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Tribunes et décryptages - 14 mai 2004
Rumsfeld débordé à l’extrême droite

Décryptage

André Gluckmann prononce dans Le Monde l’éloge des combattants tchétchènes qui viennent de liquider les dirigeants favorables au maintien dans la Fédération de Russie. L’essayiste considère que, vu la sauvagerie de la répression, les indépendantistes sont dans leurs droits. Ce sont les Russes qui doivent donc être qualifiés de terroristes. Ce raisonnement se fonde sur l’idée implicite selon laquelle celui qui souffre le plus a forcément raison. Il se justifie par une distorsion historique : l’essayiste amalgame plusieurs conflits distincts et prétend que la résistance tchétchène au colonialisme russe a 400 ans.

Une sorte de panique parcours la classe dirigeante états-unienne qui ne parvient pas à maîtriser le cours des évènements qu’elle a provoqués. On cherche des victimes expiatoires et les critiques se cristallisent sur le secrétaire à la Défense, bien que celui-ci soit au cœur du dispositif impérial.
Même Max Boot demande la démission de Donald Rumsfeld dans le Los Angeles Times. L’affaire doit être prise au sérieux car le directeur de la page éditoriale du Wall Street Journal passait, comme son quotidien, jusqu’à présent pour un soutien aveugle du secrétaire à la Défense. Mais elle doit être comprise comme un doublement du secrétaire à la Défense sur son extrême droite et non pas comme un désaveu de fond. Ce qui se passe aux Etats-Unis est la réplique de la mise en cause d’Ariel Sharon par le Likoud pour mollesse pro-palestinienne.
Dans cette ambiance de surenchère, l’ancien conseiller du président Clinton, Sidney Blumenthal, alerte les lecteurs du Guardian sur un éventuel coup d’État militaire aux États-Unis. Des officiers, opposés à la manière dont l’équipe Bush-Cheney-Rumsfeld gouverne le pays, pourraient être tentés par l’aventure.
Cette crise ouvre la voie à une redistribution des cartes. Ainsi, l’ancien agent de la CIA Ron Marks fait campagne dans le Washington Times pour le remplacement du directeur de l’Agence de renseignement. Il verrait bien à ce poste Sam Nunn ou Rudolph W. Giuliani. Cette question avait déjà évoquée au lendemain du 11 septembre et les deux personnalités citées paraissaient déjà les mieux placées.

Kenneth Roth de Human Rights Watch demande qu’on en finisse avec l’hypocrisie des tortures encadrées. Il souligne dans le Washington Post qu’aucun État n’a jamais réussi à pratiquer la torture de manière limitée. Elle ne peut être qu’autorisée ou interdite, jamais contrôlée.

Enfin, Boris Kagarlitsky relève dans le Moscow Times que les présidents géorgiens successifs ont été acclamés à leur installation, puis sont entrés en conflit avec une de leurs provinces, avant d’être renversés. Cependant Mikhail Saakashvili semble être sorti de cette malédiction en soumettant l’Adjarie. La Géorgie pourrait donc enfin connaître la stabilité qui lui fait défaut.

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14 mai 2004

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 Torture

Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Résistance antiterroriste à Grozny »

Auteur André Glucksmann

 André Glucksmann est philosophe et essayiste. Ancien collaborateur de l’agence de presse de la Freedom House, il est l’auteur de Ouest Contre Ouest. Il est l’un des signataires de l’appel des 115 atlantistes contre la Russie.

Source Le Monde (France)
Référence « Résistance antiterroriste à Grozny », par André Glucksmann, Le Monde, 13 mai 2004.

Résumé Le 9 mai, alors que la troupe russe défilait et chantait sa propre gloire, la tribune officielle supposée inviolable saute. Les résistants tchétchènes viennent d’éliminer le numéro un de l’administration pro-russe et le chef de l’armée d’occupation, connus pour leur sauvagerie. Il leur aurait été plus facile de mener une attaque aveugle comme on le fait à Bagdad, comme le fait le Hamas ou Ben Laden, mais ils ne l’ont pas fait.
Ce n’est pas l’idée qui leur a manqué et certains s’y sont laissés aller. Ce n’est pas l’audace, forgée par 400 ans d’occupation qui leur faisait défaut, pas plus que le désespoir après dix ans d’une guerre à huis clos. Ce n’est pas la rage qui leur manque avec la transformation de leur pays en camp de concentration. Mais les dérives des résistants tchétchènes restent rares et elles sont condamnées par les autorités indépendantistes. Forte d’une histoire de lutte pluri-centenaire, la résistance tchétchène s’attaque aux forces armées et contient ses extrémistes.
Le terrorisme, soit l’attaque délibérée de population désarmée, est l’apanage de l’armée russe en Tchétchénie. La résistance armée tchétchène est antiterroriste et l’Occident ne doit pas fêter Vladimir Poutine, il doit le retenir dans sa croisade raciste qui ne peut que faire progresser l’extrémisme en Tchétchénie.

