Réseau Voltaire
La torture comme source de renseignement

Abou Zoubeida, la « balance d’Al-Qaida »

Toujours emprisonné à Guantánamo Bay, Abou Zoubeida est la principale source de renseignement occidental sur Al-Qaida. Il a donné sous la torture le nom d’autres responsables de l’organisation terroriste qui ont été arrêtés à leur tour et ont fourni les autres informations dont disposent les autorités états-uniennes. Bref, ce que les autorités US disent savoir sur Al-Qaida, elles le doivent d’abord à cette source. Problème : il est aujourd’hui admis qu’Abou Zoubeida n’a jamais été membre d’Al-Qaida et que ses aveux obtenus sous la torture n’étaient qu’un moyen pour lui d’abréger ses souffrances. L’essentiel de ce que le contre-espionnage US déclare savoir d’Al-Qaida est sorti de son imagination fertile. Et tout est faux.

| Washington D. C. (États-Unis)
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Abou Zoubeida, un homme autrefois qualifié de « chef des opérations » d’al-Qaïda, semble être au cœur d’une remise en cause de la légende officielle autour de cette organisation. Depuis sa capture au début de l’année 2002, Zoubeida est connu comme le premier « détenu  » à avoir été torturé [par la CIA]. Les informations que ses tortionnaires lui auraient extirpées furent déterminantes dans l’élaboration du récit officiel du 11-Septembre, ainsi que dans la justification du recours permanent à de telles méthodes. Pourtant, en septembre 2009, le gouvernement des États-Unis a admis que Zoubeida n’avait jamais été un membre ou un associé d’al-Qaïda. Ces faits soulèvent un nombre alarmant de questions quant à la véracité de ce que l’on sait à propos d’al-Qaïda. Ils nous amènent également à reconsidérer nos certitudes quant à la véritable identité des personnes suspectées d’être derrière les attaques du 11-Septembre.

Contrairement aux autres leaders présumés d’al-Qaïda, dont Khaled Cheikh Mohammed (KCM) et Ramzi ben al-Chaïba, Zoubeida n’a jamais été accusé d’un quelconque crime. Alors que les autres principaux suspects du 11-Septembre attendent un procès militaire continuellement repoussé, Zoubeida est balayé de l’histoire. Pourquoi le gouvernement des États-Unis voudrait-il que l’on oublie cet homme, pourtant considéré comme le premier et le plus important des agents d’al-Qaïda arrêtés après le 11-Septembre ?

La Commission sur le 11-Septembre a qualifié Zoubeida d’« associé d’al-Qaïda », d’« allié de longue date de ben Laden », de « lieutenant de ben Laden » et de « lieutenant d’al-Qaïda ». [1] Cependant, les allégations de la Commission étaient quelque peu contradictoires puisque, dans son rapport officiel, elle décrivait Zoubeida comme un leader d’al-Qaïda. Dans le même temps, elle l’accusait d’être un simple partenaire terroriste de cette organisation, avec laquelle il collaborait dans le recrutement et l’entraînement d’agents opérationnels. Par exemple, la Commission rapporta que Zoubeida « contribua à faire fonctionner un célèbre camp d’entraînement terroriste près de la frontière avec le Pakistan [le camp Khalden] ». Parallèlement, elle affirma que ben Laden avait passé un accord avec lui afin de « mener des efforts réciproques de recrutement [,] par lesquels on promettait aux individus s’entraînant dans les camps qu’ils seraient invités à rejoindre al-Qaïda ». La raison pour laquelle un « lieutenant de ben Laden » aurait eu besoin d’un tel accord réciproque n’est pas claire.

La Commission sur le 11-Septembre lança d’autres accusations, avançant que « KCM [Khaled Cheikh Mohammed] et Zoubeida [avaient] tous deux joué un rôle central dans la facilitation des voyages des agents d’al-Qaïda », et que « Zoubeida avait été une figure clé dans les projets terroristes [de cette organisation prévus pour le passage à l’an 2000]. » Ces allégations s’appuyaient principalement sur les témoignages obtenus par les tortionnaires de Zoubeida et d’autres individus, et sur le « journal » de ce dernier.

