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Tribunes et décryptages - 1er avril 2005
Imposer un modèle unique

Décryptage

L’ancien député israélien et collaborateur de Yossi Beilin lors des négociations de Genève, Uri Savir, réaffirme dans le Jerusalem Post une idée en vogue dans la gauche israélienne et les milieux sionistes européens. Selon cette analyse, Mahmoud Abbas et Ariel Sharon seraient dans des situations analogues : il s’agit de deux hommes courageux voulant faire la paix, mais qui sont menacés par leur extrême droite respective. Il faut que les deux dirigeants combattent cette adversité durement et intensifient les discussions pour parvenir à un accord final et démocratiser la Palestine. Cette image ne supporte pas l’analyse. Si Ariel Sharon est effectivement menacé par plus extrême que lui en raison du retrait de Gaza, il n’est pas prêt pour autant à faire des concessions territoriales puisque les colons de Gaza sont relogés en Cisjordanie. Il n’a pas trouvé un partenaire en la personne de Mahmoud Abbas, mais un dirigeant palestinien docile, prêt à faire d’immenses concessions pour que les attaques israéliennes prennent fin et qui a été élu lors d’un scrutin dont tous ses rivaux sérieux avaient été écartés. Cette argumentation vise donc à mobiliser le soutien de la gauche à une politique qui ne va pas dans le sens d’une paix juste, mais qui est menée en son nom et celui de la démocratie.
Mais à manier trop souvent le mot démocratie, Israël ne prend-il pas un risque ? C’est ce que pense Yossi Alpher dans le Daily Star. L’ancien agent du Mossad éprouve des difficultés à se réjouir de cette « démocratisation » dont on parle tant en Palestine et au Liban. En effet, si le Liban et la Palestine laissent la parole à leurs citoyens, il deviendra évident que la population soutient en masse le Hamas et le Hezbollah ; ces deux mouvements resteront donc toujours aussi résolus à combattre Israël. L’auteur craint tout particulièrement la naissance d’un « arc chiite » allant de l’Iran au Liban si le « parti de Dieu » gagne les élections à Beyrouth après que les chiites aient gagné en Irak.
Cette inquiétude montre bien que ce qui est souhaité n’est pas la démocratie, mais la docilité arabe.

Dans une interview au Berliner Zeitung, Noam Chomsky valide cette analyse. Il affirme que si la démocratie arrive dans le monde arabe, ce n’était en rien l’un des buts de guerre de l’administration Bush. En outre, ce que souhaite Washington, ce n’est pas mettre en place des systèmes donnant la parole à la population, mais des gouvernements inféodés, la forme qu’ils prendront important peu. Si l’Irak a été attaqué, ce n’est pas parce qu’il s’agissait d’une dictature, mais parce que Saddam Hussein n’acceptait pas ce qu’on lui ordonnait. On a donc menti pour trouver une justification à la guerre et installer un régime vassal. L’auteur accuse l’Europe d’être traditionnellement complice de cette stratégie et d’avoir même prêté son concours à une politique similaire en Yougoslavie.
Toutefois, si l’Europe a été une assistante fidèle des coups tordus de Washington, elle tend à s’affranchir des États-Unis et, pire encore, à proposer un contre-modèle à l’ordre international voulu par Washington. Dans une interview à Die Welt, l’ancien conseiller de sécurité nationale états-unien Henry Kissinger affirme que ce qui est en jeu au Proche-Orient, ce sont les conceptions du monde : si les États-Unis parviennent à leurs fins en Irak, les Européens auront perdu et devront se soumettre au point de vue de Washington. Cela pèsera sur d’autres questions pour lesquelles il existe un différend euro-atlantique, comme la Chine ou l’Iran. Ce qui se joue, c’est la possibilité pour la première puissance mondiale de réaffirmer son autorité sur l’Europe.

