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Tribunes et décryptages - 11 janvier 2006
Le retour du débat médiatique sur « l’islam »

Décryptage

Les interrogations autour de l’islam sont récurrentes dans la presse « occidentale » depuis les attentats du 11 septembre 2001. Elles se sont développées avec la banalisation des représentations produites par l’idéologie straussienne du « Choc des civilisations » qui viennent se greffer sur de plus anciennes, issues de l’imaginaire colonial ou des guerres passées menées, officiellement, au nom de la foi.
En premier lieu, l’islam est présenté par la presse atlantiste comme autre. Décrire cette altérité, c’est aussi et d’abord se dire soi-même. Le mot « islam » désigne une religion à laquelle chacun est libre d’adhérer. Mais il désigne aussi une culture, nécessairement exotique, de sorte que se convertir à cette religion-là, c’est trahir sa culture ou c’est quitter la civilisation. L’altérité de l’islam définit par contraste l’univers de l’auteur : c’est « l’Occident ». Le vocable suffit à lui seul pour réanimer les fantasmes de la Guerre froide. Jadis l’Occident s’opposait à l’Est, au monde soviétique ; aujourd’hui il s’oppose à l’Orient, au monde musulman. Cet Occident, qui n’est pas musulman, se découvre « judéo-chrétien ». La encore, une expression baroque qui désignait il y a seulement quelques décennies les premiers chrétiens d’avant la rupture avec la Synagogue, puis qui prit -à la faveur de la Guerre froide- le sens d’alliance entre les juifs et les chrétiens face au communisme athée. Voilà donc qu’aujourd’hui, oubliant l’histoire tourmentée de la Méditerranée, le préjugé s’impose que les juifs et les chrétiens forment un tout dont les musulmans sont exclus.
D’autre part la presse atlantiste ne conçoit l’islam qu’au travers de sa connaissance du Maghreb. Dans un grand effort, elle intègre toutes les populations arabes et perses, mais ignore que la majorité des musulmans du monde contemporain ne sont ni arabes, ni perses. Elle n’admet la présence de la Turquie dans l’OTAN qu’en se persuadant que le pays est toujours contrôlé par des militaires kémalistes alliés d’Israël, et ferme les yeux sur l’existence dans les Balkans de la Bosnie-Herzegovine. L’islam est donc une religion d’« immigrés » dont la vocation est de « s’intégrer », c’est-à-dire de disparaître dans une masse autre.
Surtout, pour la presse atlantiste, la normalisation de l’islam passe par sa division interne et le triomphe des modérés sur les extrémistes. Une présentation qui permet de rejeter la violence sur autrui : le terrorisme, ce n’est pas l’agression coloniale de la Coalition bombardant des populations civiles, c’est l’extrémisme des musulmans qui lui résistent. Pourtant, la réalité est bien différente. Comme l’écrivait dans nos colonnes le cinéaste et journaliste Tariq Ali : « Sans pétrole en terres islamiques, il n’y aurait pas de choc des civilisations ».

Généralement, cette représentation médiatique de l’islam est diluée dans des articles, tribunes ou interviews traitant d’autres sujets associés, à tort ou à raison, à cette religion. Nous avons été surpris de voir, ces dernières semaines, une multiplication de textes traitant directement de la situation de l’islam aujourd’hui et de son rapport à ses extrémistes, sans qu’il y ait de liens apparents avec l’actualité immédiate. On peut émettre l’hypothèse que cette soudaine résurgence médiatique révèle des débats internes dans les cercles atlantistes. Pour légitimer le recours à la guerre dans la prédation des zones pétrolières n’ayant pas encore atteint leurs pics de production, il a fallu déshumaniser les populations-victimes en diabolisant leur religion. Toutefois, aujourd’hui, les élèves de Bernard Lewis à Washington estiment que la prise de contrôle du monde arabo-musulman ne sera possible qu’en s’appuyant sur des groupes autoritaires, donc sur des confréries fondamentalistes, sur le modèle de l’ancienne domination britannique de ces régions. Dès lors, les orientalistes se livrent à diverses contorsions intellectuelles pour réhabiliter dans les médias ce qu’ils stigmatisaient hier.

