac pour le repos. Dans un recoin du patio, Chavez a disposé un bureau à l’ombre d’un bohio caribéen. C’est son espace privé où il lit, écrit et reçoit des visites informelles.

Il y lit actuellement les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, un livre que lui a offert le vice-président José Vicente Rangel. Le président est à l’intérieur de Miraflores, mais très loin du protocole de palais. Les cris des vendeurs ambulants et le bruit des véhicules montent de la rue et troublent la quiétude de ce petit coin de campagne dans lequel Chávez veut s’isoler.

Né il y a 51 ans dans la municipalité de Sabaneta, dans l’État de Barinas, au sein d’une famille très modeste, Chavez est devenu un phénomène politique irrésistible à l’échelle latino-américaine. Dans son pays, c’est bien entendu sur ce président que l’on a écrit le plus de livres - des pour et des contre. Sans oublier que sa Constitution bolivarienne [1] a été publiée à des millions d’exemplaires.

Depuis sa victoire à l’élection présidentielle, le 6 décembre 1998, avec 56,24 % des voix, il n’a cessé de remporter les confrontations électorales - dont le référendum portant sur son maintien au pouvoir le 15 août 2004. La légitimité démocratique de son mandat est le plus flagrant démenti à la campagne internationale orchestrée par les États-Unis contre son gouvernement. Les sondages d’opinion - réalisés par des firmes privées de l’opposition, dont certaines des États-Unis - le créditent de plus de 70 % d’appui populaire. Ce qui lui garantit une réélection en décembre 2006.

L’opposition s’est autodétruite en tentant tout ce qui était en son pouvoir pour renverser ou assassiner Chávez, dont le coup d’État en avril 2002 [2], la grève patronale et le sabotage pétrolier de deux mois, en 2003, qui a causé à l’économie vénézuélienne des pertes estimées à 14 milliards de dollars.

Au mois de décembre de cette année, une nouvelle occasion s’est présentée à l’opposition puisqu’il y avait des élections parlementaires - au Venezuela, cette étrange « dictature » que décrit l’opposition, il y a des élections à tout bout de champ. Cependant, au lieu d’affronter le gouvernement dans les urnes, l’opposition a choisi de se retirer des élections... Le 1er août dernier se sont tenues des élections municipales et, malgré un taux d’abstention très élevé (68,4 %), 80 % des élus font partie de l’alliance de gouvernement. Le Mouvement cinquième République (MVR) de Chávez a obtenu à lui seul 58 % des votes. Le principal parti de l’opposition, Action démocratique, social-démocrate, a obtenu quant à lui 18 % des suffrages. D’autres groupes plus petits avaient appelé à ne pas voter, jouant de manière opportuniste sur le fait que les élections municipales ont historiquement toujours compté avec un taux d’abstention très élevé, ayant même atteint 76,3 % au cours des 40 années durant lesquelles le pays fut gouverné par Action démocratique ou par les chrétiens-démocrates du parti COPEI.

Chávez et son gouvernement, au-delà de la révolution bolivarienne qu’ils mènent au Venezuela, sont également devenus une force de proposition en matière d’initiatives d’intégration et de fraternité en Amérique latine et dans les Caraïbes. A travers l’intégration - à la disposition de laquelle il met l’énorme potentiel énergétique du Venezuela -, le gouvernement Chávez ouvre un chemin nouveau vers le socialisme. Car, après six années et demi de gouvernement dans un contexte tumultueux, face à un pouvoir impérial implacable dans ses desseins et sans scrupules dans ses méthodes, Chavez est arrivé à la conclusion que seul le socialisme - dépouillé des oripeaux bureaucratiques, des dogmatismes idéologiques et des erreurs du passé - peut apporter la justice sociale et vaincre la pauvreté.

Il a commencé par un essai de pouvoir populaire dans son propre pays, de 24 millions et demi d’habitants. Parallèlement, il offre à ses voisins l’appui de la richesse pétrolière et gazifière vénézuélienne, qui permettrait de construire de nouveaux instruments d’intégration régionale. Une intégration dans tous les domaines, allant du domaine économique jusqu’au politique. Chávez, sans aucun doute, joue gros. Mais son pari peut malgré tout réussir car il a provoqué un intérêt surprenant en Amérique latine où l’on rediscute maintenant des thèmes du socialisme à la lumière de l’échec et du discrédit du néolibéralisme.