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La série télévisée 24 (2001-2010), distribuée mondialement, a progressivement évolué jusqu’à présenter la torture comme une technique banale d’interrogation. Ce feuilleton a été co-financé par la CIA.

En 2009, à l’occasion d’un incroyable revirement, un avocat de Zoubeida écrivit dans The Guardian que la majorité des accusations contre son client étaient considérées comme fausses par chaque partie. En réalité, il écrivit que «  leur caractère fallacieux était connu dès lors qu’elles furent prononcées. » [2] Ainsi, l’avocat Brent Mickum déclara que son client, qui était décrit comme « le numéro trois d’al-Qaïda », n’avait jamais été un associé ou un membre de cette organisation, et que « [c]es faits [n’étaient] vraiment plus remis en cause : Zoubeida ne fut pas, et n’a jamais été, un membre des talibans ou d’al-Qaïda. La CIA put le déterminer après l’avoir longuement torturé. » En fait, il n’avait « jamais été un membre ou un partisan de telle ou telle force armée liguée contre les États-Unis », ni même le « chef d’un camp militaire qui entraînait des terroristes. Cette accusation est totalement fausse. »

Il s’avère que l’article du Guardian était exact, et que la « relation supposée d’Abou Zoubeida avec al-Qaïda [était] entièrement une légende. » [3] Nous pouvons l’affirmer car, à partir de septembre 2009, le gouvernement des États-Unis reconnut que Zoubeida n’avait jamais été un agent d’al-Qaïda. Lors de la requête en habeas corpus de cet homme [, soit la dénonciation judiciaire de sa détention arbitraire], le gouvernement admit qu’Abou Zoubeida n’avait jamais fait partie de cette organisation, et qu’il n’avait jamais été impliqué dans les attentats contre les ambassades US en Afrique ou dans les attaques contre les États-Unis le 11 septembre 2001. [4] La requête, présentée par le gouvernement US, affirma que :

« […] dans cette procédure, le Gouvernement n’a pas soutenu que le Requérant [Zoubeida] était un membre d’al-Qaïda, ou qu’il était formellement identifié comme faisant partie de cette organisation.

Le Défendeur [le Gouvernement des États-Unis] ne soutient pas que le Requérant ait été un ‘membre’ d’al-Qaïda, au sens qu’il ait prêté serment d’allégeance (bayat) ou qu’il ait rempli tout autre critère considéré comme nécessaire par le Requérant ou par al-Qaïda afin d’intégrer cette organisation. Le Gouvernement ne maintient pas non plus en détention le Requérant sur la base d’une accusation voulant que ce dernier se considère comme faisant partie d’al-Qaïda, dans sa conscience personnelle et subjective, son idéologie ou sa vision du monde.

Dans cette procédure, le Gouvernement n’a pas soutenu que le Requérant ait joué un rôle direct ou qu’il ait eu une pré-connaissance des attaques terroristes du 11 septembre 2001.

[…] le Gouvernement n’a pas soutenu que le Requérant ait été personnellement impliqué dans la planification ou l’exécution des attentats à la bombe de 1998 contre les ambassades [US] […] ou des attaques du 11 septembre 2001. »

Dans son article du Guardian de 2009, Maître Mickum poursuivit ses révélations en soulignant que Zoubeida était une figure centrale dans les enregistrements des tortures détruits par la CIA – à propos desquels cette dernière avait d’abord menti auprès de la Commission sur le 11-Septembre –. Selon Mickum, « les bandes vidéos de ses tortures furent supprimées. Très récemment, le gouvernement a révélé que 90 vidéos sur les 92 détruites par la CIA concernaient notre client. » Il fit de plus amples révélations en déclarant que le gouvernement des États-Unis avait effacé toute « référence à [son] client sur les procès-verbaux et sur les factual returns [, soit les réponses gouvernementales aux requêtes en habeas corpus] des autres prisonniers qui étaient poursuivis. Les récits des médias et les documents officiels de [la prison de] Guantánamo ont lié Abou Zoubeida à presque 50 détenus et anciens prisonniers. Parmi eux, environ 25 ont vu leurs accusations abandonnées, ou ont été libérés de prison. » En réalité, [le gouvernement des États-Unis a] « balayé Abou Zoubeida de l’histoire ».