« Pour restaurer le prestige états-unien, Rumsfeld doit partir »

Auteur Max Boot

 Max Boot est membre du Council on Foreign Relations. Journaliste réputé dans les milieux économiques, il dirige la page éditoriale du Wall Street Journal. Il a publié The Savage Wars of Peace : Small Wars and the Rise of American Power. Il est expert du cabinet de relations publiques Benador Associates.

Source Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « To Help Restore U.S. Standing, Rumsfeld Must Take the Fall », par Max Boot, Los Angeles Times, 13 mai 2004.

Résumé L’absence de démission de Donald Rumsfeld suite au scandale d’Abu Ghraib est typique du manque de responsabilité du gouvernement états-unien. Le 11 septembre a fait 3000 morts, l’Irak a été envahi sur le motif d’informations inexactes concernant les armes de destruction massive et malgré cela nous n’avons eu aucune démission dans le monde du renseignement hormis celle du général Poindexter suite au rejet de son programme qui aurait pu éviter un nouveau 11 septembre.
La seule fonction où l’on est contraint à la démission, lorsqu’on est responsable et même sans être coupable, c’est l’armée. Un tel mode de fonctionnement devrait s’appliquer au gouvernement. Rumsfeld ne peut pas vraiment être jugé coupable des exactions en Irak. Certains l’accusent d’avoir créé une culture de l’abus en refusant de donner un statut légal de prisonnier de guerre aux combattants illégaux, mais leur donner ce statut nous aurait interdit de les interroger sur autre chose que leur nom et leur grade. Cela n’empêche pas que nous n’avions pas le droit de torturer les détenus d’Abu Ghraib et les soldats sur place sont allés trop loin. Rien ne prouve qu’ils aient agi sur ordre de leur hiérarchie, mais compte tenu des dommages terribles pour les États-Unis causées par cette affaire, le secrétaire à la Défense doit démissionner.
Une telle démission fera par ailleurs s’interroger les Arabes sur leur gouvernement : ils tolèrent la torture, pas le nôtre. Face à cet argument, celui de Cheney affirmant que Rumsfeld est le meilleur secrétaire à la Défense de l’histoire des États-Unis ne passe même pas le test de l’hilarité. Rumsfeld a certes eu des réalisations louables, mais il s’est aussi trompé dans sa gestion de l’Irak et il s’est mis les militaires à dos. Il doit démissionner même si malheureusement une telle démission pourrait donner des armes à nos ennemis et aux démocrates.

« Le coup d’État militaire de l’Amérique »

Auteur Sidney Blumenthal

 Sidney Blumenthal est ancien assistant et conseiller spécial du président Bill Clinton. Il est l’auteur de The Clinton Wars. Il a été éditorialiste du New Yorker, du Washington Post et de New Republic. Il est désormais éditorialiste au Guardian sur les questions de politique états-unienne et le correspondant à Washington de Salon.Com.

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence « America’s military coup », par Sidney Blumenthal, The Guardian, 13 mai 2004.

Résumé Donald Rumsfeld a parlé des cas de tortures à la prison d’Abu Ghraib à George W. Bush en février, mais ce dernier n’a pris aucune mesure. Cela peut s’expliquer par le fait que depuis des décennies, Rumsfeld a eu la réputation d’être le grand requin blanc des mers bureaucratiques. C’est quelqu’un de redoutable qui a été conseiller de Nixon durant la crise de l’impeachment et qui a su garder à flot la barque sous la présidence de Gerald Ford avec son assistant Dick Cheney. Il a alors eu la fausse réputation d’un modéré en raison de son pragmatisme. Des années Nixon, Cheney et Rumsfeld ont gardé un goût pour la présidence impériale et le secret. On a l’impression que s’il ne s’en était tenu qu’à eux, les cassettes de la Maison-Blanche lors du Watergate auraient été incinérées.
Avec George Bush, Cheney et Rumsfeld sont revenus aux affaires, accompagnés par un groupe de partisans qui a insufflé leur idéologie extrémistes et leurs impératifs dans les politiques états-uniennes. Or tout le projet néo-conservateur repose sur le maintien en poste de Rumsfeld. Voilà pourquoi six gardes nationaux vont servir de bouc émissaire pour l’ensemble des mauvais traitements en Irak.
Toutefois, cette situation a généré une réaction inhabituelle : la fronde de l’armée. L’Army Times a critiqué le secrétaire à la Défense avec une virulence rare, des généraux retraité affirment qu’il ne fallait pas aller en Irak, le Council on Foreign Relations diffuse régulièrement le film « La Bataille d’Alger » en insistant sur les conséquences des actes commis dans le film. En 1992, Colin Powell avait remis le prix de la National Defence University au Lieutenant Colonel Charles Dunlap pour son essai The Origins of the American Military Coup of 2012 dans lequel il décrit les conditions de prise de pouvoir par des militaires devant l’incapacité des dirigeants civils, aujourd’hui cet essai circule largement chez les militaires.

« Des systèmes et de la sécurité »

Auteur Ron Marks
Ron Marks a servi pendant 16 ans à la CIA et a été conseiller sur les questions de renseignement de Bob Dole et Trent Lott.