Cette résurrection du vieux spectre qui hante les privilégiés, s’appuie sur le vaste soutien populaire qui accompagne, en l’Amérique latine, la révolution bolivarienne du Venezuela et qui provoque une forte préoccupation à Washington.

C’est ces thèmes que nous avons abordés avec le président Hugo Chavez.

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Hugo Chávez avec Manuel Cabieses

Manuel Cabieses Donoso : Président, la première chose que je voudrais aborder et connaître, ce sont quelques-unes de vos idées sur un thème de débat que vous avez vous-même lancé, tant au Venezuela qu’en Amérique latine. Je veux parler du socialisme du XXIe siècle. Le thème intéresse beaucoup les lecteurs de Punto Final et la gauche en général dans de nombreux pays. Imaginer un nouveau socialisme représente tout un défi, non seulement intellectuel, mais aussi politique. Il me semble que votre intention est qu’un ensemble d’idées soit élaboré par de larges secteurs sociaux et politiques, plutôt que d’attendre qu’une recette d’un Karl Marx nous éclaire sur ce qu’il faut faire. Cependant, vous pourriez vous-même stimuler ce débat avec quelques idées et propositions sur ce que vous considérez que devrait être le socialisme du XXIe siècle.

Hugo Chávez Frías : Permets-moi tout d’abord, Manuel, de féliciter Punto Final pour ses 40 années de combat au cours desquelles il a semé des idées révolutionnaires, et ouvert les « grandes allées » dont parlait notre camarade président Salvador Allende. Permets-moi également de saluer, via Punto Final, le peuple chilien et tous les peuples latino-américains.

Maintenant, abordons le thème du socialisme du XXIe siècle. D’abord, il s’agit, sur un plan personnel, d’une affaire de conscience. Pourquoi ? Parce qu’on est conduit à évoluer dans sa pensée. Dans mon cas, j’ai acquis de l’expérience et j’ai recueilli des idées qui sont le fruit de cette dialectique qui se reproduit entre la théorie, les débats, les discussions et la praxis de ce qui est train de se passer au Venezuela. Ces six dernières années, Manuel, ont été très riches, elles m’ont nourri du point de vue des idées. Elles ont alimenté notre pensée.

Comme tu le sais, je vais bientôt avoir 51 ans. Je me suis lancé dans cette lutte dans les années 80. Je racontais il y a quelques temps à Beto Almeida [3] qu’à la fin des années 70, nous avions commencé à former au sein de l’armée un courant bolivarien et nationaliste qui n’envisageait même pas l’idée d’une révolution. Au milieu des années 80, j’ai proposé à mes camarades militaires d’ajouter la lettre R - pour révolution - aux initiales de notre mouvement qui s’appelait EB-200 (Ejercito Bolivariano 200, Armée bolivarienne 200) - car en 1983, c’était le bicentenaire de la naissance de Bolivar. Le mouvement est né en 1982 d’une manière symbolique. En réalité, il s’agissait d’une petite cellule clandestine. En 1987, nous avons eu un dur débat. Le mouvement avait crû, mais nous restions de petits groupes. Finalement, nous avons pris le nom de Mouvement bolivarien révolutionnaire. C’était ce que nous voulions : une révolution, une transformation politique, sociale, économique et culturelle inspirée par les idées de Bolivar. Nous avons établi alors ce que nous avons appelé « l’arbre aux trois racines », qui est notre source idéologique. Il y a la racine bolivarienne (ses idées d’égalité et de liberté, sa vision géopolitique de l’intégration de l’Amérique latine), la racine zamorienne (d’Ezequiel Zamora, le « général du peuple souverain » et de « l’unité civico-militaire » [4]) et la racine robinsonienne (de Simon Rodriguez, le maître de Bolivar dit « Robinson », le sage de l’éducation populaire, de la liberté et de l’égalité). Cet « arbre aux trois racines » a donné la substance idéologique à notre mouvement.

Révolution anti-impérialiste

– Y avait-il parmi vous des militaires ayant une formation marxiste ?