Évidemment, cette tentative de faire oublier un important responsable présumé du 11-Septembre devrait changer radicalement le récit officiel de ces événements. En effet, puisque nous savons que cet homme n’a jamais eu aucun lien avec al-Qaïda, nous devrions nous attendre à d’importantes révisions du Rapport de la Commission sur le 11-Septembre.

Afin de comprendre à quel point Zoubeida fut une source majeure dans le récit officiel du 11-Septembre, nous devons analyser les très nombreuses accusations que le gouvernement US et les médias grand public ont proférées à son encontre au fil des années. Nous avons vu que la Commission sur le 11-Septembre l’appela (à tort) un « lieutenant d’al-Qaïda ». Dans l’enquête de la commission mixte du Congrès, il fut également appelé le « lieutenant de ben Laden capturé en mars 2002 », ainsi qu’« Abou Zoubeida, un leader d’al-Qaïda ». Aussi tard qu’en 2006, le rapport de l’inspecteur général du département de la Justice sur les attaques du 11-Septembre le qualifia de « lieutenant de ben Laden ».

En mars 2002, lorsque Zoubeida fut capturé, les responsables du gouvernement des États-Unis le présentèrent comme la plus grosse prise dans la guerre contre le terrorisme, du moins jusqu’à l’arrestation de Khaled Cheikh Mohammed (KCM). Robert Mueller, alors directeur du FBI, déclara que sa capture contribuerait à empêcher d’autres attaques. [5] Ari Fleischer, le porte-parole de la Maison Blanche, affirma que Zoubeida pourrait fournir une mine de renseignements sur al-Qaïda. [6] Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld avança qu’il était « un homme au courant d’autres attaques », qui avait « entraîné des gens pour cela », et qu’il était un gros poisson ayant de vastes connaissances [à propos d’al-Qaïda]. [7]

Les nombreuses accusations lancées contre Abou Zoubeida se multiplièrent. Il fut notamment avancé qu’il était :

- avec KCM, l’un des « principaux dirigeants opérationnels d’al-Qaïda » – Richard Clarke, le « tsar du contreterrorisme » des présidents Bill Clinton et George W. Bush, dans son livre Contre tous les ennemis ;
- « sinistre », et qu’« il existe des preuves démontrant qu’il est un planificateur ainsi qu’un dirigeant [d’al-Qaïda]. Je pense qu’il est une figure clé [de cette organisation] ». – Michael Sheehan, l’ancien directeur du contreterrorisme au sein du Département d’État ; [8]
- « extrêmement dangereux », et qu’il était un organisateur du 11-Septembre – John B. Bellinger III, conseiller juridique du Département d’État, dans un briefing de juin 2007 ; [9]
- un formateur, un recruteur, qu’il comprenait la fabrication des bombes, qu’il était un falsificateur, un logisticien, quelqu’un qui concrétisait les projets et qui avait fait « fonctionner al-Qaïda » – Bob Grenier, ancien chef de station de la CIA ; [10]
- « un proche associé d’[Oussama ben Laden] et, à défaut d’être le numéro deux, [il était] très proche de la personne qui occupe cette position au sein de l’organisation [al-Qaïda]. Je pense que tout cela est bien établi. » – Le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld ; [11]
- « un très haut responsable d’al-Qaïda qui a été étroitement impliqué dans une série d’activités pour la al-Qaïda [sic]. » – Donald Rumsfeld ; [12]
- un « très important agent d’al-Qaïda » – Donald Rumsfeld ;
- un « recruteur essentiel de terroristes [,] un planificateur opérationnel et un membre du premier cercle d’Oussama ben Laden » – Ari Fleischer, le porte-parole de la Maison Blanche ; [13]
- quelqu’un dont la capture était un « très sérieux revers » pour al-Qaïda et que par conséquent, l’une des « nombreuses tentacules » de cette organisation avait été « coupée » – Ari Fleischer ;
- « l’un des plus importants agents [d’al-Qaïda,] élaborant et planifiant la mort et la destruction aux États-Unis » – Le Président George W. Bush ; [14]
- « l’un des plus hauts dirigeants d’al-Qaïda », qui « était parmi les principaux responsables opérationnels [de cette organisation], consacrant beaucoup de temps à élaborer et à planifier des meurtres. » – Le Président George W. Bush ; [15]
- « le chef des opérations d’al-Qaïda » – Le Président George W. Bush ; [16]
- « l’un des trois plus hauts responsables  » au sein d’al-Qaïda – Le Président George W. Bush ; [17]
- quelqu’un dont les interrogatoires « menèrent à des renseignements fiables », un « fournisseur prolifique » d’informations, qui fut à l’origine d’environ 25 % des renseignements d’origine humaine au sujet d’al-Qaïda – Le directeur de la CIA Michael Hayden ; [18]
- l’un des trois individus les mieux « placés pour être au courant d’atrocités terroristes imminentes » – Michael Hayden. [19]