Source Washington Times (États-Unis)
Référence « Of systems and security », par Ron Marks, Washington Times, 13 mai 2004.

Résumé Le président George W. Bush et le Congrès ne peuvent plus se payer le luxe de retarder davantage la réforme du renseignement. Avec le 11 septembre et l’échec de la traque des armes de destruction massive, les services états-uniens ont perdu toute crédibilité dans le monde. Le président doit agir en premier compte tenu de ses attributions même s’il s’agit d’une action difficile à mener en pleine année électorale.
Il faut commencer par remplacer George Tenet car trop d’erreur ont été commis sous sa direction même s’il s’agit d’un homme compétent qui a permis d’éviter de graves errements sous l’ère Clinton. Bush doit nommer un nouveau directeur qui saura sortir l’agence de la Guerre froide et l’amener à collaborer avec le FBI pour autre chose que pour tenter de saper le travail du département de la Sécurité de la Patrie. Un tel homme pourrait être Sam Nunn ou Rudolph W. Giuliani. Le nouveau directeur devra avoir le contrôle de l’ensemble des budgets des services de renseignement et il devra réformer les centres d’analyse.
Le Congrès doit, pour sa part, revoir ses mécanismes de contrôle des services de renseignement et faire sièger statutairement dans la commission de surveillance les présidents des principales commissions du Sénat et de la Chambre des Représentants.

« Il est temps d’arrêter le système "tension et coercition" »

Auteur Kenneth Roth

 Kenneth Roth est directeur exécutif de Human Right Watch.

Source Washington Post (États-Unis)
Référence « Time to Stop ’Stress and Duress’ », par Kenneth Roth, Washington Post, 13 mai 2004.

Résumé Les humiliations sexuelles à la prison d’Abu Ghraib sont si choquantes qu’elles risquent de cacher les autres pratiques d’interrogatoire états-uniennes, elles aussi répréhensibles. Les outrages d’Abu Ghraib ne sont pas le fruit d’un petit groupes de soldats malades et mal dirigés, ils sont le produit logique de la politique de l’administration Bush qui a permis des techniques d’interrogatoire employant la tension et la coercition. Les abus sexuels sont la conséquence prévisible de cette autorisation.
Le Pentagone a autorisé 72 pratiques dont les détenus peuvent être victimes, cela passe par la nudité, la privation de sommeil, les positions inconfortables, l’expositions à des bruits assourdissants ou à des lumières aveuglantes, à la chaleur extrême ou au froid. Les pires de ces mesures doivent d’abord recevoir l’aval de la hiérarchie, mais presque toutes sont utilisées bien qu’aucune ne soit légale en vertu des Conventions de Genève et de la loi états-unienne. Il s’agit d’une interdiction absolue des traitements cruels et dégradants que même la menace terroriste ne justifie pas.
Il s’agit en outre de techniques contre-productives qui font raconter n’importe quoi aux détenus et qui accroissent le dégoût pour la politique américaine. L’argument selon lequel la torture peut permettre d’empêcher un attentat imminent est un argument élastique qui peut finir par tout justifier. Si on commence à justifier la torture, on légitime tout le système. Tous les efforts qui ont été menés par des gouvernements pour encadrer la torture et les pressions physiques ont été voués à l’échec. Il faut donc interdire toutes les pressions lors des interrogatoires.

« Misha va-t-il réaliser la passe de trois ? »

Auteur Boris Kagarlitsky

 Boris Kagarlitsky est directeur de l’Institute of Globalization Studies.

Source Moscow Times (Fédération de Russie)
Référence « Can Misha Score Hat Trick ? », par Boris Kagarlitsky, Moscow Times, 13 mai 2004.

Résumé Un général a dit que chaque génération devrait avoir sa guerre. Il semble que cet adage soit suivi par les présidents géorgiens, tous commençant leur mandat par une guerre avec une province autonome de leur pays. Zviad Gamsakhurdia avait attaqué l’Ossétie du Sud, Edouard Chevardnarze avait attaqué l’Abkhazie et Mikhail Saakashvili s’en est pris au président de l’Adjarie. Il semble également fréquent que les présidents géorgiens soient renversés par un coup d’État bien qu’ils prennent le pouvoir dans la liesse.
Mikhail Saakashvili connaît ces leçons de l’histoire et contrairement à ses prédécesseurs, il a réussi à faire fuir le président de l’Adjarie sans avoir à faire la guerre. Cela le place donc en position de force pour négocier avec l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Il semble exclure l’option militaire. Il voudrait un accord qui reconnaisse au moins nominalement la souveraineté géorgienne sur ces territoires, les deux provinces ayant compris qu’une reconnaissance de leur souveraineté par la communauté internationale et une annexion par les Russes étaient peu probables.
Mikhail Saakashvili semble, en outre, assez habile pour rester des années au pouvoir et il semble que quel que soit le prochain président, la tradition géorgienne ait eu lieu pour la dernière fois. Après tout, le pays n’a que trois provinces autonomes.

 



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