– Oui, il y en avait. Mes premiers contacts avec le monde politique, par exemple, furent établis avec un ex-guérrillero vénézuélien que je respecte beaucoup, Douglas Bravo. Je l’ai rencontré plusieurs fois, y compris avant la naissance de notre mouvement. Douglas dirigeait le mouvement Ruptura, qui avait une revue du même nom [5]. Je me suis ensuite réuni avec la Causa R des débuts [6], un mouvement fondé par Alfredo Maneiro, qui était clairement marxiste. Cependant, c’était à l’époque où l’Union soviétique commençait à s’effondrer. Nous avons vu comment les idéaux socialistes disparaissaient, y compris dans les cercles et les publications issus du marxisme et certains même de la lutte armée.

Il y eut ensuite au Venezuela la rébellion militaire du 4 février 1992. Mais ce mouvement bolivarien n’avait pas une perspective socialiste. Si tu consultes mes déclarations de l’époque, lorsque l’on nous demandait si nous étions de gauche ou de droite, nous répondions : « Non, cette division n’existe pas ». C’était une position neutre, déconnectée de la réalité, mais très influencée par toute cette phraséologie sur la « fin de l’Histoire », la chute de l’URSS, etc.

Vient ensuite la phase actuelle : nous arrivons au gouvernement en 1999.et prennent forme les fondements de la révolution bolivarienne, qui fait un bond -comme tu dois t’en souvenir - après le coup d’État d’avril 2002. C’est à ce moment-là que cette révolution a été déclarée anti-impérialiste. Nous ne l’avions jamais assumée comme cela auparavant. Ce fut notre réponse au coup d’État et notre peuple l’a assumée avec beaucoup d’énergie.

– Ce fut une réaction à l’intervention impérialiste au cours de ce coup d’État ?

– Exactement. Ce fut une réponse à ce que nous étions en train de vivre.

Peut-être, Manuel, au cours des premières années de notre gouvernement - et je dois avouer que je l’ai aussi pensé, bien que pendant peu de temps - il y avait l’illusion que nous pouvions nous entendre « à la fois avec Dieu et à la fois avec le Diable ». Certaines personnes qui travaillaient avec moi, et qui jusqu’à un certain point m’entouraient dans ce palais - tu sais que des cercles d’influence se créent autour du pouvoir et de ceux qui le personnifient en partie ce pouvoir -, ont tenu un discours selon lequel « il ne faut pas chercher de conflit, il faut chercher du consensus ». Je me suis laissé entraîner par ce discours dans les premières années. C’était au temps où je me réunissais avec Clinton et avec des grands patrons étasuniens. Je suis allé au Fonds monétaire international, je suis allé à la Bourse de New-York et j’ai fait sonner le fameux petit gong... Mais, Manuel, j’ai découvert, parce que je suis de la montagne, et que le montagnard développe un instinct particulier, que j’étais « cerné ». Un matin, je suis allé à la centrale téléphonique du palais et j’y ai découvert que les gars avaient des instructions pour ne pas me transmettre certains appels. Par exemple, les appels de Fidel Castro étaient notés dans un livre mais on ne me les transmettait pas. Parce que dans le groupe qui m’entourait existait alors la thèse selon laquelle des contacts avec Fidel Castro n’étaient ni positifs, ni nécessaires.

Il n’y a pas de « troisième voie »

– Et ces gens-là avaient autorité pour donner ce genre d’instructions à la centrale téléphonique ?

– Bien entendu. Rappelles-toi par exemple que j’avais alors Luis Miquilena [7] comme ministre de l’Intérieur. Il fut l’un de ceux qui formèrent autour de moi un cercle de fer... Et je n’avais comme ministre au secrétariat du gouvernement rien de moins qu’Alfredo Peña [8]. Et Cisneros [9] venait ici pour déjeuner avec Peña. Jusqu’au jour où j’ai réalisé que l’on m’avait encerclé. J’étais alors un novice, mais peu à peu j’ai gagné en maturité. Un général ami, le général Pérez Arcay, m’a dit un jour : « Hugo, tu dois devenir un vieux sage. Même si tu n’as que 40 ans, tu dois être un vieux renard, tu dois apprendre vite, tu ne peux pas attendre d’être vieux avant de mûrir ». Il m’a aidé à ouvrir les yeux.

Manuel, excuse-moi d’avoir tendance à faire des réponses longues, mais je n’avais encore jamais analysé cette question de l’idéologie comme aujourd’hui, en repartant d’aussi loin.