Une tribune du député islamiste syrien (mais non Frère musulman), Mohammad Habash, jouit ainsi d’une diffusion large parce qu’elle expose le caractère marginal des musulmans « radicaux » dans le monde islamique. Son texte, pour la première fois diffusé par l’agence Project Syndicate, est publié par le Korea Herald (Corée du Sud), le Taipei Times (Taïwan), le Daily Times (Pakistan), El Nuevo Diario (Nicaragua), le Daily Star (Liban), La Libre Belgique (Belgique) et sans doute d’autres journaux nous ayant échappé. L’auteur tente de démontrer, à partir d’un sondage réalisé par le Centre d’études islamique de Damas qu’il dirige, que si l’islam au Proche-Orient est conservateur, il ne doit pas pour autant être associé au terrorisme. D’après ses recherches, il estime que 80 % des musulmans de la région peuvent être considérés comme conservateurs mais que les radicaux violents ne sont qu’1 % des musulmans de la région. Il affirme que le désespoir fait prospérer ce radicalisme. Ce postulat est partagé par les auteurs atlantistes qui l’ont utilisé pour justifier des changements de régime en affirmant que les dictatures dans les pays musulmans suscitaient en réaction le terrorisme. Toutefois, l’auteur se démarque de cette approche d’abord en renvoyant dos-à-dos le régime de Saddam Hussein et le régime d’occupation, ensuite parce qu’il ne parle pas du prétendu « terrorisme international », mais de combats particuliers.

Ce point de vue est largement diffusé d’autant que la presse mainstream se fait massivement l’écho d’appels à l’union des musulmans modérés et des « Occidentaux » contre les islamistes radicaux. Une rhétorique qui, faisant fi de l’Histoire, pose implicitement que les « Occidentaux » sont par nature des modérés ; et amalgame croyance (les musulmans modérés) et alliance militaire (les « Occidentaux »).
Dans le quotidien économique néo-conservateur, le Wall Street Journal, l’ancien président indonésien et principal conseiller de l’association LibForAll Foundation, Abdurrahman Wahid, appelle à une mobilisation mondiale des « bons » musulmans et des non-musulmans afin de lutter contre la propagation du wahabisme et du salafisme, deux idéologies réactionnaires qu’il accuse d’être porteuses de la menace terroriste nucléaire. Outre que M. Wahid ne s’embarrasse pas des distinctions entre ces deux courants religieux, il présente sans discussion, comme un fait établi, leur association avec le terrorisme, le financement du terrorisme, et à plus forte raison avec une menace terroriste nucléaire. Cet argument sécuritaire ne peut que ravir le Wall Street Journal qui s’est tant fait le hérault de la guerre au terrorisme que certains le surnomment à New York, le War Street Journal.
L’ancien sous-secrétaire d’État démocrate, Thomas R. Pickering, milite également pour une association entre « l’Orient » et « l’Occident » pour lutter contre l’intégrisme et le terrorisme. L’auteur se fait l’apôtre du dialogue interreligieux et dénonce l’attitude de la droite chrétienne aux États-Unis qui en vient à stigmatiser systématiquement l’islam, attisant ainsi la haine confessionnelle. Il estime que, pour lutter contre le « terrorisme », il faut cesser d’y associer systématiquement l’islam et développer le dialogue.
Cette tribune est publiée dans le Daily Star, journal anglophone propriété du New York Times et diffusé depuis Beyrouth dans tout le Proche-Orient.

Suite à ce premier texte de M. Pickering, le journal consacre, dans la semaine qui suit, un grand nombre de texte aux rapports des populations arabes à l’islam, à sa place dans la « démocratisation » du Proche-Orient et au point de vue occidental sur l’islam.
Ainsi le journaliste du quotidien israélien Ha’aretz, Zvi Bar’el, estime qu’à travers l’islamisation, une opinion publique est née dans le monde arabe et qu’elle s’est manifestée aussi bien au Liban, qu’en Égypte, en Irak, en Palestine ou en Arabie saoudite. Il recommande aux États occidentaux d’en tenir compte et se réjouit que ces mouvements fragilisent les actuels dirigeants arabes. Toutefois, il déplore que cela passe par un développement du Hamas, des Frères musulmans ou des mouvements religieux chiites en Irak.
L’ancien président de l’American-Arab Anti-Discrimination Committee et président de l’American Task Force on Palestine, Ziad Asali, développe une conclusion similaire, mais plus optimiste. Analysant la perte de vitesse du panarabisme et prédisant l’échec prochain de l’islam politique, deux théories politiques qu’il brocarde pour leur opposition à « l’Occident », il plaide pour la naissance d’un mouvement arabe libéral. Il souhaite l’émergence de ce courant lors des prochaines élections palestiniennes sur les ruines du Fatah, puis sa croissance dans tout le monde arabe.
De son côté, le commentateur politique danois et porte-parole de Muslimer i Dialog, Zubair Butt Hussain déplore la stigmatisation de l’islam dans son pays. Il affirme qu’au Danemark, les musulmans sont une population perpétuellement dénigrée par les hommes politiques, et pas seulement par ceux d’extrême droite. Toujours appelé « immigrés » quand ils ne sont pas « Danois de souche » et même comparés à des « nazis » quand ils sont des Danois convertis. L’auteur prédit leur exode massif.

