Réunion du Comité exécutif du Mouvement européen (1949). De droite à gauche : le cinquième personnage est Paul Van Zeeland, puis le président Duncan Sandys et le secrétaire général Joseph Retinger.
C’est en 1922 que le comte Richard de Coudenhove-Kalergi publie son célèbre ouvrage : Pan Europa, un projet [1]. L’aristocrate austro-hongrois, reprenant à son compte les analyses du haut fonctionnaire français Louis Loucheur [2], constate que les guerres modernes exigent des capacités industrielles gigantesques. A contrario, il est donc possible d’éviter un conflit entre grandes puissances en plaçant leurs ressources sous une autorité commune. On peut espérer prévenir une nouvelle guerre entre l’Allemagne et la France en plaçant le charbon allemand et l’acier français sous le contrôle d’une autorité bi-nationale. Poursuivant son raisonnement, cette fois en intégrant les réflexions de Giovanni Agnelli [3] sur le fédéralisme européen comme antidote aux nationalismes revanchards, Coudenhove-Kalergi propose d’aller plus loin en créant des États-Unis d’Europe sur le modèle américain. Dans son esprit, il s’agit aussi de fonder une Europe-puissance, apte à contrebalancer les nouveaux blocs que sont les USA, l’URSS et l’Empire britannique. Son Europe va donc de la France à la Pologne.
En 1926, Coudenhove-Kalergi créé une association, l’Union paneuropéenne, qui tient congrès à Vienne avec plus de 2 000 participants. Son projet est celui d’une coopération pacifique entre États souverains. Il s’oppose à la vision fasciste d’une Europe intégrée par la force où les régions ethniques seraient exaltées et les États-nations détruits. Il emporte le soutien d’une kyrielle d’intellectuels comme Guillaume Apollinaire, Albert Einstein, Sigmund Freud, Thomas Mann, José Ortega y Gasset, Pablo Picasso, Rainer Maria Rilke, Saint John Perse, etc.
Aristide Briand
C’est le Prix Nobel de la Paix, Aristide Briand [4], qui est élu président de l’Union.
Dans les années trente, le projet est porté politiquement par Aristide Briand et Edouard Herriot. Vingt-six États sont contactés pour adhérer à une Union fédérale européenne.
Par ailleurs, l’homme d’affaires Jean Monnet, qui fut secrétaire général adjoint de la SDN à sa création, constatant que celle-ci devient de facto une organisation inter gouvernementale européenne, propose d’en faire le cadre de l’Union européenne.
Malheureusement ces initiatives arrivent trop tard : elles ne résistent pas à la crise de Wall Street et à la montée des périls.
Le projet anglo-états-unien pour l’Europe occidentale
Comte Richard
de Coudenhove-Kalergi
Exilé aux États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Richard de Coudenhove-Kalergi entreprend un vaste lobbying afin de convaincre Washington d’imposer une organisation fédérale en Europe, une fois la paix revenue. Ses efforts sont couronnés de succès lorsque son idée est adoptée, courant 1946 [5], par le Council on Foreign Relations (CFR) [6], qui en fait une de ses recommandations au département d’État.
De son côté, l’ancien Premier ministre britannique Winston Churchill, dénonce, en 1946, « le rideau de fer qui s’est abattu sur l’Europe » [7]. Il faut stabiliser la partie occidentale et empêcher la contagion communiste.
Le 8 mai 1946, à l’occasion du premier anniversaire de la capitulation du Reich, le Royal Institute of International Affairs (RIIA dit « Chatham House »), organisation britannique sœur du Council of Foreign Affairs (CFR), présente la position commune de Londres et Washington. Elle est exposée par Joseph H. Retinger, un ancien conseiller du gouvernement fasciste polonais en exil à Londres [8] devenu agent des services secrets de Sa Majesté.
Cette position est popularisée par Winston Churchill, lorsqu’il préconise à son tour des « États-Unis d’Europe » [9].
Cependant, ce projet n’a rien à voir avec celui de Coudenhove-Kalergi et des démocrates de l’entre-deux-guerres. Londres et Washington envisagent de créer une citoyenneté commune anglo-états-unienne pour sceller un grand empire anglophone. Dans ce contexte, l’« Europe » serait une constellation d’États invités à coopérer entre eux et à placer certaines de leurs ressources industrielles sous l’autorité d’une instance supranationale, plus ou moins visiblement articulée à l’Empire anglophone. Le tout formerait une vaste zone de libre-échange imperméable à l’influence communiste.
Débuts chaotiques de l’action anglo-états-unienne en l’Europe occidentale
Le processus se poursuit. Les services britanniques créent l’Independent League for European Cooperation (ILEC) (Ligue indépendante pour la coopération européenne) dont Joseph H. Retinger est secrétaire général et l’ancien Premier ministre belge Paul van Zeeland, président. Le siège est à Bruxelles. Des sections sont installées en Allemagne, en France [10] , en Italie, aux Pays-Bas, au Luxembourg et, bien sûr, au Royaume-Uni. À l’initiative de l’ambassadeur états-unien Averell Harriman, une autre section est créée aux États-Unis par Russell C. Leffingwell, président du CFR. Le rôle assigné à l’ILEC est de promouvoir une zone européenne de libre-échange avec une monnaie commune.