Et donc, qu’est-ce que tout cela a donné ? Coup d’État de 2002, grève patronale, sabotage pétrolier, contre-coup d’Etat, discussions et lectures. Je suis arrivé à la conclusion - et j’en assume la responsabilité parce que je n’en avais discuté avec personne avant de le rendre public au Forum social mondial de Porto Alegre - que le seul chemin permettant de vaincre la pauvreté est le socialisme.

À une époque, j’ai bien pensé à la « troisième voie ». J’avais pas mal de problèmes pour interpréter le monde. J’étais confus, je faisais de mauvaises lectures, j’avais des conseillers qui ajoutaient encore à ma confusion. J’ai même été jusqu’à proposer qu’un forum se tienne au Venezuela sur la troisième voie de Tony Blair. J’ai beaucoup parlé et écrit sur le « capitalisme humain ». Aujourd’hui, je suis convaincu qu’une telle chose est impossible.

Tout cela a été le produit de six années de dur apprentissage et j’ai appris beaucoup de bon nombre de gens. Je suis convaincu aujourd’hui que le socialisme est le chemin et c’est ce que j’ai dit à Porto Alegre puis ici, devant l’Assemblée nationale. J’ai invité le pays à en débattre. Je crois que cela doit être un socialisme nouveau, avec des questionnements nouveaux, le tout dans le contexte d’une nouvelle ère qui commence à peine. C’est pour cela que j’ai me suis permis de l’appeler « socialisme du XXIe siècle » en tant que projet.

Je crois que c’est un défi. Mais j’apprécie énormément de voir comment cet appel n’a pas été semé sur un sol aride. Au contraire, des livres ont même déjà été publiés sur la question. Au Venezuela, il y a un débat, qui s’étend de plus en plus. Le général Alberto Müller Rojas [10] a proposé le 5 juillet dernier, Jour de la patrie, à l’Assemblée nationale que nous élaborions le « Manifeste socialiste du XXIe siècle ». Pour l’heure, nous sommes en train de faire un appel pour débattre autour des nouvelles idées et des vieilles expériences afin de définir les contours de ce socialisme nouveau.

Je veux par exemple apporter quelques idées. L’une d’entre elles est d’affirmer que le premier socialiste de notre ère fut le Christ. Je suis chrétien et je pense que le socialisme doit se nourrir des courants les plus authentiques du christianisme. Il ne s’agit pas de chercher un quelconque illuminé pour qu’il nous serve de modèle que nous allons tous copier. Ce serait absurde. Nous allons faire le socialisme à partir de nos propres racines, à partir de nos indigènes, à partir des communes au Paraguay et au Brésil, à partir du socialisme utopique représenté par Simon Rodriguez, à partir des idées de Bolivar sur la liberté et l’égalité, à partir des idées d’Artigas, le grand Uruguayen selon lesquelles il faut inverser l’ordre de la justice en éliminant les privilèges. Je crois que nous avons déjà commencé cette tâche.

C’est le moment pour avancer

– Ne pensez-vous pas, président, que la déclaration de vos intentions socialistes est un peu prématurée dans la situation actuelle au Venezuela et en Amérique latine en général ? N’est-ce pas un pari politique très risqué ?