Cette question du modèle à imposer ne se pose pas que dans le « Grand Moyen-Orient ». Aujourd’hui, l’Asie centrale, soumise aux « révolutions colorées », fait face aux mêmes problématiques de démocratisation, c’est-à-dire d’acceptation d’un modèle convenable pour Washington. Dans le Washington Times, la représentante républicaine de Floride Ileanan Ros-Lehtinen reprend la problématique de la « guerre au terrorisme » et de la « guerre à la tyrannie » développée pour le Proche-Orient, afin de l’appliquer à l’Asie centrale. Elle vient de déposer une résolution devant le Congrès, exigeant désormais que l’aide au développement états-unien soit conditionné non seulement à la participation à la guerre au terrorisme, mais aussi à la « démocratisation ».
Spécialiste de cette région, Laëtitia Atlani-Duault revient dans Libération sur la place des ONG dans la conversion des ex-républiques soviétiques au modèle occidental. Ces groupes sont nés dans les années 90 grâce à des financements internationaux qui visaient à développer une « société civile » pour servir de contre-poids à la puissance de l’État. On a présenté ces organisations comme une composante « naturelle » de toute société démocratique. Pour l’auteur, les ONG sont un moyen pour les États-Unis d’empêcher toute possibilité d’un retour de l’État vers un modèle soviétique, et donc une façon d’imposer le modèle libéral dans ces pays. John Laughland, du British Helsinki Human Rights Group, va plus loin dans The Guardian. Les ONG ne font pas que la promotion d’un modèle de société, ce sont des instruments de déstabilisation. Elles ont servi au Kirghizistan à renverser le régime au profit des États-Unis, comme cela a été fait en Géorgie et en Ukraine. La succession des révolutions colorées est l’apparence moderne de la stratégie des coups d’État militaires utilisée en Amérique centrale dans les années 70 et 80. Aujourd’hui, Washington espère s’appuyer sur le Kirghizistan pour déstabiliser la Chine en influençant ses populations musulmanes.

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1er avril 2005

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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages

« Sharon doit prendre en compte le danger de l’extrême droite sérieusement »

Auteur Uri Savir

Ancien député israélien, Uri Savir est président du Peres Center for Peace. Il a été chef de l’équipe de négociation avec la Syrie (novembre 1995-mars 1996) et il a contribué à l’Initiative de Genève auprès de Yossi Beilin.

Source Jerusalem Post (Israël)
Référence

« Sharon should take the danger from the ultra-Right seriously », par Uri Savir, Jerusalem Post, 31 mars 2005.

Résumé

Les services de renseignement israéliens étudient aujourd’hui la menace potentielle posée par la montée des extrémistes de droite pour saboter le retrait de Gaza. Certains de leurs dirigeants ont clairement parlé de l’utilisation de la violence pour empêcher le démantèlement des colonies et ont même parlé de guerre civile. En Israël comme en Palestine, quand il s’agit de faire la paix, l’ennemi est à l’intérieur. Si on regarde les accords d’Oslo, on constate que les problèmes sont venus de l’opposition interne dans les deux camps. Il y a eu Ygal Amir de notre côté, le cheikh Yassine de l’autre.
Les tensions internes viennent du débat sur l’identité nationale dans les deux sociétés, mais malheureusement ces batailles internes vont être exacerbées quand vont se développer les discussions sur la Cisjordanie et Jérusalem. Les deux côtés doivent se préparer à une farouche opposition et ils doivent la combattre en adoptant une politique de tolérance zéro face à la violence. Mahmoud Abbas doit démanteler les infrastructures terroristes et Ariel Sharon doit considérer l’extrême droite comme un danger stratégique pour Israël. Cela doit conduire les deux camps à intensifier les négociations.
Ce développement des discussions est d’autant plus possible que les deux camps savent sur quelles bases approximatives l’accord final doit avoir lieu : le plan Clinton et les discussions de Taba. Même le mur de sécurité de Sharon est proche d’arriver à cette logique en dépit d’une fondation idéologique issue du « Grand Israël ». Il est dans l’intérêt des deux camps de poursuivre leur combat contre la violence, pour le développement économique et la construction de l’Autorité palestinienne. C’est ce que veut la majorité silencieuse des deux côtés.


