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Impérialisme de marché

L’Institut américain de l’entreprise à la Maison-Blanche

L’Institut américain de l’entreprise à la Maison-Blanche

L’Institut américain de l’entreprise (AEI) est devenu le propagandiste du patronat républicain en faveur de l’impérialisme du libre-marché. Comme des poupées russes, il héberge la Nouvelle initiative atlantique (NAI) qui pilote l’intégration euro-atlantique, et le projet pour un nouveau siècle américain (PNAC) qui a rédigé le programme de la présidence Bush. L’Institut est dirigé en sous-main par l’ancien président Gerald Ford et l’actuel vice-président Dick Cheney. Comme chaque année, ils avaient convié ce week-end, dans une station de sport d’hiver du Colorado, une centaine de personnalités pour débattre à huis clos. Cette fois, il s’agissait de rectifier la stratégie électorale de George W. Bush.

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Gerald Ford au milieu de ses collaborateurs, Lynne et Dick Cheney.

Dans les années 30, aux États-Unis, le grand patronat a applaudi la remise en ordre du système boursier après le krach de Wall Street et la création de commissions de régulation de l’activité économique par branche. Mais il a rejeté les mesures sociales du président Franklin D. Roosevelt (autorisation des syndicats, sécurité sociale, allocation chômage) et plus encore sa volonté de planifier la production. Aussi, lorsqu’en 1943, les démocrates proposent au Congrès de prévoir le maintien du blocage des prix après la guerre pour prévenir un nouveau krach boursier, des grands patrons se mobilisent pour défendre la « libre-entreprise ». C’est ainsi que naît l’American Enterprise Institute (AEI), autour du géant des antibiotiques Bristol-Myers, de celui de l’agro-alimentaire General Mills et de la Chemical Bank. Pour alimenter son action de lobbying, l’Institut rémunère quelques spécialistes de renom comme le doyen de la faculté de droit d’Harvard, Roscoe Pound, et surtout le journaliste Raymond Moley, ancien conseiller économique de Roosevelt ayant changé de camp.

Le parrainage de Gérald Ford

Pendant la première décennie, l’AEI se concentre sur le lobbying parlementaire. En 1954, un responsable de la Chambre de Commerce des États-Unis, Willliam J. Baroody Sr, prend la direction de l’Institut. Sans cesser de s’adresser aux parlementaires, l’American Enterprise Institute se tourne vers le grand public pour se faire le propagandiste du patronat. En 1974, le président Gerald Ford intègre dans son équipe plusieurs intellectuels de l’AEI, dont William J. Baroody Jr (le fils) qu’il charge de ses contacts dans la société civile, sous le contrôle du secrétaire-général de la Maison-Blanche, Dick Cheney. Du coup, les Baroody n’ont pas de difficultés à convaincre les grands patrons de se montrer généreux. Ils drainent des fonds considérables pour atteindre un budget de l’ordre de 8 millions de dollars annuels et financent une kyrielle de livres sur les bienfaits du capitalisme et le danger soviétique. Parmi les best-sellers, L’Esprit du capitalisme démocratique du théologien catholique Michael Novak [1], ou encore Deux Hourras pour le capitalisme du journaliste anti-communiste Irving Kristol [2].

Lorsque Gerald Ford quitte la Maison-Blanche, en 1976, lui et une douzaine de ses collaborateurs deviennent salariés de l’Institut [3].

Dans l’opposition, l’American Enterprise Institute se révèle être une formidable machine de guerre pour les républicains, toutefois il subit la concurrence de la nouvelle Fondation Heritage, moins prestigieuse, mais bien plus réactive [4] et de l’Institut Cato. William J. Baroody Sr meurt en 1979, peu de temps avant l’entrée de Reagan à la Maison-Blanche. Son fils, Baroody Jr, tente de poursuivre son œuvre, mais les financements se dispersent entre associations concurrentes. L’AEI perd de ses moyens et de son influence. Il tente de se démarquer de ses rivaux en se repositionnant sur un créneau plus modéré. La crise atteint son paroxysme, en 1986, lorsque les fondations d’extrême droite Olin et Smith Richardson, considérant que l’Institut dérive au centre, lui retirent leur soutien financier. Baroody Jr est contraint à la démission tandis que l’AEI sombre dans les dettes.