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Dans Unthinkable (2010), le contre-espionnage US doit obtenir les aveux d’un terroriste musulman avant que n’explosent des bombes nucléaires. Pour protéger leur patrie, ils sombrent dans la plus profonde barbarie.

Alors que la légende autour d’Abou Zoubeida s’étoffait, il fut rapporté dans la presse que cet homme :
- « valait une tonne de gars à Guantánamo » ; [20]
- était « un haut responsable de ben Laden » et l’« ancien chef du Jihad islamique basé en Égypte » ; [21]
- « joua un rôle central dans les attaques contre les ambassades [des États-Unis] en Afrique de l’Est » ; [22]
- était listé comme étant un « adjoint de confiance » de ben Laden, ayant un « pouvoir grandissant [au sein de son organisation] » ; [23]
- contrôlait al-Qaïda ; [24]
- était un adjoint de ben Laden qui avait dirigé des camps d’entraînement en Afghanistan et qui avait « coordonné des cellules terroristes en Europe ainsi qu’en Amérique du Nord » ; [25]
- était un «  recruteur essentiel de terroristes, un planificateur opérationnel et un membre du premier cercle d’Oussama ben Laden » ; [26]
- était le « PDG de ben Laden », [27] ainsi qu’« une figure centrale au sein d’al-Qaïda » ; [28]
- était le « planificateur des voyages » de ben Laden ; [29]
- faisait partie d’« une poignée d’hommes chargés de diriger le réseau terroriste en cas de mort ou de capture d’Oussama ben Laden  » ; [30]
- était un important lieutenant de ben Laden, suspecté « d’organiser les ressources d’al-Qaïda afin de perpétrer des attaques contre des cibles US » ; [31]
- était le numéro quatre d’al-Qaïda après Oussama ben Laden, Ayman al-Zawahiri et Mohammed Atef ; [32]
- connaissait les identités de « milliers » de terroristes qui étaient passés par les camps d’entraînement d’al-Qaïda en Afghanistan ; [33]
- était un collègue de Richard Reid, le terroriste aux chaussures piégées ; [34]
- était l’un des principaux planificateurs d’opérations terroristes pour le compte de ben Laden, et qu’il connaissait les plans d’al-Qaïda ainsi que ses cellules ; [35]
- incarnait la « connexion entre ben Laden et la plupart des cellules opérationnelles d’al-Qaïda » ; [36]
- était la source de l’information selon laquelle le Vol 93 d’United Airlines devait frapper la Maison-Blanche. [37]

Puisque l’on sait à présent que Zoubeida n’a jamais été un agent ou même un associé d’al-Qaïda, nous sommes contraints de réaliser avec stupeur que toute cette histoire était fausse. Parmi les questions ainsi soulevées, quelle part de ce que l’on sait sur al-Qaïda et sur la guerre contre le terrorisme fut élaborée grâce aux témoignages – obtenus sous la torture – d’un homme qui ne pouvait absolument rien savoir de cette organisation ?