« Le Hezbollah et le Hamas : des islamistes armés réfléchissent à la démocratie »

Auteur Yossi Alpher

Ancien officier du Mossad, Yossi Alpher est co-rédacteur de Bitterlemons.Org et de Bitterlemons-International.Org. Il est membre du comité exécutif du Council for Peace and Security, une organisation qui a été la première à demander que soit construit un mur autour des territoires palestiniens suivant la « Ligne verte ».

Source Daily Star (Liban)
Référence

« Hizbullah and Hamas : armed Islamists consider democracy », par Yossi Alpher, Daily Star, 31 mars 2005.

Résumé

Si on regarde l’impact des récents évènements de démocratisation en Irak, au Liban et en Palestine, le contraste entre les deux derniers opinions publiques palestiniennes et libanaise est instructive. Aujourd’hui, la société libanaise est divisée en deux : ceux qui veulent la reconstruction de leur démocratie et le départ syrien et ceux qui, derrière le Hezbollah veulent renforcer l’emprise chiite sur le pays. Les deux camps sont pacifiques mais il y a de l’électricité dans l’air. On ne trouve absolument pas cette excitation chez les Palestiniens. Malgré le retrait israélien de Gaza, les Palestiniens se sentent davantage à la traîne des évènements plutôt qu’encouragés par ce qu’il se passe.
Compte tenu de la démocratisation du monde arabe et particulièrement de la Palestine et compte tenu du sérieux de George W. Bush dans son désir de récompenser les Arabes pour ces avancées démocratiques, Ariel Sharon et ses successeurs vont subir des pressions pour faire des concessions territoriales. Dans le court terme toutefois, les évènements au Liban et en Syrie rendront plus facile pour Israël et l’Autorité palestinienne la poursuite de la stabilisation de la situation.
Ces évènements favorables peuvent toutefois être réduits à néant par le développement dans l’arène politique de mouvements islamistes, le Hezbollah au Liban et le Hamas en Palestine. L’entrée de ces mouvements dans le jeu politique est bien vu en Europe et aux États-Unis, mais leur éventuel abandon du terrorisme ne veut pas dire qu’ils ne diffuseront pas leur attitude négative concernant le droit à l’existence d’Israël.
Les « démocratiseurs » de Washington et d’ailleurs semblent pourtant croire qu’il s’agit d’une évolution favorable. Les pessimistes, tel Abdallah de Jordanie, craignent pour leur part la constitution d’un arc radical chiite de l’Iran au Liban. Un arc qui pourrait affronter les modérés en Palestine.


« Bush veut installer des gouvernements dociles »

Auteur Noam Chomsky

Noam Chomsky est professeur de linguistique à l’université du Massachusetts. Intellectuel engagé, il a pris depuis longtemps position contre l’impérialisme états-unien.

Source Berliner Zeitung (Allemagne)
Référence

« Bush will fügsame Regierungen installieren », par Noam Chomsky, Berliner Zeitung, 29 Mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Le gouvernement états-unien prétend que les mouvements d’opposition qui se réveillent au Proche-Orient sont un phénomène démocratique provoqué par l’invasion de l’Irak, pourtant officiellement personne ne célèbre l’attaque du Japon sur Pearl Harbour le 7 décembre. Elle avait pourtant provoqué la libération de l’Indonésie du pouvoir colonial néerlandais, puis la libération de l’Inde et de Singapour qui étaient victimes du sanguinaire impérialisme britannique. On ne peut pas justifier une guerre à posteriori parce qu’elle a quand même apporté quelques résultats positifs. Ceux qui disent qu’il y a quand même eu des élections en Irak sont des optimistes pour ne pas dire des opportunistes.
Le but du gouvernement Bush n’était nullement la libération et la démocratisation de l’Irak ; les bombardements du Vietnam eux aussi devaient apporter la liberté au peuple. Le gouvernement veut mettre en place des régimes dociles. Comment ? En occupant le pays, en excluant les candidats aux élections qui ne défendent pas leurs intérêts. On donne les moyens d’agir aux forces politiques choisies en réécrivant la constitution et on organise des « élections libres ». Chez eux non plus, les États-uniens ne voudraient pas d’un système où la population décide réellement de la politique du pays. Les élections en Irak et en Afghanistan étaient uniquement destinées à faire accepter l’occupation. L’exercice a bien fonctionné, Bush a acheté les élections comme validation par le peuple du résultat de l’invasion.
Le principal danger que représentait Saddam était de ne pas se plier aux exigences, on a donc fait un exemple qui est efficace. L’opposition à l’oppression que l’on observe dans la région est bonne, où qu’elle soit, mais les mouvements actuels existent depuis longtemps. En exportant la démocratie, l’Amérique a ses propres objectifs, ce n’est pas parce qu’ils n’organisent pas d’élections que certains gouvernements les gênent, mais à cause de leurs ambitions en politique extérieure. L’Europe a sensiblement les mêmes intérêts et elle coopère en général, la guerre contre la Yougoslavie n’est qu’un exemple. Même au ministère de la défense britannique, on reconnaît qu’avant les bombardements de la Yougoslavie, la majorité des morts étaient à mettre au compte de l’armée de libération du Kosovo. Les nettoyages par les Serbes n’ont commencé qu’après le début de la guerre de l’OTAN, mais on ne parle pas de cela en Europe.