– C’est possible, je ne me considère nullement comme détenteur de la vérité. Mais mon instinct politique me dit que c’est le moment de formuler ce genre de questionnement. Certains bons amis et camarades m’ont dit que cela n’était pas opportun du point de vue électoral, et qu’il aurait mieux valu attendre les élections de 2006 et, après les avoir remportées, faire cette déclaration. Mais je ne vois pas les choses de cette manière. Les moments politiques ne correspondent pas nécessairement aux moments électoraux. D’ici à un an, c’est comme d’ici à un siècle. Le temps est relatif, comme l’a démontré Einstein. Je crois que le moment est venu. Quand tu vois reverdir les champs, c’est le moment de mettre de l’engrais, pour que les semences puissent pousser. Lorsque l’on voit ce qui se passe en Amérique latine, surtout en Amérique du Sud, le grand débat qui existe au Brésil, en Uruguay et les gouvernements qui impulsent des choses nouvelles, lorsque l’on voit ce qui se passe en Équateur, en Bolivie, et au Venezuela aussi bien entendu, en Amérique centrale, dans les Caraïbes... Mais l’épicentre est en Amérique du Sud. À toute cette effervescence populaire et démocratique, il faut donner une substance idéologique. Et quelle est-elle ? Je réponds, à partir de ma conscience politique, que c’est la voie socialiste. Au Venezuela, j’ai présenté les choses de la manière suivante : nous vivons une transition et, comme le disait Gramsci, que meurt ce qui doit mourir et que naisse ce qui doit naître. Une transition que j’ose appeler « démocratie révolutionnaire », un terme qui n’est pas non plus de moi mais du poète cubain Roberto Fernández Retamar. Il a parlé de cela dans un entretien en 1992 que j’ai lu - alors que j’étais emprisonné - dans un livre, « Amérique latine, marque déposée », du chilien Sergio Marras. Fernández Retamar parle du bolivarianisme et de la démocratie révolutionnaire. J’ai repris ce terme afin de caractériser le type de démocratie qui va de l’avant comme un corps de cavaliers, qui ouvre des portes et s’imprègne de peuple. C’est une phase de transition vers le socialisme. Cette direction est beaucoup plus claire au Venezuela.

Si, il y a quatre ans, tu m’avais demandé : « Chavez, où allons-nous ? » Ma réponse n’aurait sans doute pas été aussi précise, et même celle que je te donne aujourd’hui manque encore beaucoup de précision. Je t’aurais répondu, comme je l’ai dit tant de fois : « Voici la Constitution bolivarienne, c’est ça le projet ». Aujourd’hui, je crois que nous faisons cap vers le socialisme. Il faut orienter la démocratie révolutionnaire vers le socialisme.

Cela a généré ici une dynamique par en bas, très intéressante. PDVSA [11], par exemple, est en train de discuter cette question à l’intérieur de l’entreprise avec ce leader extraordinaire qu’est le ministre de l’Énergie et du Pétrole, Rafael Ramirez, qui a été formé dans le mouvement Ruptura dont je t’ai parlé. Les fonctionnaires de mon gouvernement qui ont une formation marxiste n’osaient pas parler de socialisme. Je leur ai donné le feu vert. Aujourd’hui, même à l’Assemblée nationale, on parle de socialisme. C’est comme une libération, on reparle d’un thème tabou. Le chantage médiatique était très lourd : si tu te déclarais socialiste, on te traitait de « dépassé », de « troglodyte », de « dinosaure ». Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, le socialisme est dans la rue et même quelques patrons déclarent que cela ne leur fait pas peur. C’est magnifique ! Il faudra écouter leurs raisons, les respecter, les mettre en débat. Les militaires parlent de révolution et de socialisme, ils débattent de ces thèmes. Je crois que c’est très positif. Et j’assume la responsabilité qui me revient dans ce processus. Nous devons étudier et débattre beaucoup. Nous espérons pouvoir bientôt organiser un événement international sur le socialisme et connaître ainsi les différentes opinions et expériences.

Le vieux et le nouveau socialisme

– Président, il y a plusieurs choses dans le vieux socialisme qui ont échoué. Par exemple, la conception du parti, l’absence de participation réelle du peuple dans les décisions, l’absence de pluralisme, l’étatisme absolu de l’économie, le point noir des droits humains, des libertés publiques et de la liberté d’expression, etc. Qu’est-ce qui va différencier le socialisme du XXIe siècle de ce socialisme qui a échoué ?

– Tu as raison, quelqu’un a dit qu’en réalité il n’y a jamais eu de socialisme... Une blague circulait à une époque sur Brejnev ou un autre leader soviétique qui confiait à un ami : « Espérons que le socialisme n’arrive jamais ici »...

