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Tribunes et décryptages - 7 octobre 2004
OTAN : faux débat et vrai propagande
Décryptage
Les États-Unis semblent pris à leur piège rhétorique. Ils justifient après coup de leur présence en Afghanistan et en Irak par leur volonté de construire des démocraties et se trouvent donc dans l’obligation d’y organiser des élections. Ce sera le cas samedi 9 en Afghanistan, et peut-être en janvier en Irak.
Rajan Menon, du National Bureau of Asian Research, relève dans le Washington Post que la réalité du terrain irakien n’a guère de rapport avec la langue de bois des Bush et des Kerry. Les leaders états-uniens affirment tous deux qu’avec un peu plus d’hommes sur place et en internationalisant les forces, il est possible de rétablir l’ordre et d’élire des institutions représentatives. Or, c’est à l’évidence faux. La reconstruction matérielle et administrative n’a pas commencé, la majeure partie du pays est insurgée, la Coalition bombarde des villes et la résistance, loin de diminuer, s’amplifie. On ne peut à la fois espérer augmenter la présence de la Coalition et internationaliser le conflit, et on ne peut pas non plus espérer maintenir une occupation étrangère et procéder à des élections libres. En réalité, il n’y a pas d’autres solutions que le retrait ou l’enlisement.
Les deux anciens ministres des Affaires étrangères états-unien et britannique, Madeleine K. Albright et Robin Cook, ne sont pas plus tendre à propos de l’Afghanistan dans l’International Herald Tribune. Le pays est à la dérive, le gouvernement Karzaï est terré à Kaboul tandis que les seigneurs de la guerre règnent sur les provinces. Seule la moitié des électeurs pourra participer au scrutin de samedi, ce qui est beaucoup mieux que pour l’élection précédente, mais n’offre toujours pas de légitimité suffisante. Si des progrès notables ont été réalisés en matière de scolarisation, principalement grâce à l’UNICEF, l’économie est désormais presque exclusivement tournée vers la production de drogues. Bref, on est loin des déclarations lyriques d’il y a trois ans.
Précisément, à propos de l’économie des drogues, le ministre français de la Défense, Michèle Alliot-Marie, enfonce le clou dans le Washington Post. Elle fait remarquer que la production d’opium atteint désormais 3600 tonnes par an et emploie 1,7 million de personnes. Étrange dans un pays contrôlé par 20 000 GI’s et 10 000 hommes de l’OTAN. Ce que le ministre a la courtoisie de ne pas dire explicitement, c’est qu’une telle économie ne peut se développer sans la protection des GI’s et que seuls des avions militaires peuvent exporter cet opium. La France en connaît un rayon sur ce sujet, elle dont l’armée avait jadis organisé un trafic semblable en Indochine pour faire vivre ses alliés locaux, mais elle ne peut admettre pour autant qu’aujourd’hui cette marchandise vienne poser un problème de santé publique dans sa population.
L’OTAN, qui s’est déployée en Afghanistan et se contente en Irak de former des policiers, sert-elle encore à quelque chose dans les conflits actuels ? C’est la question que feint de débattre l’International Herald Tribune en donnant la parole à deux experts opposés : le journaliste Frederick Bonnart, favorable à une réforme de l’organisation, et l’ambassadeur des États-Unis à l’OTAN, R. Nicholas Burns pour qui tout va bien. En réalité, M. Bonnart, présenté comme journaliste par l’International Herald Tribune, est un colonel des services de communication de l’OTAN, dirigeant une publication semi-officielle Nato’s nations. Ses pseudo-critiques visent à valider l’Alliance en la reliftant. Plus que le contenu de leurs tribunes, c’est ce procédé pitoyable qui illustre l’illégitimité de l’OTAN. Cette organisation, qui a survécu à la disparition de son objectif, ne sert plus aujourd’hui qu’à normaliser les armées alliées pour permettre au Pentagone d’y réquisitionner des supplétifs autant que de besoin pour constituer des prétendues « coalitions de volontaires ». Subsidiairement, l’OTAN permet de maintenir des réseaux d’influence et d’ingérence qui ne protègent ses membres d’aucun danger et les maintient en situation de vassalité par rapport aux États-Unis.
Réseau Voltaire
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7 octobre 2004
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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Une solution sans vainqueur »
Auteur
Rajan Menon
Source
Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « The No-Win Solution », par Rajan Menon, Los Angeles Times, 6 octobre 2004.
Résumé George W. Bush et John Kerry ont plus de points communs qu’on ne le croit. Les deux candidats continueront la guerre et ils refusent de se retirer d’Irak sans la victoire. Tous deux vont augmenter l’entraînement des forces de police et de l’armée irakienne, vont se tourner vers l’ONU et pensent qu’un gouvernement élu sera légitime et changera la tournure de la guerre. Le seul problème avec ce raisonnement partagé, c’est qu’il est faux.
Il est évident qu’un retrait des troupes états-uniennes pourrait provoquer une guerre civile, mais ce risque existe aussi en maintenant les troupes dans le pays et leur maintien causera plus de morts parmi nos troupes et plus d’arrivées de militants musulmans. Dans ces conditions, les élections prévues en janvier prochain ne seront pas tenues ou manqueront de légitimité car elles n’auront pas lieu partout. Elles n’entraîneront pas la constitution d’un gouvernement légitime et les États-Unis devront donc continuer à combattre. Dans de telles conditions, une internationalisation des forces en présence est impossible car l’Irak est un bourbier et même les Polonais ont annoncé qu’ils voulaient diminuer leur présence. Pourtant, Kerry espère mobiliser assez de partenaires pour commencer à retirer des troupes dans six mois.
Aujourd’hui, nous n’avons plus que deux choix :
 reconnaître, comme l’a fait Kerry, que l’invasion de l’Irak était inutile et fixer une date de retrait, quelle que soit la situation. Cela pourrait provoquer une guerre civile, mais cela pourrait également pousser les Irakiens à proposer une solution indigène.
 continuer le combat et espérer obtenir assez de stabilité un jour pour organiser une élection. On ne pourra pas commencer le retrait dans six mois et on ne pourra pas internationaliser le conflit.
Quoi qu’il en soit, nous devons revenir sur ce que nous croyions.