Initialement, on nous a dit que Zoubeida fût le premier à identifier KCM comme étant l’associé de ben Laden que l’on surnommait « Mokhtar ». Cette information nous vient d’Ali Soufan, le fonctionnaire du FBI qui a été la première personne à interroger Zoubeida dans une prison secrète de la CIA en Thaïlande. Soufan avança également que ce dernier avait accusé KCM d’être le « cerveau » des attaques du 11-Septembre. Dans son livre publié en 2007, le directeur de la CIA George Tenet alla encore plus loin, affirmant qu’« interroger Abou Zoubeida avait conduit à Ramzi ben al-Chaïba ». [38]

Mais comme nous le savons à présent, lors d’un interrogatoire, la CIA aurait affirmé à Zoubeida avoir découvert qu’il n’était pas un combattant, un membre ou même un partenaire d’al-Qaïda. [39] Pourtant, KCM et ben al-Chaïba furent malgré tout capturés et torturés.

Le Rapport de la Commission sur le 11-Septembre se basait beaucoup sur des récits élaborés par des tiers à partir de ce que ces détenus déclarèrent sous la torture – « deux des trois parties dans la communication étant des employés gouvernementaux » –. [40] La Commission elle-même écrivit que « [l]es chapitres 5 et 7 s’appuient largement sur les renseignements obtenus des membres capturés d’Al-Qaida ». [41] En réalité, plus de la moitié du Rapport de la Commission sur le 11-Septembre se base sur des témoignages totalement biaisés car extirpés sous la torture, auxquels la Commission n’a eu absolument aucun accès – n’ayant même pas été autorisée à questionner les interrogateurs –. Les témoignages de KCM obtenus sous la torture sont cités à 221 reprises dans le Rapport, et ceux de ben al-Chaïba 73 fois. Au total, la Commission a utilisé comme source un ou plusieurs de ces « interrogatoires » à 441 reprises dans les notes de son rapport.

Le gouvernement des États-Unis a admis que Zoubeida avait subit le supplice de la baignoire à 83 reprises, et que KCM fut torturé de cette manière 183 fois. Sachant que la plupart des gens ne peuvent supporter cette torture au delà d’une poignée de secondes, ces sessions n’étaient visiblement pas destinées à obtenir des renseignements. En revanche, elles auraient pu être menées afin d’éliminer des informations sensibles à travers la destruction psychique des victimes. Dans les brefs témoignages que ses avocats ont été autorisés à produire, Zoubeida a également décrit comment il fut maintenu pendant de longues périodes dans une cage, qu’il qualifia de « minuscule cercueil ». [42]

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Nominé aux Golden Globes et aux Oscars, Zero Dark Thirty (2012) met en scène l’élimination de Ben Laden grâce à des renseignements obtenus sous la torture.

Les tortures infligées à Zoubeida furent spécifiquement utilisées pour soutenir les allégations sur les plans et les actions de ben Laden, les orientations d’al-Qaïda, le recrutement des pirates de l’air et des autres agents de cette organisation, ainsi que les détails sur les responsables de la planification du 11-Septembre. [43] Selon l’auteur Jane Meyer, l’agent de la CIA John Kiriakou déclara que « Zoubeida admit ouvertement son rôle dans les attaques du 11-Septembre [, et qu’il] prétendit regretter d’avoir tué autant de citoyens des États-Unis. » [44] Visiblement, la Commission sur le 11-Septembre considéra que cette assertion n’était pas crédible, bien qu’elle ait repris d’autres informations douteuses qui auraient été obtenues en torturant les suspects [du 11-Septembre].

Au vu des « erreurs » évidentes liées au fait que Zoubeida ait été décrit comme un leader d’al-Qaïda, il semble que d’importantes révisions du récit officiel du 11-Septembre soient nécessaires. Mais en réalité, il est peu probable que les informations attribuées à Zoubeida soient si tardivement expurgées du mythe officiel légitimant la guerre contre le terrorisme, ainsi que les actions correspondantes du gouvernement des États-Unis. La raison à cela est que les tortures infligées à cet homme ont été utilisées afin de soutenir des actes et des bouleversements politiques sans précédent :