Parmi les éléments qui pourraient définir le socialisme du XXIe siècle, je dirais que la première caractéristique est l’élément moral. Il faut commencer par cela, par la conscience, par l’éthique. Le Che a beaucoup écrit sur la morale socialiste. Quelle que soit la vision du monde que l’on a, il faut nous réapproprier le sens éthique de la vie. Ce que je dis là tient sans doute beaucoup du christianisme : « Aimez-vous les uns les autres » ou « Aimez votre prochain comme vous même ». En réalité, il s’agit de ceci : de la solidarité avec le frère. Il s’agit de la lutte contre les démons que le capitalisme a semés : l’individualisme, l’égoïsme, la haine, les privilèges. Je crois que c’est par cela qu’il faut commencer. C’est un travail de tous les jours, une tâche culturelle et éducative de longue haleine. Au Venezuela, nous avons commencé à débattre de cet aspect et c’est très positif. C’est une arme dans la lutte contre la corruption, un mal propre au capitalisme. Des entreprises et des patrons corrupteurs, des affaires louches, des fonctionnaires corrompus, uniquement mus par l’ambition. Même si la corruption a aussi existé dans le socialisme, ce phénomène a une racine capitaliste, c’est l’ambition de la richesse. Le socialisme doit défendre l’éthique, la générosité. Bolivar fut un exemple : il a tout abandonné pour être utile à son pays. Il faut aussi rappeler le Christ et ce qu’il a dit à l’homme riche qui voulait aller au ciel : vends tout ce que tu possède et partage-le entre les pauvres. L’homme s’est mis à pleurer parce qu’il n’était pas capable de faire cela. Le Christ a alors lancé cette phrase célèbre : « Il est plus facile pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille que pour un riche d’entrer dans le royaume des cieux ».

Par rapport à la ligne politique, l’un des facteurs déterminant du socialisme du XXIe siècle doit être la démocratie participative et « protagonique ». Le pouvoir populaire. C’est un élément politique définitoire qui contraste pleinement avec l’idée de parti unique ou de centralisation de toutes les décisions dans le parti. Il faut mettre le peuple au centre de tout, le parti doit être subordonné au peuple. Et non l’inverse.

Pluralisme politique

– Un système politique pluraliste qui permet la participation de différents secteurs ? Un pouvoir populaire réel ?

– Oui, certainement. Une démocratie participative et ouverte. Dans le domaine social, le socialisme doit conjuguer la liberté avec l’égalité. Une société sans exclus, d’égaux, sans privilèges, sans cette abyssale différence entre l’extrême richesse et l’extrême pauvreté. Dans le domaine économique : un changement du système de fonctionnement métabolique du Capital. Ceci est une question complexe à aborder. Nous avons commencé ici des expériences telles que le coopérativisme et l’ « associativisme », la propriété collective, la banque populaire et des noyaux de développement endogène, etc. Il s’agit d’abandonner la logique perverse de fonctionnement du capitalisme. Beaucoup d’expériences telles que l’autogestion ou la cogestion, la propriété coopérative et collective sont valables. Nous sommes en train de mettre en route des tentatives d’entreprises de production sociales et des unités de production communautaires. C’est encore tout nouveau, mais cela nous aidera à définir un modèle théorique. Il s’agit également de quelque chose de particulier : ce n’est pas un groupe d’intellectuels qui écrit un livre de deux mille pages. La théorie et la pratique doivent marcher ensemble.

Vision de l’Amérique latine

– Comment analysez-vous la situation actuelle en Amérique latine ? Pensez-vous que l’Empire tentera de provoquer des conflits afin de déstabiliser des gouvernements rebelles tel que le vôtre ?

– Nous sommes préparés pour faire face à la réaction internationale que nous pressentons. Pas seulement dans le cas du Venezuela, mais aussi du Brésil. Dans le cas de ce pays et des scandales de corruption qui ont éclaté, et ceci dit sans aucune concession envers la corruption, j’ai bien peur que cela n’ait qu’un seul objectif : affaiblir le gouvernement de Lula, le faire chanter. J’ai confiance que Lula, un leader extraordinaire, va se sortir de cette situation difficile. Il est possible que le Brésil rejoigne de manière déterminante le nouveau chemin dont ont besoin les peuples d’Amérique latine aujourd’hui. En Argentine, nous voyons aussi un processus complexe, des attaques permanentes de l’oligarchie contre le gouvernement, des attaques internationales, etc. Pensons aussi à ce qui se passe en Bolivie, en Équateur, en Uruguay. Dans ce survol de la situation latino-américaine, qui ne prétend nullement être une analyse, je dirais que nous avons des raisons pour être optimistes. Ce qui se passe au Mexique et les perspectives d’un gouvernement différent [12] renforce cette vision. Ceux qui, comme moi, sont à la tête de certains processus en Amérique latine, que ce soit à partir du gouvernement ou de mouvements politiques et sociaux, doivent élaborer une feuille de route non seulement stratégique mais aussi tactique et de travail. C’est là qu’il y a un vide et je crois qu’il est nécessaire qu’avec des penseurs et des leaders de différents pays, nous constituions une équipe capable de faire des propositions qui influent sur cette réalité. Comment continuer à impulser Telesur, par exemple. Petrosur, Petroamérica, la Banque du Sud, l’Université du Sud, autant de projets d’intégration qui ne peuvent pas rester seulement au niveau des gouvernements. Si nous ne leur donnons pas un contenu de participation populaire, ce seront, comme disait Bolivar, des « républiques aériennes », « des châteaux dans les airs ».