« Les Etats-Unis gouvernent-ils le monde M. Kissinger ? »

Auteur Henry Kissinger

[Henry Kissinger] est ancien secrétaire d’État et conseiller de sécurité national états-unien. Il est président démissionnaire de la Commission d’enquête indépendante sur le 11 septembre. Il est président de Kissinger Associates

Source Die Welt (Allemagne)
Référence

« Regieren die USA die Welt, Herr Kissinger ? », par Henry Kissinger, Die Welt, 27 mars 2005. Ce texte est adapté d’une interview.

Résumé

Le fait que la Bulgarie décide après l’Italie de retirer ses troupes n’est pas très important, c’est la reconstruction politique qui importe dans les deux ou trois années à venir en Irak. Si nous réussissons sans les Européens, ils auront honte ; si nous échouons, nous en paierons tous les conséquences car la région sera instable. L’Amérique ne gouverne pas le monde et elle ne doit pas essayer de le faire. La force douce n’est plus d’actualité en Irak, le pays doit protéger ses structures. Le cas de l’Iran est un bon test, aussi bien pour ce qui est du problème des armes de destruction massive que pour la coopération transatlantique. Si la diplomatie échoue, ce qui je pense est envisageable, nous devrons prendre d’autres mesures. Les Européens n’y sont pas prêts, pourtant si nous laissons faire l’Iran, alors l’Egypte, la Turquie et d’autres voudront aussi être des puissances nucléaires, le risque serait alors gros de voir les armes nucléaires finir dans les mains de criminels.
Les Européens disent « nous devons lever les sanctions contre la Chine mais nous ne livrons pas d’armes » ; la réaction de l’Amérique était prévisible bien que certains aient réagi de façon excessive selon moi. Les Européens doivent comprendre que George W. Bush est un président fort qui dirige un parti où les opinions sont diverses. Tous ceux qui connaissent Paul Wolfowitz savent qu’il s’est battu pour la démocratie et les progrès sociaux là où il a été en poste.
Je ne pense pas que le projet qui vise à autoriser les gens nés à l’étranger à se présenter aux élections présidentielles aboutisse ; les politiciens ne veulent pas de rivaux supplémentaires. Hillary Clinton va sûrement se présenter mais j’ai peur que les préjugés concernant les femmes ne s’expriment dans l’isoloir. Je suis né en Allemagne avant la guerre et j’ai un sentiment particulier pour ce pays. Les gens ont tendance à être très idéologiques aux États-Unis, mais l’idéalisme des États-uniens est très important pour le monde.


« Un rôle états-unien en Asie centrale »

Auteur Ileana Ros-Lehtinen

Ileana Ros-Lehtinen est députée républicaine de Floride et préside le sous-comité sur le Moyen-Orient et l’Asie centrale de la Commission des Relations internationales de la Chambre des représentants. Militante anti-castriste, elle est aussi co-rédactrice d’un projet de loi prévoyant des sanctions économiques contre la Syrie et ouvrant la voie à une intervention militaire.

Source Washington Times (États-Unis)
Référence

« A U.S. role in Central Asia », par Ileana Ros-Lehtinen, Washington Times, 31 mars 2005.