- Le Président Bush en personne se servit de l’importance attribuée à la capture et à la torture de Zoubeida afin de justifier les méthodes de torture de la CIA, ainsi que la détention de suspects dans les prisons secrètes de l’Agence à travers le monde. [45]
- Le gouvernement des États-Unis utilisa les renseignements douteux obtenus [en torturant] Zoubeida afin de justifier l’invasion de l’Irak. Les responsables gouvernementaux déclarèrent que ce dernier était la source des allégations liant al-Qaïda et l’Irak. Celles-ci avançaient que cette organisation et ce pays entraînaient conjointement des individus à utiliser des armes chimiques. Ces accusations n’ont jamais fait l’objet d’une vérification indépendante. [46]
- Le témoignage sous la torture de Zoubeida fut également utilisé afin de justifier le recours aux tribunaux militaires, empêchant le procès des prétendus suspects d’al-Qaïda devant des juridictions civiles et publiques. Lors d’un discours prononcé en septembre 2006, le Président Bush demanda au Congrès d’élaborer des règles spéciales afin de juger Abou Zoubeida devant une commission militaire à Guantánamo. [47] Pourtant, à la fin du mois d’avril 2002, soit moins d’un mois après sa capture, les responsables du département de la Justice déclarèrent qu’il était « un candidat presque idéal pour un procès devant les tribunaux [civils] ». [48] Ironiquement, Zoubeida pourrait être le seul principal suspect [du 11-Septembre] à ne jamais être jugé.
- En plus de la justification du recours à des méthodes de torture illégales, l’administration Bush utilisa la capture de Zoubeida afin d’accélérer la mise en œuvre de son programme d’espionnage intérieur. À l’époque, l’argument avancé était que ce programme permettrait d’agir rapidement afin d’exploiter les numéros de téléphone et les adresses saisies durant l’arrestation de Zoubeida. [49]

Récemment, un second avocat d’Abou Zoubeida écrivit un autre article, qui parut dans la presse grand public. Dans celui-ci, Maître Amanda Jacobsen souligna que :

«  Les responsables [du gouvernement] US ont déclaré qu’Abou Zoubeida était un terroriste de premier plan au sein d’al-Qaïda. Ils avancèrent qu’il était le « Numéro 3 » de cette organisation, son chef des opérations qui travaillait directement avec Oussama ben Laden. Ils prétendirent qu’il était personnellement impliqué dans les attaques du 11 septembre 2001, ainsi que dans chaque opération majeure d’al-Qaïda, et qu’il connaissait en détail les plans des futures attaques.
Mais toutes ces accusations étaient fausses.
 » [50]

Le gouvernement des États-Unis ayant admis qu’il n’existe aucune raison de poursuivre Abou Zoubeida, et que ce dernier n’a jamais eu aucun lien avec al-Qaïda, va-t-il le libérer ? Comme Maître Mickum l’a demandé, son client sera-t-il autorisé à raconter sa propre version de l’histoire ? Question encore plus déterminante : Afin que les fausses informations sur Zoubeida cessent d’alimenter la guerre contre le terrorisme, le récit officiel du 11-Septembre sera-t-il révisé pour être expurgé des affirmations attribuées à cet homme (ainsi que des accusations proférées à son encontre) ?

La réponse est non, presque certainement non.

Une décision juridictionnelle impose de classifier « chaque témoignage prononcé par les accusés » lors des procès de KCM et des autres suspects [du 11-Septembre]. [51] Cependant, si l’on autorise Zoubeida à s’exprimer, nous pourrions découvrir que son esprit n’a pas été totalement anéanti par les tortures qu’on lui a infligées. Et la légende officielle sur le 11-Septembre et al-Qaïda pourrait s’effondrer face aux témoignages publics – non contraints par la torture – des personnes accusées d’avoir commis ces crimes. Finalement, il semble que l’affaire Zoubeida soit une menace pour al-Qaïda elle-même. Elle constitue également un aveu public que certains mensonges doivent subsister afin de protéger l’imposture globale qui légitime la guerre contre le terrorisme.

Traduction
Maxime Chaix

Conséquences des aveux extorqués d’Abou Zoubeida en France

« Le comité exécutif d’Al-Qaida est alors formé, en dehors de Ben Laden, [notamment d’une] section d’accueil des moudjahidin. Cette dernière est placée sous l’égide d’Abou Zoubeida, dont le nom reviendra constamment dans toutes les procédures judiciaires françaises. »
Juge Marc Trevidic, Au cœur de l’antiterrorisme (février 2011)

Les faux aveux obtenus sous la torture d’Abou Zoubeida ont été transmis au Parquet anti-terroriste français et utilisés dans de nombreuses procédures. Ils ont été validés par les aveux tout aussi imaginaires de Djamel Beghal, considéré pendant un temps comme le responsable d’Al-Qaida en France.