– Vous avez, Président, une vision optimiste sur l’avenir de l’Amérique latine.

– Oui, c’est optimiste et je vais te dire pourquoi. On a des âges différents, mais enfin tu es plus âgé que moi ...

– Oui, mais je n’ai jamais gouverné...

– Moi j’ai eu cette opportunité depuis six ans et demi. Et je peux faire des comparaisons. Bon nombre de choses se sont passées, et pas seulement en Amérique latine. Si tu vas en Inde, tu vois que des choses ont changé par rapport à il y a 5 ans. Si tu vas en Europe, il y a des choses nouvelles qui se passent. Ce sont des signes qui indiquent des temps nouveaux. Il ne peut s’agir de hasard lorsque de tels signaux s’allument en Europe, en Asie, en Amérique latine. En Afrique aussi. J’ai lu un article qui révèle l’inquiétude de l’Empire étasunien : un plan d’appui militaire à des pays africains. Regarde ce qui se passe en Irak... Ce sont des signes encourageants même si j’accepte tes réserves. Car les batailles à venir seront très dures. Mais s’il y eut jamais de moment favorable pour avancer et obtenir des victoires importantes sur le cap historique que nous nous sommes fixé, s’il est un moment où il faut saisir l’opportunité pour avancer, c’est bien ici et maintenant. Votre revue Punto Final qui a passé 40 ans dans cette bataille, aura encore 40 autres années pour lutter et publier un jour, qui sait, un article sur ce que nous sommes en train de pressentir et de rêver ici.

Traduction
Ataulfo Riera
RISAL

[1] La constitution bolivarienne a été adoptée par référendum populaire le 15 décembre 1999.

[2] « Opération manquée au Venezuela » par Thierry Meyssan, Voltaire, 18 mai 2002.

[3] Beto Almeida fait partie du syndicat des journalistes brésilien, et responsable du bureau brésilien de Telesur.

[4] Ezequiel Zamora est une figure importante de la guerre fédérale qui opposa les conservateurs aux libéraux et fédéralistes, entre 1853 et 1869.

[5] Douglas Bravo, issu du Parti communiste vénézuélien, fut commandant de la guérilla des Forces armées de libération nationale - FALN - dans les années 60.

[6] Parti de gauche qui fait partie actuellement de l’opposition au gouvernement Chavez.

[7] Après une longue trajectoire dans la gauche vénézuélienne, Luis Miquilena, ancien partisan influent de Chávez et principal architecte de sa première campagne électorale, a rejoint les rangs de l’opposition.

[8] D’origine communiste, Alfredo Peña a été élu sur une liste de la majorité gouvernementale à la mairie de Caracas (Alcadia Mayor). Il a changé de parti et est devenu un opposant implacable au président Chavez. Il a perdu son mandat de maire lors des élections d’octobre de l’année dernière.

[9] Gustavo Cisneros est un des hommes les plus riches et les plus influents d’Amérique latine. Grand magnat de la presse, il est un opposant déclaré au président Chavez.

[10] Général de l’armée vénézuélienne à la retraite, ex-gouverneur et et ex-ambassadeur, expert en stratégie.

[11] Petróleos de Venezuela S.A., la société pétrolière publique

[12] Le président vénézuélien fait référence à Manuel Lopez Obrador, leader du Parti de la révolution démocratique (PRD), de centre gauche, principal favori des prochaines élections présidentielles au Mexique en 2007.

Manuel Cabieses Donoso

Director del periódico chileno Punto Final.

 
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