Quelques semaines plus tard, en septembre 1946, Allen W. Dulles, nouveau président du CFR, finance la création de l’Union européenne des fédéralistes (UEF), à Hertenstein (Suisse) [11] autour de philosophes personnalistes [12], notamment Alexandre Marc et Denis de Rougemont, et de l’ancien chef du réseau de résistance Combat, Henry Frenay [13]. Le rôle assigné à l’Union des fédéralistes sera de mobiliser l’opinion publique pour accélérer l’intégration (c’est-à-dire la perte de souveraineté des États) qu’aucun dirigeant politique en exercice ne peut promouvoir.
En janvier 1947, Churchill créé le Provisionnal United Europe Committee (Comité de préfiguration de l’Europe unie).
En mars, à l’initiative du sénateur J. William Fulbright, le Sénat et la Chambre des représentants votent une motion de soutien aux « États-Unis d’Europe ». Le Congrès exige des États bénéficiaires du Plan Marshall qu’ils s’engagent à participer à ces « États-Unis ».
Sénateur J. William Fulbright
Et, pour promouvoir dans les élites US les idées du comte de Coudenhove-Kalergi, le sénateur Fulbright créé le Committee for a Free and United Europe (Comité pour une Europe libre et unie) avec William J. Donovan et Allen W. Dulles [14] . C’est le début de la méprise : tout le monde parle d’« États-Unis d’Europe », mais personne ne comprend la même chose.
En juillet 1947, la revue du Council on Foreign Relations publie un article anonyme, en réalité rédigé par l’ambasadeur George F. Kennan, qui décrit le danger de l’expansionnisme communiste et préconise la politique d’endiguement (containment). Le Conseil sécurité nationale précise la stratégie : la « Phase I » vise à fédérer tous les États d’Europe occidentale libérés par les Anglo-États-uniens ; la « Phase II » consistera à dégager les États d’Europe centrale et orientale de l’orbite soviétique et à les agréger aux « États-Unis d’Europe » [15]
Le Royaume-Uni signe, à Bruxelles, le 17 mars 1948, un traité de coopération militaire avec la France et le Benelux qui institue l’Union de l’Europe occidentale (UEO).
Churchill convoque une conférence para-gouvernementale à La Haye pour agréger l’Union paneuropéenne, l’ILEC, l’Union des fédéralistes et bien d’autres encore. Du 7 au 10 mai, 800 personnalités répondent à son appel et créent le Mouvement européen. Duncan Sandys, gendre de Churchill, est élu président de l’association et Joseph H. Retinger, secrétaire général [16].
Cependant, le succès de cette opération dépend du maintien de ses ambiguïtés. Les participants ont été sollicités sur des arguments différents, pas toujours compatibles. Il ne faut donc pas laisser à Coudenhove-Kalergi et à son Union paneuropéenne la possibilité de clarifier les choses. Les dirigeants du Mouvement européen (c’est-à-dire les Britanniques) foncent à Washington pour se coordonner avec leurs homologues US qui n’ont pas tout à fait compris les subtilités du vieux continent. Il est décidé de fermer immédiatement le Comité du sénateur Fulbright et de marginaliser Coudenhove-Kalergi. Une nouvelle structure est créée pour superviser la construction européenne : l’American Committee on United Europe (ACUE) (Comité américain pour l’Europe unie).
D’autre part, en vue de la « Phase II », William Hayter, chairman du Comité joint du renseignement britannique, met en place un réseau d’agents restés en place derrière le rideau de fer. Ces stay-behind constituent l’Assembly of Captive European Nations (ACEN) (Assemblée des nations européennes captives).
Enfin le Saint-Siège s’investit dans la croisade anti-communiste. Pie XII reçoit le 2e congrès de l’Union des fédéralistes européens à Rome, en septembre 1948 [17].
Le Comité américain pour l’Europe unie
L’ACUE est créé le 5 janvier 1949 au siège de la Fondation Woodrow Wilson à New York. Sans grande discrétion, son Conseil d’administration est un bottin des services secrets US : président William J. Donovan (ex-patron de l’OSS, devenu conseiller de la CIA) ; vice-président Allen W. Dulles (ex-OSS, président du CFR et futur directeur de la CIA) ; directeur exécutif Thomas W. Braden (ex-OSS, futur directeur adjoint de la CIA) ; Et aussi, David Dubinsky, Arthur Golberg et Jay Lovestone, tous trois responsables des actions secrètes de l’AFL-CIO [18] ; etc.
Allen W. Dulles
Le Comité tient sa première réunion publique, le 29 mars 1949, en présence de Winston Churchill. C’est une vitrine non-gouvernementale de la CIA qui développe une activité publique de pure forme. Elle a pour fonction réelle de financer discrètement toutes les associations européennes fédéralistes.