Dans le même temps, malgré les nuances apportées dans une partie de la presse atlantiste, les idéologues radicaux islamophobes poursuivent leur dénonciation de tout ce qui peut apparaître à leurs yeux comme « islamiste ».
Dans le New York Sun et FrontPage Magazine, Daniel Pipes, loue ainsi l’inventivité de deux ministres de l’Intérieur conservateurs des Lands allemands du Bade-Wurtemberg et de la Basse Saxe : Heribert Rech et Uwe Schünemann. Le premier soumet les demandes de naturalisations à des questionnaires sur l’adéquation aux « valeurs occidentales » (ce qui inclut leur point de vue sur les attentats du 11 septembre 2001), le second envisage de faire porter des bracelets électroniques à tous les islamistes qui auraient encouragé le terrorisme. C’est cette dernière proposition qui enflamme le plus l’imagination de Daniel Pipes, qui ajoute à son islamophobie coutumière une touche orwellienne à la 1984. Il rêve ainsi d’un monde où tous les « islamistes » seraient marqués par un bracelet qui enregistrerait également leurs conversations et tous leurs faits et gestes. L’auteur conclut en saluant les deux ministres conservateurs et invitent leurs collègues européens à les imiter, voire à les dépasser.

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11 janvier 2006

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 « Choc des civilisations », racisme

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Si peu de fanatiques dans l’Islam »

Auteur Mohammad Habash

 Mohammad Habash est député syrien, dirige le Centre d’études islamique de Damas.

Sources Daily Star (Liban), Taipei Times (Taïwan), La Libre Belgique (Belgique), Korea Herald (Corée du Sud), Daily Times (Pakistan), El Nuevo Diario (Nicaragua)
Référence « Fanatical 1 percent in Islam », par Mohammad Habash, Korea Herald, 27 décembre 2005.
« Why it’s wrong to stereotype Muslims as extremists and fanatics », Taipei Times, 27 décembre 2005.
« Islam’s fanatical one percent », Daily Times, 29 décembre 2005.
« El 1% de fanáticos islámicos », El Nuevo Diario, 2 janvier 2006.
« Don’t overestimate Islam’s fanatical one percent », Daily Star, 6 janvier 2006.
« Si peu de fanatiques dans l’Islam », La Libre Belgique, 10 janvier 2006.

