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Analyse de la stratégie israélienne

Faire la paix avec les États, faire la guerre contre les peuples

Faire la paix avec les États, faire la guerre contre les peuples

Au moment où règne la plus extrême confusion autour de la « feuille de route », il apparaît que la paix n’a pas le même sens pour tout le monde. Depuis une trentaine d’années, les stratèges de Tel-Aviv, principalement les travaillistes, considèrent que les négociations de paix avec les États voisins et l’Autorité palestinienne sont une occasion d’imposer des clauses visant à la destruction des sociétés arabes.

Réseau Voltaire | Beyrouth (Liban)
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Bulldozer de l’armée israelienne

Dans les années quatre-vingt, lors des conférences de Madrid et d’Oslo, Yitzhak Rabin et Shimon Pérès expriment éloquemment et fièrement les principes de leur nouvelle doctrine de paix en soulignant son caractère original et obligeant. « Paix et Coopération » en est l’expression-clé. Par coopération, ils entendent complémentarité, interdépendance et partenariat. De ce fait, les conditions de la mise en œuvre de cette doctrine et les obligations qu’elle implique dépassent les États, car ce sont les sociétés qui seront le sujet de la paix et ses bâtisseurs. Cependant pour rendre les sociétés aptes à la charge, leur adaptation, voire leur façonnage, sont impératifs. Si l’expression « Paix et Coopération » est le contenant de la doctrine, le façonnage des sociétés en est le contenu. Il est la condition principale d’une paix acceptable par Israël. D’où l’insistance du négociateur israélien sur la « qualité » et la « dimension » de la paix.

Conformément à la logique des deux nouveaux ordres, régional et mondial, le rôle des États ne cessera de diminuer pour se réduire à la fonction, voire à l’obligation, de façonner les sociétés afin de les adapter. Pour accomplir cette mission primordiale, les États devront se porter garants et s’engager :
- à faire accepter la paix et la coopération avec toutes leurs implications ;
- à ne pas permettre de porter préjudice aux exigences de la coopération ;
- à prendre toutes les mesures préventives qui garantissent la sécurité de la coopération et toutes les mesures positives pour la servir ;
- à adopter un plan de changement radical dans tous les secteurs et les domaines : législation, enseignement, éducation, culture, information, etc..., en vue de protéger et de servir la qualité de la paix.

Les prétentions des nouveaux travaillistes

Au cours des années quatre-vingt-dix, les travaillistes promeuvent leur doctrine en vantant ses qualités. Selon eux :
- Elle est un concept nouveau et sans précédent.
- Elle a été conçue dans une période de calme en vue de produire une paix durable.
- Elle a été élaborée par des hommes de paix, principalement Rabin et Pères, tournés vers l’avenir, en rupture avec l’obscurantisme dépassé des likoudniks.
- Elle marque un changement d’époque et créée des réalités irréversibles.
- Elle garantira la sécurité des sociétés de la région, à commencer par la société israélienne.

Examinons ces assertions pour voir si elles sont justifiées, c’est-à-dire si les trois premières, qui se rapportent au passé, sont historiquement vraies, et si les deux dernières, qui se rapportent à l’avenir, sont fondées et logiquement soutenables. Pour le déterminer, un bref rappel historique s’impose.

Un vieux concept, longuement expérimenté, puis relooké

En réalité le macro-façonnage de la région et le micro-façonnage de ses sociétés ont toujours figurés dans les projets sionistes des années dix aux années quarante : de Weismann à Eliaho Sasson, pour ne citer que les grands chefs de file. Leurs mémoires et autobiographies en témoignent. Au début des années cinquante, Ben Gourion en prend la charge, et son célèbre projet du démembrement et de la déstabilisation du Liban sera exécuté à partir des années soixante.

Au lendemain de la guerre de 1967, cette orientation fut consacrée en doctrine stratégique. Pour les Israéliens, la Guerre des six jours avait mis fin à une situation, consommé une expérience, établi de nouvelles réalités et, par conséquent, nécessité une nouvelle stratégie.

La victoire sur Abeld Nasser avait sanctionné la destruction de la force militaire, politique et morale des Arabes. Elle avait débouché sur la conquête de larges territoires et, avec eux, sur l’annexion d’une population considérable. Dès lors, le projet de façonnage permettait à Israël de servir ses intérêts stratégiques sans abîmer son image, et d’atteindre ses objectifs à moindre coût. L’idée était d’asseoir sa puissance régionale en traitant avec les populations des territoires conquis et avec les peuples voisins dont les États n’étaient plus en mesure de recourir à la force. Dans cette optique, Israël conditionnait la signature de traités de paix avec les États vaincus à des clauses légalisant et facilitant son accès aux sociétés pour les adapter, d’abord avec le consentement des gouvernements, puis avec leur coopération.