Résumé

Quand le terrorisme nous a frappés le 11 septembre, les États-Unis ont réagi en révolutionnant leur politique étrangère. La nouvelle approche états-unienne se concentrait sur le principe que la liberté et la démocratie sont les antidotes du terrorisme et que, sur le long terme, la liberté aboutit à la paix, à la stabilité et à la sécurité.
Ce qui se passe au Kirghizistan aujourd’hui illustre le besoin de liberté des populations mais aussi la nécessité de renforcer notre politique en Asie centrale, une région touchée par un grand nombre de menaces transnationales. Après la chute de l’URSS, l’islamisme a connu un regain d’activité dans la région. C’est ainsi qu’un mouvement wahhabite, le Hizb ut-Tahrir, a vu le jour en Ouzbékistan. Les dictatures locales répriment durement leur opposition et cela entraîne une radicalisation de la population qui profite aux islamistes. La répression n’est pas la bonne façon de contrer cette menace. Au contraire, elle alimente le terrorisme.
C’est pour cette raison que nous devons conditionner notre aide à ces pays, à leurs progrès démocratiques en plus de leur coopération dans la guerre au terrorisme. C’est le sens de la résolution que je viens de déposer au Congrès.


« ONG à l’aide du Kirghizistan »

Auteur Laëtitia Atlani-Duault

Ex-chargée de missions de l’ONU en Asie centrale et Transcaucasie, Laëtitia Atlani-Duault est maître de conférences en anthropologie. Elle publiera bientôt : Au bonheur des autres. Anthropologie de l’aide humanitaire.

Source Libération (France)
Référence

« ONG à l’aide du Kirghizistan », par Laëtitia Atlani-Duault, Libération, 31 mars 2005.

Résumé

Après les révolutions rose en Géorgie et orange en Ukraine, la « révolution des tulipes » au Kirghizistan concrétise les aspirations démocratiques des anciennes provinces de l’Union soviétique, ouvrant pour le peuple kirghize et ses voisins un nouvel espoir. Toutefois, ce à quoi nous assistons n’a rien de spontané, c’est le fruit d’une longue préparation dont on peut encore aujourd’hui se demander si elle reflète fidèlement cette volonté populaire que nous lui prêtons.
Depuis les années 90, un grand nombre d’ONG financées par l’ONU ou la Banque mondiale ont été créées sur place pour promouvoir un certain modèle de société. Il n’y avait alors au Kirghizistan aucune ONG locale au sens où nous l’entendons. Dès son arrivée, l’aide internationale va pourtant s’articuler autour de deux axes majeurs : la promotion d’un cadre législatif et social favorable à la création d’ONG locales, et une assistance financière et technique offerte à leurs membres. Cela visait à créer une société civile forte pouvant servir de contre-pouvoir à l’État. Cela eut lieu alors que les citoyens kirghizes, comme ceux de Géorgie ou d’Ukraine, passaient brutalement du statut de citoyens de la seconde puissance mondiale à celui d’habitants d’un pays en voie de développement, à qui il fallait donner des conseils après une indépendance pour laquelle ils n’avaient pas lutté. Ces « conseils » se fondaient sur la perception de la majorité des soviétologues états-uniens durant la Guerre froide : la destruction de la société civile était l’un des éléments centraux du totalitarisme soviétique, caractérisé par sa capacité à limiter toute action indépendante, et cela dans toutes les sphères d’activités. L’aide internationale va alors devenir un facteur de changement de cet aspect.
Cette politique se fonde sur deux présupposés :
-  La société civile n’est pas une construction sociale de l’Occident mais elle serait en fait une sorte d’émanation « naturelle » de toute organisation démocratique, donc indépendante de la culture spécifique sur laquelle elle reposera.
-  La « société civile » dépendra étroitement du contexte culturel. Il ne s’agit pas, pourrait-on dire, de prétendre imposer un modèle venu de l’Occident, mais bien plus de faire ré-émerger la spécificité culturelle contre l’uniformisation du modèle soviétique. En d’autres termes, la soviétisation du pays se serait faite par l’imposition d’un modèle unique, alors que l’apport de la « société civile » serait justement l’inverse.
La promotion des ONG locales dans la société kirghize ne serait donc pas une imposition venue de l’extérieur. Ce subtil glissement permet de légitimer les politiques d’assistance, mais plus encore peut-être de ne faire porter la responsabilité des échecs, des retards et des résistances que sur la seule persistance d’archaïsmes directement issus du modèle soviétique. Dans cette vision, la création d’ONG locales prêtes à renverser un pouvoir centralisé par une révolution correspondrait donc à la victoire de la démocratie grâce au levier de la culture, tandis que la moindre résistance à ce mouvement épargnerait la culture pour ne correspondre qu’à l’uniformisation sociale pré-démocratique.
Pour les États-Unis, la victoire sur l’URSS n’est pas suffisante : il faut une conversion totale au point de vue du vainqueur afin d’éviter de voir le pouvoir étatique tendre vers un retour à un modèle de gouvernement hérité de l’époque soviétique, précisément ce qui se dessinait au Kirghizistan ces dernières années. Il s’agit donc pour les organisations internationales de contrecarrer cette possibilité en favorisant l’émergence d’ONG locales, contre-pouvoir à l’État et garantes de la victoire d’un certain modèle économique libéral. Voilà qui est fait avec la « révolution des tulipes ».