Résumé Au Proche-Orient, l’islam conservateur reflète une réalité fondamentale de la société musulmane mais il ne doit pas être confondu avec le radicalisme violent comme le fait malheureusement l’Amérique. Ce n’est pas parce que le conservatisme est majoritaire que la violence et le terrorisme règnent sur la région. Le Centre d’étude islamique a réalisé un sondage qui montre que 80 % de la population islamique est conservatrice, les 20 % restant sont des réformateurs pour l’essentiel. Les radicaux ne peuvent pas compter sur plus d’1 % de la population. Je crois qu’il s’agit d’une tendance quasiment stable dans l’histoire de l’islam.
Les différences entre musulmans conservateurs et réformateurs peuvent se mesurer par la possibilité d’émettre des jugements personnels sur les sujets religieux et sur leur rapport aux non-musulmans. Les conservateurs estiment que l’interprétation individuelle de l’islam doit être restreinte et ne cherchent pas de nouvelles solutions aux problèmes auxquels sont confrontés les musulmans aujourd’hui. Pour eux, il faut éviter les banques et les compagnies d’assurances usurières, les femmes doivent se couvrir et ils rejettent la démocratie car ils refusent que la souveraineté populaire aille à l’encontre de la volonté de Dieu. Les réformateurs ont pour leur part une lecture ouverte des textes religieux. Ils estiment que les banques et les compagnies d’assurance contribuent au bien-être de la société, que les femmes peuvent se déterminer individuellement et ne voient pas de conflit entre démocratie et enseignement islamique. Les conservateurs pensent que la venue de l’islam abolit les autres religions, tandis que les réformateurs pensent que l’islam complète mais n’invalide pas les autres cultes. Toutefois, les conservateurs ne plaident pas en faveur de la violence contre les autres religions.
Les radicaux ne représentent pas plus de 1% de la population musulmane mais leur influence se fonde sur les effets grandissants de leur violence et sur leur total rejet du compromis. Cette ardeur pour la violence a deux appuis : la culture radicale et l’injustice. Lorsque la culture radicale prévaut, elle mène les peuples à la violence. Et l’extrémisme de la culture radicale est alimenté par les nombreuses injustices et les griefs que doivent affronter les peuples du Proche-Orient. L’Irak est devenu un terreau de l’islam radical à cause de la brutalité avec laquelle les Irakiens ont été gouvernés par Saddam Hussein, puis par les forces d’occupation. D’une manière générale, toute société qui perd de vue la dignité humaine est menacée par le radicalisme.

« Bon islam contre mauvais islam »

Auteur Abdurrahman Wahid

 Ancien président de l’Indonésie (1999-2001), Abdurrahman Wahid et le principal conseiller de la LibForAll Foundation, un think tank indonéso-états-unien.

Source Wall Street Journal (États-Unis)
Référence « Right Islam vs. Wrong Islam », par Abdurrahman Wahid, Wall Street Journal, 30 décembre 2005.

Résumé D’après de récentes informations, Ben Laden a obtenu de la part d’un religieux saoudien mal orienté un édit l’autorisant à utiliser l’arme nucléaire contre l’Amérique. Avec cela, plus rien ne fera reculer ceux qui ont commis les attentats du 11 septembre 2001 s’ils ont la possibilité de causer mille fois plus de morts. Imaginez l’impact qu’aurait l’explosion d’une arme atomique à New York, Londres, Paris, Sydney ou Los Angeles, ou pire, deux ou trois ! Toute la civilisation moderne est fondée sur des bases économiques et technologiques que les terroristes veulent détruire. Deux bombes ont permis la destruction de l’industrie touristique de Bali en 2002. Quel serait l’effet d’une attaque encore plus dévastatrice ? Il est temps de reconnaître le danger qui nous menace, un danger pour notre existence même qui trouve sa source dans le wahabisme et le salafisme.
L’islam est une religion tolérante que des fanatiques tentent de pervertir en religion haineuse. Malheureusement, les musulmans et les autres croyants ne parviennent pas à discréditer les extrémistes. La meilleure façon de les combattre est d’expliquer ce qu’est vraiment l’islam aux musulmans et aux non-musulmans. Ce ne sera pas facile car nous affrontons une idéologie bien financée et pouvant s’appuyer sur une très bonne organisation.
L’idéologie fondamentaliste sunnite inclut généralement la restauration de la perfection de l’islam des premiers temps, l’imposition d’une interprétation de la loi islamique, la transformation de l’islam en système politique global et la constitution d’un califat allant du Maroc aux Philippines et à l’Indonésie. Pour mener à bien ce projet, ils bénéficient de fonds, de structures, d’organisations caritatives (souvent financées par les petro-dollars wahabites) et de prêcheurs formés en Arabie saoudite. Pour lutter contre ces atouts, il faut une campagne globale associant musulmans et non-musulmans. Il faut opposer nos principes aux leurs et mener une guerre idéologique. Il faut une organisation mondiale et les musulmans doivent promouvoir le « bon islam ».

« Le débat sur le terrorisme ne doit pas diviser l’Orient et l’Occident »

Auteur Thomas R. Pickering

 Thomas R. Pickering a été sous-secrétaire d’Etat dans l’administration Clinton et ambassadeur à l’ONU. Il est aujourd’hui vice-président pour les relations internationales de Boeing

Source Daily Star (Liban)
Référence « The terrorism debate should not divide East and West par Thomas R. Pickering, Daily Star, 3 janvier 2006.