Cette paix des vainqueurs était élaborée à partir de deux principes : d’une part des frontières ouvertes (c’est-à-dire une paix conditionnelle) et d’autre part une coopération (en pratique une collaboration forcée) permettant « l’adaptation » des sociétés au Nouvel ordre régional. On observera que l’ouverture contrainte des frontières et l’adaptation des sociétés ont ultérieurement été utilisées pour étendre le Nouvel ordre mondial.

Les implications de ce déplacement des buts stratégiques et du champ d’action furent qualitatives et complexes. Une nouvelle machine appropriée à la nouvelle tâche prioritaire devait être installée. L’armée recruta des spécialistes en sciences humaines et sociales et dans toutes les disciplines qui se rapportent à la vie des sociétés civiles. Les salles d’état-major furent modifiées pour observer tous les secteurs de la vie civile et mettre en évidence les buts à atteindre. Les services de renseignement et leurs centres de recherche se concentrèrent sur ces objectifs et proposèrent des scénarios adéquats.

Cette nouvelle orientation stratégique fut confirmée par les débats menés dans les hauts cercles politiques : gouvernement, Knesset, haut conseil des principaux partis politiques, personnalités influentes et, surtout, hauts cercles sionistes traitant des grandes stratégies à long terme. Ces débats convergèrent sur la nouvelle préoccupation prioritaire, à savoir comment traiter avec les sociétés, que ce soit pour la guerre ou pour la paix. Les lignes de démarcation entre la doctrine de paix et celle de guerre s’effacèrent.

Les années soixante-dix et quatre-vingt furent l’occasion de tester cette doctrine dans le grand laboratoire régional. Tous les scénarios évoqués au sein du cabinet israélien au lendemain de la guerre de 1967 furent appliqués en Cisjordanie : y laisser le moins de Palestiniens possible et empêcher ceux qui y restent de survivre en tant que société. Au Liban le vieux projet de Ben Gourion fut appliqué presque à la lettre. Ces expériences permirent de théoriser plus avant cette doctrine. Citons par exemple, l’impressionnante théorie de « Paix et Coopération » de Golda Meir et le projet stratégique de l’Organisation sioniste mondiale à Jérusalem.

Le rapport des forces : principe unique

À ce stade, une question importante se pose. Pourquoi Israël, pendant la paix des années quatre-vingt-dix, tenait-il à la doctrine de la guerre des années soixante ? Au moment où toutes les conditions positives en sa faveur se présentaient sur les scènes internationale et régionale ; où la majorité des pays arabes, emportés par l’élan de la paix, se précipitaient sur ce chemin ; où le principe de la priorité de la sécurité d’Israël sur la paix fut approuvé et soutenu à Charm el Cheikh ; à ce moment idéal pour faire la paix, pourquoi Israël tenait-il à ses principes de guerre d’antan ?

La réponse, à notre avis, est qu’Israël tient à imposer la paix à ses propres conditions (de guerre) où il ne tient compte que d’un seul et unique principe, celui du rapport des forces. En 1967, sa victoire militaire le mettait en position de force et sa doctrine fut conçue pour exploiter cette position. Dans les années 90, il se jugeait être en meilleure position qu’au cours des années 60. La disparition de l’Union soviétique, la montée des États-Unis comme superpuissance unique, le développement du Nouvel ordre mondial et de son idéologie favorable, la guerre du Golfe en tant que fait et symbole, sa suprématie scientifique et technologique….autant d’avantages qui dépassent, de loin, ceux des années soixante et qui lui offrent une raison de plus, non seulement pour tenir à sa doctrine de guerre d’antan, mais pour se considérer en droit de l’appliquer par la force des armes ou par l’arme de la paix.