« La mythologie du pouvoir du peuple »

Auteur John Laughland

John Laughland a été administrateur du British Helsinki Human Rights Group, association étudiant la démocratie et le respect des Droits de l’homme dans les anciens pays communistes, et membre de Sanders Research Associates. Il est aujourd’hui directeur de recherches à l’Institut pour la Démocratie et la Coopération.

Source The Guardian (Royaume-Uni)
Référence

« The mythology of people power », par John Laughland, The Guardian, 1er avril 2005.

Résumé

Avant sa dénonciation hier de l’influence états-unienne dans le « coup d’État anti-constitutionnel au Kirghizistan » qui l’a renversé, Askar Akaïev a utilisé un terme intéressant pour dénoncer ceux qui ont semé le trouble dans la vallée de Ferghana, une région riche en drogue. Il a parlé d’une « troisième force criminelle », liée à la narco-mafia. Cette expression de « troisième force » a servi d’abord à désigner les opération secrète contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud, puis les mouvements « démocratiques » pro-états-unien en Iran en novembre 2001. Enfin, cette expression trouva sa consécration dans un livre publié par la Carnegie Endowment for International Peace et qui détaillait la façon dont les ONG pouvaient servir aux changements de régimes en Asie centrale.
La troisième « révolution populaire » en Asie centrale après la Géorgie et l’Ukraine montre que l’espace post-soviétique ressemble aujourd’hui à l’Amérique centrale des années 70-80, quand les États-Unis suscitaient des coups d’État pour affirmer leur contrôle régional. Certains des responsables de ces renversements de régimes travaillent aujourd’hui à la même tâche dans le monde post-soviétique. C’est le cas de Michael Kozak, actuel ambassadeur en Biélorussie, qui affirma en 2001 qu’il fait aujourd’hui à Minsk ce qu’il faisait au Nicaragua avant : « soutenir la démocratie ».
la gauche ne semble pas comprendre cette continuité et s’enthousiasme avec la presse pour l’expression du « pouvoir populaire » dans la rue. Les régimes de l’ex-URSS qu’on présente comme des dictatures sont en fait les régimes les plus faibles du monde. L’ambassadeur états-unien à Bichkek reconnaît que le Kirghizistan est le premier receveur d’aide de Washington en Asie centrale et que cette aide se fait principalement en direction des ONG. Dans la presse kirghize, 60 journaux d’opposition sont financés par la Freedom House de l’ancien directeur de la CIA, James Woolsey et les États-Unis soutenaient également des radios et des télévisions.
Akaïev, comme Chevarnadze ou Kuchma, a été un allié des États-Unis, mais quand il n’a plus convenu on l’a remplacé. Ce changement de dirigeant va servir les États-Unis dans leur travail en direction des populations musulmanes de Chine.


 



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