« Le monde doit s’investir en Afghanistan »
Auteurs
Madeleine K. Albright, Robin Cook

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Robin Cook est ancien ministre travailliste britannique des Affaires étrangères et des Relations avec le Parlement. Il a démissionné du gouvernement de Tony Blair juste avant la guerre en Irak pour marquer son opposition au conflit.
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Source
International Herald Tribune (France)
Référence « The world needs to step it up in Afghanistan », par Madeleine K. Albright et Robin Cook, International Herald Tribune, 5 octobre 2004.
Résumé À une semaine des élections, il est temps de faire le bilan de notre action en Afghanistan. Ce que nous voyons y est troublant. Au lieu de la stabilité promise, l’Afghanistan est proche d’un État en déliquescence : les seigneurs de guerre règnent sur le pays, la production de drogue s’accroît et aide à financer les terroristes, les talibans sont une menace réelle et le manque de sécurité empêche le gouvernement Karzaï d’étendre son autorité et la population de vivre une vie normale. Cette situation va saper la crédibilité de l’élection et finalement pourrait être un danger pour l’Europe et les États-Unis.
Le problème est que le monde n’a jamais donné à l’Afghanistan l’attention qu’il mérite et les techniques utilisées n’ont jamais été en adéquation avec nos objectifs à long terme. Il y a aujourd’hui sept fois plus de soldats états-uniens en Irak qu’en Afghanistan en dépit de la menace posée par Al Qaïda et les Talibans. Les troupes et les fonds promis n’arrivent pas. Certes, on note des progrès, notamment dans la scolarisation, mais ces avancées seront vaines si nos tactiques sont mauvaises. Le monde aurait dû être plus ferme avec les seigneurs de guerre et les priver de pouvoir. Fautes d’actions en ce sens, le gouvernement n’a pas d’autorité et les États-Unis doivent s’appuyer sur des alliés non fiables. Compte tenu de la situation, les Talibans redoublent leurs attaques à l’approche des élections.
La communauté internationale semble croire qu’il suffit d’élections pour construire une démocrati, mais nous en sommes loin. Il faut plus de troupes dans le pays et changer de politique vis-à-vis des seigneurs de guerre. Une stabilisation de l’Afghanistan est essentielle pour combattre Al Qaïda.

« L’explosion de la production de drogue en Afghanistan »
Auteur
Michelle Alliot-Marie

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Michelle Alliot-Marie est la ministre de la Défense française. Membre de l’UMP elle est ancienne présidente du parti gaulliste, le RPR. Elle exerça auparavant ses talents d’expertise juridique au service de régimes autoritaires de la Françafrique, rédigeant aussi bien la Constitution de la République islamique des Comores que les Codes pénal et civil du Kivu.
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Source
Washington Post (États-Unis)
Référence « Afghanistan’s Drug Boom », par Michèle Alliot-Marie, Washington Post, 6 octobre 2004.
Résumé L’élection présidentielle de samedi en Afghanistan sera un moment clé de l’histoire du pays. Pendant trois ans, la communauté internationale a fait un travail extraordinaire pour stabiliser le pays et construire l’avenir de son peuple. Durant mon récent voyage, j’ai eu l’opportunité d’apprécier le rôle essentiel des forces de l’ OTAN, actuellement sous le commandement du général français Jean-Louis Py. Toutefois, malgré nos efforts, une question reste préoccupante : l’accroissement de la production de drogue.
Cette production touche 28 des 32 provinces du pays, emploie 1,7 million de personnes et s’élève à 3600 tonnes d’opium par an, les deux tiers de la production mondiale. Aujourd’hui, 90 % de l’héroïne qui arrive en France est afghane. C’est un problème de santé publique en Europe, mais cela déstabilise également la société afghane car elle enrichit les seigneurs de guerre. Développée dans des zones de non-droit, cette production permet d’alimenter financièrement les combattants talibans et comme 10 % de la drogue produite est consommée localement, le problème de santé est grave. Par ailleurs, cette culture endommage le développement économique.
La France et la communauté internationale sont concernés par ce problème. Il faut renforcer la police afghane et le système judiciaire, accélérer la démobilisation des milices, s’attaquer aux laboratoires, mais c’est insuffisant. Il faut créer une nouvelle force internationale travaillant spécifiquement sur cette question et encourager les agriculteurs à cultiver de nouvelles cultures. Il est également important de travailler avec les pays voisins sur cette question.