Il est significatif, à ce propos, que les deux principaux projets de paix, présentés par Israël, aient été rendus publics après deux victoires militaires qui le mettaient en position de force : celle de Juin des années soixante et celle du Golfe au début des années quatre-vingt-dix. Dans les deux cas, les dirigeants d’Israël, guidés principalement par le même critère, arrivent à la même conclusion : concevoir et conclure une paix forcée qui permette de traduire et d’exploiter les réalités du rapport des forces, à savoir sa puissance tous azimuts et la résignation des Arabes au plan des États comme à celui des sociétés. Les dirigeants d’Israël, que ce soit pendant les années soixante ou les années quatre-vingt-dix, considèrent que les résultats de la guerre « ouvrent la voie à la paix ». Shimon Pérès, aux premières pages de son livre, considère que la guerre du Golfe a présenté une opportunité historique pour conclure la paix. En 1967-68, les dirigeants d’Israël affirment que la Guerre des Six Jours « a ouvert de nouvelles avenues pour la paix ». Toutefois, il faut distinguer entre le principe du rapport de forces, sur lequel il y a quasi-consensus chez les dirigeants d’Israël, et les différentes conceptions de la force qui séparent ou opposent les partis politiques et polarisent souvent la vie politique israélienne : de Bégin et Ben Gourion dans les années quarante et cinquante, aux likoudniks et aux travaillistes dans les années quatre-vingt-dix. Pour les likoudniks, la force est principalement militaire et matérielle. Elle vise à soumettre les États. Pour les travaillistes, elle est plus complexe et diffuse. Elle tend à régir les sociétés. De ce point de vue, et contrairement à une opinion commune, les dimensions de la violence sophistiquée exercée par les travaillistes n’ont jamais été atteintes par la violence matérielle classique sur laquelle comptent les likoudniks, un Ménahem Bégin ou un Ariel Sharon pour atteindre leurs objectifs.

Il n’y a pas de sécurité dans une paix qui prolonge la guerre par de nouveaux moyens

Ces éléments historiques et stratégiques démentent les trois premiers arguments utilisés par les autorités israéliennes pour présenter leur doctrine de la paix. Les quatrième et cinquième ne résistent pas à quelques constations qui feront office de conclusion.

- La doctrine israélienne de paix qui ne tient compte que du principe du rapport des forces exprime la détermination d’Israël à profiter de tous ses avantages et à exploiter tous les désavantages des autres, pour imposer une paix forcée qui lui facilite et légalise l’accès aux sociétés.

- Israël semble ignorer le fait que le rapport des forces est une variable et non une constante ; variable qui devient de plus en plus complexe et ambiguë, vu la prolifération et la banalisation des armes de destruction massive qui ne sont plus le privilège des seuls États.

- Israël semble négliger le fait que le rapport des forces actuel concerne et engage les États plutôt que les sociétés. Or, les États se résignent, souvent, à l’accepter ou à le respecter. Tandis que les sociétés sont enclines à le défier, surtout quand elles se sentent directement visées par les conditions de la paix imposée.

Ces réalités trahissent une myopie politique et stratégique chez les dirigeants israéliens. Ils auraient dû être les premiers à découvrir que les stratégies de sécurité les moins efficaces et fiables, au XXIème siècle, seront celles qui ne se fondent que sur le seul rapport des forces. Leur myopie actuelle risque d’être lourde de conséquences, notamment sécuritaires. Je pense à la sécurité des sociétés plutôt qu’à celle des États, dans une situation où la suprématie militaire d’un État ne suffit plus à sécuriser sa société ; où les armes de destruction massive prolifèrent et se banalisent, échappant, par conséquent, à la logique et aux réalités du rapport de forces classique et aux moyens de contrôle conventionnels ; où les sociétés des parties désavantagées, se sentant humiliées et menacées par les conditions de la paix forcée, se révolteront moins contre leurs gouvernements, jugés incapables de les protéger, que contre leur agresseur, et précisément en son point le plus exposé et vulnérable, à savoir sa société civile.

On a souvent identifié la paix avec la sécurité. Paradoxalement, la doctrine israélienne de paix compromettra dangereusement, à notre avis, toute sécurité, mondiale, régionale et individuelle en ce qui concerne les sociétés, notamment la société israélienne. Les sociétés civiles risquent de payer de leur sécurité pour l’arrogance de leurs États. Or ces États - en l’occurrence l’État d’Israël - nous semblent totalement absorbés par leurs projets de domination au point de faire abstraction de leurs responsabilités vis-à-vis de leurs propres populations.

Il se révèle nécessaire et impératif, vu cette situation alarmante, de se livrer à une réflexion sérieuse sur le contenu de cette paix et sur ses éventuelles conséquences désastreuses plutôt que de se consacrer au processus de paix lui-même et à ses chances de réussir à tout prix.


Voir aussi :
- Références relatives à la doctrine israélienne de la paix
- Lettre de David Ben Gourion sur la constitution d’un État maronite au Liban
- Une stratégie pour Israël dans les années 80


Cet article est une transcription d’une conférence de Youssef Aschkar. Version française adaptée par Thierry Meyssan, pour le Réseau Voltaire, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Youssef Aschkar

Anthropologue et historien, ancien président du Parti laïque et social du Liban.

 
Lettre ouverte à Jacques Chirac
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