Résumé Pas besoin d’être un génie pour savoir que l’islam suscite un grand intérêt pour bon nombre d’Occidentaux. La question est devenu un sujet brûlant. La première source de préoccupation concerne le terrorisme ou plutôt, le lien entre le fondamentalisme islamique et l’emploi de tactiques terroristes. Dans ce débat, les attentats d’Oklahoma City ou l’assassinat d’Yitzhak Rabin sont souvent oubliés. Cette analyse associe généralement le terrorisme avec l’islam dans son ensemble, faisant croire à certains que la guerre au terrorisme est une guerre contre l’islam, ce qui renforcent les groupes terroristes.
Face à cela, ceux qui, au contraire, essayent de construire des ponts entre l’Occident et l’islam manquent de soutien et subissent le travail de sape de la droite chrétienne. Cette dernière revendique un héritage judéo-chrétien pour attiser les divisions religieuses. Elle voit également la présence juive en Terre sainte comme un signe messianique et encourage la colonisation, attisant de fait les tensions avec l’islam. Il sera difficile de combattre cette tendance.
Il est nécessaire de développer le dialogue interconfessionnel. L’Orient et L’Occident sont trop interdépendants pour qu’on laisse les divisions se développer.

« Il y a une opinion publique arabe, demandez aux dictateurs »

Auteur Zvi Bar’el

 Zvi Bar’el est le commentateur des questions proche-orientales du quotidien israélien Haaretz.

Source Daily Star (Liban)
Référence « There is Arab public opinion, just ask the dictators », Zvi Bar’el, Daily Star, 10 janvier 2006.

Résumé Le festival international du film du Caire n’a pas été un grand succès cette année, le public l’a boudé, passionné qu’il était par les élections législatives. Cet intérêt montre que quelque chose est en train de changer dans le pays. En fait, c’est dans tout le monde arabe qu’on assiste à une transformation : la naissance d’une opinion publique autonome.
C’est cette opinion publique qui a chassé la Syrie du Liban, qui a poussé Hosni Moubarak à organiser des élections et à entamer des réformes. Les Irakiens se mobilisent pour les élections bravant les terroristes et les Palestiniens dénoncent la corruption du Fatah en votant pour le Hamas. L’Arabie saoudite est également en train de changer sous l’impulsion de l’opinion publique. D’après le critique de télévision Ibrahim al-Ariss, c’est l’émergence des télés Al Jazeera et Al Arabiyya qui a développé cette opinion publique. Il ne fait pas de doute que cela a joué. Aujourd’hui, les présidents et les monarques constatent qu’ils n’ont plus le monopole de l’influence sur l’opinion. Cependant, les activistes politiques souffrent encore des brimades du pouvoir.
Il faut noter que si l’opinion publique arabe signale son existence, elle ne le fait pas pour l’Amérique, pour l’Europe ou pour Israël. Elle le fait pour elle-même. Cela renforce le Hamas, les Frères musulmans et les chiites religieux en Irak. L’Occident doit comprendre que, désormais, les dirigeants des pays arabes ne sont pas leurs seuls interlocuteurs.

« Humanistes laïcs palestiniens, unissez vous ! »

Auteur Ziad Asali

 Ancien président de l’American-Arab Anti-Discrimination Committee, Ziad Asali est président de l’American Task Force on Palestine.

Source Daily Star (Liban)
Référence « Palestinian secular humanists : Unite ! », par Ziad Asali The Daily Star 6 janvier 2006.