« Le crépuscule ? pas nécessairement »
Auteur
Frederick Bonnart
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Le colonel Frederick Bonnart est directeur éditorial de Nato’s Nations, la revue semi-officielle de l’OTAN.
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Source
International Herald Tribune (France)
Référence « Twilight ? Not necessarily », par Frederick Bonnart, International Herald Tribune, 6 octobre 2004.
Résumé Lentement, mais inévitablement, l’ OTAN perd de son importance. Les populations des deux côtés de l’Atlantique posent de plus en plus de questions sur son utilité depuis que cette organisation a perdu son objectif initial. Pourtant, l’OTAN est une force qui pourrait être efficace pour la paix et pour la sécurité si ses membres s’engagent dans cette voix.
Pour gérer des situations dans lesquelles des pays membres refusent d’être impliqués, on a vu émerger le concept d’une OTAN « boîte à outil » dans laquelle des États membres pourraient mener des opérations approuvées par l’Organisation. C’est la base de la « coalition des volontaires » qui a conduit à l’invasion de l’Irak malgré l’opposition résolue de certains pays membres. Toutefois, comme ces pays ont des engagements nationaux, les forces utilisables par l’OTAN diminuent. Ainsi, en Afghanistan, l’OTAN a pris la tête d’une force de sécurité internationale qui est passée temporairement de 6 500 hommes à 10 000 hommes pour assurer la sécurité lors de l’élection. Dans le même temps, les États-Unis ont 20 000 hommes qui combattent les Talibans. En Irak, le décalage est encore plus important.
L’Afghanistan et l’Irak renforcent l’image de l’OTAN qui est par ailleurs le cœur du problème : initialement, ces deux conflits sont des conflits états-uniens, l’OTAN n’y a qu’un second rôle. Dès lors, elle n’apparaît plus comme une alliance, mais comme une supplétive des Etats-Unis. De ce fait, les nations alliées restent indifférentes aux appels à la participation dans cette alliance et les États-Unis s’en désintéressent. Pour garder l’organisation unie, des changements importants sont nécessaires. Il faut revoir les nominations aux postes de commandement et les nations européennes doivent réformer leurs armées. Les Européens doivent également cesser d’attendre que ce soient les États-Unis qui proposent des initiatives et les États-Unis doivent se rappeler qu’ils ont des devoirs envers l’Organisation. Les deux côtés doivent se souvenir que leur force réside dans l’alliance.

« La guerre au terrorisme est le nouveau centre d’intérêt de l’OTAN »
Auteur
R. Nicholas Burns
Source
International Herald Tribune (France)
Référence « The war on terror is NATO’s new focus », par R. Nicholas Burns, International Herald Tribune, 6 octobre 2004.
Résumé Le mois dernier, après un débat vif, l’ OTAN a pris une mesure majeure à propos de son implication dans le programme d’entraînement des forces armées irakiennes. La nouvelle mission de l’OTAN ne pouvait pas être décidée à un moment plus critique et le président Ghazal al Yawar avait demandé avec insistance aux ambassadeurs de l’OTAN à Bruxelles de se dépêcher d’aider son pays à organiser l’élection. Ce rôle collectif dans l’aide à l’Irak avait été suggéré par George W. Bush dès le sommet d’Istanbul et l’accord des 26 membres de l’organisation est un message clair pour nos amis et nos ennemis : l’alliance peut parler d’une seule voix dans les moments graves et l’OTAN reste la plus efficace des alliances militaire au monde.
_Cela signifie que l’OTAN peut-être présente sur la ligne de front de la guerre au terrorisme. La décision de l’OTAN d’entraîner les forces en Irak tout en étant déployée en Afghanistan prouve que l’Organisation sait faire face aux défis stratégiques actuels. Le terrorisme a remplacé la menace soviétique et l’OTAN s’adapte.
Ironiquement, alors que bien des Européens ont accusé les États-Unis de se détourner de l’OTAN, c’est Washington qui a proposé la plupart des réformes de l’Organisation. L’OTAN change car malgré les différends entre ses membres, nous partageons les mêmes valeurs. L’OTAN a préservé la démocratie pendant la Guerre froide, elle la développe maintenant en Afghanistan et en Irak.

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