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Les experts de la sécurité nationale demandent à être entendus

Loin de calmer les esprits, le rapport de la Commission présidentielle sur le 11 septembre ne cesse de soulever et d’alimenter des polémiques. S’il permet d’établir, enfin, une version officielle des attentats et de rendre une nouvelle fois hommage aux victimes, il ignore les informations gênantes ou contradictoires et s’efforce d’effacer toute responsabilité autre que celle des « terroristes » pour se concentrer sur des propositions de réforme du renseignement. En réaction, un collectif d’experts de la sécurité intérieure, dont certains ont été licenciés pour avoir apporté à la commission des éléments troublants qui n’ont finalement pas été pris en compte, en appelle au Congrès. Ces « patriotes » s’inquiètent de réformes hâtives conçues par une commission-étouffoir qui a refusé d’examiner la réalité. Nous reproduisons le texte intégral de leur lettre ouverte au Congrès.

| Washington D. C. (États-Unis)
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La lettre suivante, adressée au Congrès, a été signée par 25 experts de la sécurité nationale.

Au Congrès des États-Unis :

La commission d’enquête nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis concluait son rapport en déclarant : « Nous souhaitons qu’un débat national ait lieu au sujet de l’intérêt de nos recommandations et nous participerons résolument à celui-ci. ». Dans cette optique, nous soussignés voulons attirer l’attention du Congrès et du peuple états-unien sur ce que nous pensons être de sérieux défauts dans ce rapport et ses recommandations. Aussi nous appelons le Congrès à s’abstenir de considérer le problème de manière étroitement politique et à mettre un frein à la course visant à appliquer les recommandations de la commission. Il n’est pas trop tard pour que le Congrès abandonne la pratique qui consiste à limiter les témoignages à ceux de politiques et de hauts bureaucrates de carrière, dont la plupart ont une réputation personnelle ainsi que des intérêts institutionnels à protéger. Il faut en revanche se saisir de cette occasion unique pour introduire des réformes salutaires ; cette occasion ne doit pas être gâchée par une précipitation politiquement motivée.

L’omission est l’un des principaux problèmes du rapport de la commission. Nous connaissons des cas et problèmes significatifs qui ont été correctement rapportés à la commission par ceux d’entre nous informés en premier lieu, mais qui pour une raison inconnue ont échappé à son examen. De graves problèmes et dysfonctionnements au sein d’agences gouvernementales ont de la même façon été rapportés devant la commission mais n’ont pas été inclus dans le rapport. Le rapport n’aborde tout simplement pas les problèmes clés au sein des communautés du renseignement, de la sécurité aérienne et des forces de l’ordre. L’omission de problèmes aussi graves, ayant des implications concrètes, et d’informations rend d’emblée le rapport imparfait et met en doute la validité de nombre de ses recommandations.

Nous croyons que l’une des vocations premières de la commission était d’établir des responsabilités, car cela est essentiel pour appréhender les erreurs qui ont mené au 11 septembre, ainsi que de prescrire les changements nécessaires. Cependant dans son rapport la commission ne fait porter de responsabilité à personne, mais déclare au contraire que « Notre objectif n’a pas été d’attribuer des responsabilités personnelles ». Autrement dit il s’agit de jouer le jeu politique, ce qui montre que l’objectif d’obtenir un consensus a pris le dessus par rapport à l’une des principales raisons d’être de la mise en place de cette commission. En demandant la définition de responsabilités, nous ne faisons pas référence à des erreurs quasi-innocentes causées par un « manque d’imagination » ou dues à l’« erreur humaine » ordinaire. Nous faisons plutôt référence à des actions ou inactions intentionnelles par des personnes responsables de notre sécurité nationale, actions ou inactions dictées par des mobiles autres que la sécurité du peuple des États-Unis. Le rapport ignore délibérément les responsables et fonctionnaires qui étaient, et sont toujours, clairement négligents et/ou dans une situation de manquement à leur devoir vis-à-vis de la nation. Si ces personnes sont protégées au lieu d’être tenues pour responsables, l’état d’esprit ayant permis au 11 septembre d’avoir lieu persistera, peu importe le nombre de couches bureaucratiques qui auront été ajoutées, peu importe la somme d’argent injectée dans les agences. Le caractère a de l’importance. L’intégrité personnelle, le courage et le professionnalisme font la différence. Seule une commission encline à ne faire porter la responsabilité à personne et à obtenir le consensus pouvait passer à côté de cela.

Nous comprenons, comme beaucoup d’Américains, que l’une des forces les plus précieuses pour nous défendre contre le terrorisme est l’engagement et les ressources de ces personnes qui travaillent sur les lignes de front. Avant même que la commission n’ait commencé son travail, beaucoup d’employés honnêtes et patriotes de diverses agences s’étaient manifestés avec en leur possession des informations et des mises en garde au sujet de problèmes liés au terrorisme, ainsi que de graves problèmes au sein de nos agences de renseignement et de sécurité aérienne. Sans ces individus, l’essentiel de ce que nous savons aujourd’hui des problèmes et faits significatifs concernant le 11 septembre serait resté dans l’obscurité. Ces informateurs ont été capables de faire passer la sécurité du peuple états-unien avant leur propre carrière et emploi, même si ils avaient des raisons de soupçonner qu’on avait dressé un mur devant eux. Malheureusement c’était bien le cas. Les représailles ont pris diverses formes : certains ont été ostracisés ; d’autres bâillonnés de manière formelle ou non, certains ont été licenciés. La commission n’a pas tenu compte de leur contribution, ni assumé l’urgence de protéger de tels patriotes des représailles de nombreux bureaucrates qui tendent à donner une priorité absolue à leur honneur et à la protection de leur propre carrière.