Ce qui importe ici, c’est que des aveux obtenus sous la torture ont servi de base à des analyses politiques et militaires erronées qui ont justifié des restrictions inutiles des libertés publiques. Pis, ces aveux ont empêché la prise des bonnes décisions.

On observera que les nombreux ouvrages rédigés par des « experts anti-terroristes » sur Al-Qaida et les réseaux jihadistes à partir des faux aveux d’Abou Zoubeida sont toujours en circulation et servent toujours de base à des analyses politiques et militaires bien que leurs fondements soient imaginaires.

RV

[1] Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis, Rapport final de la commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis , 2 février 2005 pour l’édition française, 22 juillet 2004 pour l’édition originale (téléchargeable ici).

[2] Brent Mickum, « The truth about Abu Zubaydah », The Guardian, 30 mars 2009.

[3] Ibid.

[4] Zayn al Abidin Muhammad Husayn v. Robert Gates, Respondents Memorandum of Points and Authorities in Opposition to Petitioner’s Motion for Discover and Petitioner’s Motion for Sanctions. Civil Action No. 08-cv-1360 (RWR), septembre 2009.

[5] « NEWS SUMMARY : Arrest May Deter Attacks », New York Times, 4 avril 2002.

[6] World : United States Western Mail, 3 avril 2002.

[7] Donald Rumsfeld News Transcript , Département de la Défense, 3 avril 2002.

[8] « Report : Insider May Testify On Zubaydah », United Press International (UPI), 2 avril 2002.

[9] United States Helsinki Commission Briefing Transcript Political/Congressional Transcript Wire, 22 juin 2007.

[10] Transcription d’un reportage de Kelli Arena sur Guantanamo, diffusé par CNN le 24 septembre 2006.

[11] Department of Defense News Briefing , Département de la Défense, 1er avril 2002.

[12] Gerry Gilmore, « Rumsfeld Confirms Capture of Senior Al Qaeda Leader », Département de la Défense, 2 avril 2002.

[13] « Profile : Abu Zubaydah », BBC News, 2 avril 2002.

[14] Remarks by the President at Connecticut Republican Committe Luncheon, discours du Président George W. Bush, Hyatt Regency Hotel, Greenwich (Connecticut), 9 avril 2002.

[15] Remarks by the President to the George C. Marshall ROTC Award Seminar on National Security, discours du Président George W. Bush, Virginia Military Institute, Lexington (Virginie), 17 avril 2002.

[16] Remarks by the President in Address to the Nation, discours du Président George W. Bush, Maison Blanche, 6 juin 2002.

[17] Remarks by the President at Thaddeus McCotter for Congress Dinner, discours du Président George W. Bush, Ritz Carlton Hotel, Dearborn (Michigan), 14 octobre 2002.

[18] Jeff Bliss et Tony Capaccio, « Iraq Group May Attack Outside Nation, McConnell Says Bloomberg.com », 5 février 2008 ; Richard Esposito et Jason Ryan, « CIA Chief : "We Waterboarded" », ABC News, 5 février 2008.

[19] Philip Shenon, « MIDEAST TURMOIL : INTELLIGENCE ; Officials Say Qaeda Suspect Has Given Useful Information », New York Times, 26 avril 2002.

[20] « More attacks have been prevented, officials say », The Seattle Times, 11 janvier 2003.

[21] David A. Vise et Lorraine Adams, « Bin Laden Weakened, Officials Say », The Washington Post, 11 mars 2000.

[22] Ibidem.

[23] Ibidem.

[24] Massimo Calabresi et Romesh Ratnesar, « Can we stop the next attack ? http://edition.cnn.com/ALLPOLITICS/... », CNN News, 4 mars 2002.

[25] Ibidem.

[26] « Who’s Who in al-Qaeda ? », BBC News, 27 avril 2007.