Dans son discours inaugural, en saluant les porte-parole de l’Assemblée des nations européennes captives, Churchill déclare : « Il ne peut y avoir de paix durable tant que dix capitales d’Europe orientale sont dans les mains du Gouvernement communiste des Soviets. Nous avons nos relations avec ces nations au-delà du rideau de fer. Elles ont envoyé leurs délégués à notre réunion et nous connaissons leurs sentiments et combien ils souhaitent se joindre à la nouvelle Europe unie. Nous devons donc prendre comme but et idéal rien de moins que l’unité de l’Europe dans son ensemble ».
Le 4 avril 1949, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et la France signent le Pacte de l’Atlantique-Nord (OTAN).
L’ACUE finance les réunions préparatoires du Traité de Westminster (5 mai 1949) instituant une organisation visant à définir et étendre les normes de gouvernement du « monde libre », le Conseil de l’Europe. Le Premier ministre belge, Paul-Henri Spaak, en est élu président.
En août 1949, l’Union soviétique fait exploser sa première bombe nucléaire. C’est la stupéfaction à Washington. Truman est persuadé que l’URSS entend utiliser la force pour étendre le communisme. Le général George F. Kennan est remplacé par son adjoint Paul H. Nitze. Désormais le monde est partagé entre deux puissances nucléaires. Cela relativise l’alliance privilégiée avec Londres et par voie de conséquence destine le Royaume-Uni à descendre de son piédestal et à s’intégrer dans l’Europe... Consternation à Londres.
L’ACUE décide de reprendre le contrôle direct du Mouvement européen, c’est-à-dire d’en virer la direction britannique. Une crise est savamment organisée : les Français de l’Union des fédéralistes protestent de leur non-représentation dans les instances dirigeantes et claquent la porte, sous ce prétexte, l’ACUE cesse de financer le Mouvement européen. Le président Duncan Sandys est acculé à la démission en mars 1950. Il est remplacé par le belge Spaak, qui déménage le siège social de Londres à Bruxelles. Un autre belge, le baron Boël [19], devient trésorier.
La réussite de la CECA et l’échec de la CED
Le 8 mai 1950, pour le cinquième anniversaire de la capitulation du Reich, le ministre français des Affaires étrangères, Robert Schuman, propose de mettre en pratique le projet de Louis Loucheur et de Richard de Coudenhove-Kalergi en créant une Communauté européenne charbon-acier (CECA). Schuman est membre surnuméraire de l’Opus Dei. La confrérie secrète catholique lui a refait une image en arrivant à effacer le souvenir de sa participation au cabinet de Philippe Pétain qui signa l’armistice du déshonneur. À New York, Allen W. Dulles organise une conférence de presse au cours de laquelle il rend publique une liste de 118 éminentes personnalités états-uniennes, membres de l’ACUE, qui apportent leur soutien au plan Schuman.
Dans la foulée, le ministre français de la Défense, René Pleven, propose, le 24 octobre 1950, la création d’une Communauté européenne de Défense (CED). La communication de cette annonce est appuyée par un Comité de vigilance, émanation de l’Union des fédéralistes d’Henri Frenay, bien entendu financé par l’ACUE. Six États signent le Traité CED à Paris, le 15 février 1951. À la différence du Benelux, du Conseil de l’Europe et de la CECA, la CED n’est pas un vieux projet des Européens, mais une structure plaquée par Washington. À l’antithèse des idées d’Aristide Briand qui envisageait une syndication de la Défense sur le modèle des alliances des cités grecques antiques, le Pentagone imagine un regroupement de supplétifs comparable à celui de l’Empire perse. Les gaullistes et les communistes s’allient pour empêcher la ratification du Traité par l’Assemblée nationale, qui le rejette le 27 mai 1952.
Le bel édifice s’écroule. Il faut changer de stratégie en se repliant sur l’OTAN. Londres et Washington confient à Joseph H. Retinger, toujours secrétaire général du Mouvement européen, le soin de recruter de hautes personnalités européennes pour faire avancer conjointement l’intégration des États européens dans une zone de libre-échange à partir de la CECA, et leur intégration dans l’OTAN. La réunion préparatoire à la création de ce club se tient le 25 septembre 1952 à Paris. Le prince Bernhard des Pays-Bas, Paul van Zeeland, Alcide Gasperi, Guy Mollet, Antoine Pinay [20] et quelques autres y participent. Puis Retinger et le prince Bernhard vont chercher à Washington l’onction du général Walter Bedell Smith, nouveau directeur de la CIA [21], et de Charles D. Jackson, conseiller spécial du président. Un comité US est formé avec David Rockfeller, Dean Rusk, Henry Heinz II, Joseph Johnson, entre autres. La première réunion se tiendra du 29 au 31 mai 1954 à l’hôtel de Bilderberg aux Pays-Bas.
(à suivre...)