Résumé La culture politique en Palestine et dans le monde arabe a été définie au cours du siècle dernier par le principe unificateur du nationalisme arabe, se définissant comme anti-occidental, anti-impérialiste et islamique, bien que plus d’un point de vue culturel que religieux. Au milieu du XXème siècle, elle est également devenue antisioniste et s’est retournée contre certains régimes arabes conservateurs. Tous ces attributs ont formé le « politiquement correct » pendant des décennies et perdurent à ce jour. La défaite de 1967, la chute de l’URSS et l’émergence de l’islam politique n’ont rien changé à cela. L’Occident est toujours considéré comme l’adversaire principal.
Ces 20 dernières années ont vu l’émergence d’une nouvelle force politique et militante : l’islamisme radical. Moins sophistiqué dans son principe rassembleur que le nationalisme arabe, il puise sa légitimité dans ses profondes racines historiques musulmanes. Les militants islamistes se distinguent des nationalistes arabes par leur mépris de la laïcité et la discrimination envers les femmes et les minorités ; mais il partagent l’opposition à l’Occident, au sionisme et aux régimes despotiques du nationalisme. Par contre ils n’ont pas encore atteint la respectabilité sociale et politique de ce dernier.
Pendant des décennies, les régimes arabes, avec le soutien tacite ou l’appui ouvert des États-Unis qui profitaient également de ce type de stabilité, ont dénié à leur population toute participation politique, générant de ce fait une instabilité politique aux conséquences globales grandissantes. La secrétaire d’État, Condoleezza Rice a reconnu l’échec de cette politique et l’a mise en contraste avec l’approche de l’administration Bush tendant à restaurer la stabilité dans la région à travers une plus grande participation et expression politique des acteurs concernés. Le succès de ce projet va dépendre de la capacité à modifier la culture politique dans la région, pas seulement les rapports de forces. Il faut donner aux forces de stabilité le temps de mûrir et les moyens de se faire une place sur un échiquier dont elles ont toujours été exclues dans le passé.
Les Palestiniens, qui ont toujours été à l’avant-garde du nationalisme arabe se sont tournés tardivement vers l’islamisme. Outre le lourd fardeau de l’occupation israélienne, ils ont souffert des problèmes génériques des « régimes arabes ». Ces dix dernières années, le message de révolte et d’espoir « l’islam est la solution » a rencontré de plus en plus de soutien dans une population excédée par une direction politique corrompue et inefficace. Ces deux forces - nationaliste et islamiste - ont dominé la scène politique, tandis que l’espace entre les deux reste vide.
Les forces politiques libérales, démocratiques, humanistes et laïques, qui représentent les intérêts et les valeurs de la classe moyenne, ont été marginalisées politiquement et économiquement désavantagées pendant des décennies. Mais elles ne se sont pas déclarées vaincues. Leur succès et leur renforcement sont le meilleur rempart contre l’extrémisme et la radicalité, car les humanistes démocrates ont une longue tradition de tolérance religieuse. Le véhicule d’un tel changement politique pourrait être un parti politique palestinien se prévalant de ces valeurs.

« Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark »

Auteur Zubair Butt Hussain
Zubair Butt Hussain est un commentateur politique régulier dans la presse du Danemark et porte-parole de l’organisation Muslimer i Dialog (Musulmans pour le dialogue) qui organise régulièrement des conférences et rencontres interculturelles à Copenhague.

Source Daily Star (Liban)
Référence « Something rotten in the state of Denmark », par Zubair Butt Hussain The Daily Star 10 janvier 2006.

Résumé Depuis septembre dernier, un vif débat traverse la société danoise à propos d’une série de caricatures du prophète Mahomet. Ces dessins sont ostensiblement nés de l’intimidation que certains artistes ressentent vis-à-vis de l’islam, vu comme une menace pour la liberté d’expression. Dans le débat qui s’en est suivi, de nombreux commentateurs se sont étonnés, voire amusés des réactions de la communauté musulmane, ne comprenant pas pourquoi elle se montrait si tatillonne face à une dérision anti-religieuse classique, comme en subissent les autres religions aussi.
Mais côté musulman, longtemps avant cette controverse, il existait déjà un malaise face à la manière dont sont représentés les musulmans danois et leur allégeance religieuse dans les médias. L’image majoritairement diffusée dans les médias danois est celle d’un islam n’ayant pas vécu une Réforme comme l’a fait le christianisme et qui est donc encore coincé au Moyen-Age. L’affaire des caricatures est donc perçue comme la culmination de plusieurs années de persécutions diverses de la minorité musulmane danoise.
Pire encore est le rôle joué par les politiques. Consciemment ou inconsciemment, la classe politique dans son ensemble considère que tous les musulmans sont des immigrés, qu’ils n’arrivent pas à s’intégrer chez nous et sont donc à la source de tout ce qui ne va pas dans la société. La majorité des musulmans danois vit ici depuis plus de 40 ans, nombreux sont ceux qui y sont nés. Mais on continue néanmoins de les appeler « immigrés de la deuxième ou troisième génération ». Même les Danois de souche, convertis à l’islam, sont appelés par une partie des politiques (et pas seulement les extrémistes xénophobes) des « immigrés-ersatz ». Un homme politique de la majorité au pouvoir s’est permis de les comparer aux nazis et a sérieusement suggéré qu’ils soient placés sous surveillance policière, leur conversion religieuse représentant une menace pour la société. Un autre homme politique de gauche à comparé les musulmans a un cancer, tandis que des députés ont proposé une loi prévoyant que les délinquants qui ne seraient pas « ethniquement danois » soient internés ou exilés avec toute leur famille.
Le fait que des politiques danois puissent faire des déclarations pareilles tout en prétendant porter haut la flamme de la démocratie, de la liberté d’expression et des Droits de l’homme est un symptôme flagrant de la dégénérescence de la morale publique au Danemark. Je pense que de nombreux musulmans danois vont finir par émigrer vers d’autres pays européens où les préjugés sont moins violents - de nombreux intellectuels et diplômés de notre communauté sont déjà partis, et d’autres n’hésiteront pas à les suivre si les occasions se présentent. Ceux qui partiront seront ceux qui ont le bagage intellectuel et économique pour le faire, ceux qui resteront seront les sans-grade en bas de l’échelle. Ceci ne fera que renforcer la vision des musulmans comme étant une horde mal dégrossie qui pèse sur le système social.
Aujourd’hui comme demain notre responsabilité est de permettre à la société multiethnique de fonctionner. Dans ce contexte, le manque de considération mutuelle entre Danois quand nous nous exprimons en public constitue une menace pour la coexistence pacifique. J’espère qu’à l’avenir nous serons capables de confronter nos points de vue d’une manière moins violente en évitant les extrêmes. La liberté d’expression a un coût : celui de la responsabilité.