[27] Nick Schou, « One Degree of Separation », Orange County Weekly, 4 octobre 2001.

[28] Marlise Simons, « A NATION CHALLENGED : FRANCE ; Ninth Man Held in Suspected Plot Against Paris Embassy », New York Times, 4 octobre 2001.

[29] « Bin Laden Videos Suggest Location », The Cincinnati Post, 5 décembre 2001.

[30] Philip Shenon, « A NATION CHALLENGED : BALKAN TRAIL ; U.S. Labels an Arab Captive a Planner of Qaeda Attacks », New York Times, 23 janvier 2002.

[31] « U.S. Seeks New Head of Al Qaida Anti-American Operations », United Press International (UPI), 15 février 2002.

[32] Ibidem.

[33] Ibidem.

[34] « Profile : Abu Zubaydah », BBC News, 2 avril 2002.

[35] « BANK TERROR ATTACK FEAR ; Warning issued after interview », Birmingham Evening Mail, 20 avril 2002.

[36] John J. Lumpkin, « Al-Qaida Captive Talks of Terror », AP News, 24 avril 2002.

[37] « Bush Faces Dissent on European Trip », transcription, CNN News, 23 mai 2002 ; « Bush : ‘No war plans on my desk’ for Iraq », CNN.com, 23 mai 2002.

[38] George Tenet, At the Center of the Storm : The CIA During America’s Time of Crisis (Harper Perennial, New York, 2007).

[39] Peter Finn et Julie Tate, « CIA Says It Misjudged Role of High-Value Detainee Abu Zubayda, Transcript Shows », The Washington Post, 16 juin 2009.

[40] Washington’s Blog, « The Reason for the Cover-up Goes Right to the White House », 18 mars 2010.

[41] Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis, Rapport final de la commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis.

[42] Jane Meyer, The Dark Side : The Inside Story of How The War on Terror Turned into a War on American Ideals, (First Anchor Books, New York, 2009).

[43] Le Rapport de la Commission sur le 11-Septembre a basé onze de ses accusations sur les témoignages d’Abou Zoubeida obtenus sous la torture : les notes 18, 43 et 75 dans le chapitre 2 ; les notes 19, 31, 35 et 106 dans le chapitre 5 ; les notes 8 et 125 dans le chapitre 6 ; et les notes 90 et 108 dans le chapitre 7.

[44] Jane Meyer, The Dark Side.

[45] George W. Bush, discours de septembre 2006 ; « Bush Concedes CIA Held Suspects in Secret Prisons », NPR, 6 septembre 2006.

[46] Ron Hutcheson et James Kuhnhenn, « Iraq deal with Congress nears Bush says », Milwaukee Journal Sentinel, 26 septembre 2002 ; « Bush Says He and Congress Will Band Together on Iraq ; Capitol Hill Still Sour », Knight Ridder/Tribune Business News, 27 septembre 2002 ; Andrew Sullivan, « One tortured lie : that’s all it took for war », The Sunday Times, 26 avril 2009.

[47] Warren Richey, « ‘Alternative’ CIA tactics complicate Padilla case », The Christian Science Monitor, 15 septembre 2006.

[48] Neil A. Lewis, « A NATION CHALLENGED : THE DETAINEES ; U.S. Is Seeking Basis to Charge War Detainees », New York Times, 21 avril 2002.

[49] James Risen et Eric Lichtblau, « Bush altered rules on spying », International Herald Tribune, 17 décembre 2005.

[50] Amanda L. Jacobsen, « Why hasn’t Abu Zubaida been tried ? », The Washington Post, 28 mars 2012.

[51] Peter Finn, « Judge’s Order Could Keep Public From Hearing Details of 9/11 Trials », The Washington Post, 7 janvier 2009.

Kevin Ryan

Kevin Ryan Ancien directeur du laboratoire d’expertise chimique de Underwriters Laboratories. Il fut renvoyé après avoir mis en cause le rôle de sa compagnie dans l’établissement du rapport du NIST sur les attentats du 11-Septembre. Il est co-rédacteur en chef du Journal of 9/11 Studies. Il est membre fondateur de Scholars for 9/11 Truth & Justice et du 9/11 Working Group of Bloomington.

 
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