La commission a certes insisté sur le fait que les entraves à la circulation de l’information étaient une cause principale de l’échec à saisir les occasions de prévenir la tragédie. Mais elle a fait l’impasse sur une vérité essentielle. Le secret maintenu par la répression menace la sécurité nationale autant que les querelles bureaucratiques de territoire. Il maintient la vulnérabilité au terrorisme causée par les dysfonctionnements gouvernementaux. Les réformes ne seront que des tigres de papier faute de sauf-conduit pour les informateurs, afin de leur permettre de rester honnêtes en pratique. Il est irréaliste de s’attendre à ce que des fonctionnaires défendent le public s’ils ne peuvent pas se défendre eux-mêmes. Les profils courageux sont une exception, pas la règle. Malheureusement, les droits actuels des informateurs sont un piège cruel et un aimant à cynisme. Le Whistleblower Protection Act (Ndt. loi encadrant la dénonciation pour l’intérêt commun) est devenu un moyen efficace de se débarrasser des dénonciateurs en avalisant leur licenciement. Aucun fonctionnaire n’a accès à un tribunal d’assises comme c’est le cas pour les employés du secteur privé, pour qui le Congrès a légiféré suite aux débâcles Enron/MCI. Les fonctionnaires ont besoin de droits tout aussi authentiques et applicables pour défendre les familles américaines que les salariés du privé pour défendre les investissements de l’Amérique. Il faudra de la volonté parlementaire pour combler cette lacune dans les recommandations de la commission sur le 11 septembre.

La commission, en plus de son énumération incomplète des «  faits et circonstances  », de son manquement intentionnel à établir des responsabilités et de son mépris pour la connaissance, l’expertise et l’expérience de ceux qui font véritablement le travail, s’apprête maintenant à mettre la pression sur le Congrès et notre nation pour qu’ils appliquent promptement ses recommandations. Si nous ne voulons pas insinuer que toutes les recommandations de ce rapport sont erronées, nous affirmons cependant que la liste de recommandations de la commission n’inclut pas des mesures nécessaires d’urgence, et de plus nous objectons que certaines de ces recommandations, telles que la création d’un « Tsar du renseignement » ou l’augmentation aléatoire des budgets des services de renseignement conduira à une augmentation de la complexité et de la confusion dans un système déjà complexe et hautement bureaucratique.

Le Congrès a accordé des audiences non seulement à des membres de la commission, mais aussi à une pléiade d’autres politiques de carrière dont très peu ont travaillé dans le renseignement, ainsi qu’à des hauts bureaucrates dont beaucoup ont des intérêts directs à sauver l’honneur et éviter toute responsabilité. Le Congrès n’a pas inclus les voix de ceux qui travaillent au sein de la communauté du renseignement et au-delà, dans les communautés liées à la sécurité nationale qui sont confrontés aux vrais problèmes jour après jour et qui possèdent l’expérience et l’expertise nécessaires - bref, ceux qui non seulement font le travail, mais sont suffisamment consciencieux pour sortir la tête de l’eau et signaler les obstacles qu’ils rencontrent en s’efforçant de l’accomplir efficacement.

Nous soussignés, qui avons travaillé dans diverses agences gouvernementales (FBI, CIA, FAA, DIA, Douanes) responsables de la sécurité nationale et de la sûreté publique, en appelons à vous au Congrès pour que vous incluiez la voix de ceux qui ont une connaissance et une expertise de premier plan sur les problèmes importants. Nous nous tenons prêts à jouer notre rôle.

Respectueusement,

- Costello, Edward J., Jr., ancien agent spécial, contre-renseignement, FBI (Federal Bureau of Investigations)
- Cole, John M., ancien spécialiste des opérations de renseignement, FBI
- Conrad, David "Mark," agent responsable de poste à la retraite, affaires internes, douanes U.S.
- Dew, Rosemary N., ancien agent spécial, contre-terrorisme et contre-renseignement, FBI
- Dzakovic, Bogdan, ancien chef d’équipe "Red Team", FAA (Federal Aviation Administration)
- Edmonds, Sibel D., ancienne spécialiste linguiste, FBI
- Elson, Steve, Navy Seal retraité & ancien agent spécial, FAA & U.S. Navy
- Forbes, David, analyste en questions de sécurité gouvernementale, logistique et aviation, BoydForbes Inc.
- Goodman, Melvin A., ancien analyste sénior / chef de division, CIA ; ancien employé du Center for International Policy
- Graf, Mark, ancien analyste, DOE (Département de l’énergie)
- Graham, Gilbert M., agent spécial retraité, contre-renseignement, FBI
- Kleiman, Diane, agent spécial retraité, douanes U.S.
- Kwiatkowski, Lt. Col. Karen U., USAF (ret.) ; analyste politique vétéran, DoD (Département de la défense)
- Larkin, Lynne A., ancien officier d’opérations, CIA
- MacMichael, David, ancien officier d’évaluation sénior, CIA
- McGovern, Raymond L., ancien analyste, CIA
- Pahle, Theodore J., officier de renseignement sénior retraité, DIA
- Sarshar, Behrooz, spécialiste linguiste retraité, FBI
- Sullivan, Brian F., agent spécial retraité & spécialiste de la gestion des risques, FAA
- Tortorich, Larry J., officier retraité de la marine U.S., U.S. Navy & Dept. of Homeland Security/TSA
- Turner, Jane A., agent spécial retraité, FBI
- Vincent, John B., agent spécial retraité, contre-terrorisme, FBI
- Whitehurst, Dr. Fred, agent spécial en chef retraité /examinateur de pièces à conviction en laboratoire, FBI
- Wright, Col. Ann, U.S. Army (ret.) ; ancien officier de la diplomatie
- Zipoli, Matthew J., Special Response Team (SRT), DOE

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