« Deux Allemands contre l’islamisme »

Auteur Daniel Pipes

 Ancien administrateur de l’US Institute of Peace (2003-2005), Daniel Pipes est le fondateur du Middle East Forum et l’auteur de Militant Islam Reaches America. Il est collaborateur de Benador Associates. Pour une biographie détaillée, voir l’enquête que le Réseau Voltaire lui a consacrée.

Sources Frontpage Magazine (États-Unis), New York Sun (États-Unis)
Référence « Two Germans vs. Islamism », par Daniel Pipes, New York Sun, 3 janvier 2005.
« German Immigration Gets Tough with Islamists », FrontPage Magazine, 3 janvier 2005.

Résumé Les ministres de l’Intérieur de deux Länder allemands ont pris récemment d’importantes mesures visant à contenir l’Islam radical et qui méritent une attention particulière dans l’ensemble du monde occidental.
Dans le Bade-Wurtemberg, Heribert Rech a décidé de soumettre les candidats à la naturalisation à un test de loyauté portant sur 30 thèmes et servant à démontrer que les candidats soutiennent la structure constitutionnelle libre et démocratique de l’Allemagne, éventuellement suivis par des entretiens en cas de doute. On pense que la moitié des tests donneront lieu à des entrevues. Les questions proposées constituent un condensé des valeurs occidentales. Elles traitent de démocratie, de rapport à la religion, de la perception des attentats du 11 septembre 2001 et des droits des femmes et des homosexuels. Les candidats qui passent le test et obtiennent la citoyenneté peuvent se voir retirer celle-ci si leurs actes ultérieurs ne correspondent pas à leur réponses « correctes ». L’Allemagne n’est pas un cas isolé. En Irlande, les hommes obtenant la nationalité irlandaise doivent jurer qu’ils n’épouseront qu’une seule femme.
En Basse-Saxe, le ministre de l’Intérieur, Uwe Schünemann, envisage de faire porter des bracelets électroniques aux islamistes. Cela permettra de surveiller « les quelque 3000 islamistes prêts à la violence ». La même méthode est employée en Grande-Bretagne ou en Australie. Il faut souhaiter que l’initiative débouchera sur le marquage électronique de tous les islamistes. Il devrait également être possible d’enregistrer leurs conversations, de filmer leurs activités, de surveiller leur courrier traditionnel et électronique.
Rech et Schünemann proposent ainsi deux tactiques audacieuses pour la défense de l’Occident, basées toutes deux sur la compréhension du fait que la culture et les idées sont le réel champ de bataille. Je salue leur créativité et leur courage. Qui seront les prochains à adapter, puis à adopter ces initiatives ?

 



Thèmes
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