Un juriste des équipes Nixon et Reagan, Christopher DeMuth, prend la direction de l’Institut et rétablit la ligne dure. Il lui faudra quatre ans pour assainir la situation financière. Il s’attache notamment à développer le Forum mondial que Gerald Ford anime chaque année à Beaver Creek (Vail Valey, Colorado). C’est là, à huis clos, que se nouent les grandes intrigues du Parti républicain. L’édition 2004 a réuni ce week-end (16 au 19 juin) une centaine de personnalités triées sur le volet. Autour du vice-président Dick Cheney, on y a beaucoup débattu de la stratégie électorale dans la campagne présidentielle en cours. C’est au cours de cette réunion amicale que le patron de la Réserve fédérale a prêté serment devant le vice-président pour son cinquième mandat consécutif [5].

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Quelques chercheurs de l’American Enterprise Institute : (de gauche à droite) Richard Perle, Michael Novak, Michael A. Ledeen, Newt Gingrich, Charles Murray, Lynne Cheney, Joshua Muravchik et Danielle Pletka.

L’ombre de Dick Cheney

Avec un budget 2002 de 18 millions de dollars, l’American Enterprise Institute emploie désormais 75 chercheurs et autant d’administratifs. Parmi les stars de l’AEI, citons Lynne V. Cheney (épouse de Dick), Elisabeth Cheney (fille de Dick) [6], David Frum (ancien rédacteur des discours de George W. Bush) [7], Newt Gingrich (ancien président de la Chambre des représentants), Jane Kirkpatrick (ambassadeur à Genève) et surtout Richard Perle (conseiller du département de la Défense). Parmi les experts, citons quelques auteurs bien connus des lecteurs de notre rubrique tribunes libres internationales : Reuel Marc Gerecht partisan d’une intervention en Iran ; Michael A. Leeden (ancien membre de la Loge P2) toujours disponible pour encenser la politique israélienne ; Joshua Muravchik prêt à exporter la démocratie par la force ; Danielle Pletka à la recherche d’une nouvelle aventure militaire ; etc.

L’évolution de l’AEI vers l’extrême droite est apparue publiquement au milieu des années 90 avec la publication de deux ouvrages. La Courbe en cloche [8] de Richard Murray théorise la prédisposition génétique des Noirs à commettre des crimes et justifie les politiques d’incarcération de masse. La Fin du racisme [9] de Dinesh D’Souza affirme que l’esclavage des Noirs n’était pas une pratique raciste, mais une réaction sociale pour encadrer leurs pathologies. L’ouvrage se poursuit en dénonçant l’anti-racisme qui serait plus dangereux que le racisme lui-même.

En 1996, L’American Enterprise Institute s’inquiète du retard pris dans la réalisation du plan Baker pour l’Europe. Les États d’Europe centrale et orientale peinent à s’adapter au capitalisme et à rejoindre l’OTAN et l’Union européenne. Quant à l’Europe occidentale, elle semble rétive aux réformes, particulièrement la France qui vient de rejeter bruyamment les projets Juppé. Ce retard général repousse à beaucoup plus tard la fusion de l’ALENA et de l’UE au sein d’une grande zone de libre-échange transatlantique. Pour relancer le processus, l’Institut convoque une grande conférence à Prague (10-12 mai 1996) et fonde la Nouvelle Initiative Atlantique (NAI). Cette association satellite est co-présidée par Henry Kissinger [10] et Lane Kirkland (secrétaire-général de l’AFL-CIO) [11]. Elle est patronnée par Vaclav Havel, Margaret Thatcher, Helmut Schmidt, Leszek Balcerowicz et George Shultz. Elle rencontre immédiatement le soutien de tout ce qui compte de personnalités républicaines de l’armée, de la politique et de la finance.

Signalons que, pour la France, y participent Alain Besançon [12], Paul Fabra, Emmanuel Leroy-Ladurie [13], Henri Lepage, Georges Liébert [14], Pierre Manent [15], Luc de La Barre de Nanteuil, Jean-François Revel, puis Alain Madelin [16] et Pierre Hassner.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la Nouvelle initiative atlantique multiplie les rencontres et publications sur le « conspirationnisme » et l’antisémitisme supposés des Européens, le fossé transatlantique grandissant etc.

Enfin, l’American Enterprise Institute héberge dans ses locaux le think-tank électoral de George W. Bush : le Projet pour un nouveau siècle américain (PNAC). Il est présidé par William Kristol (fils d’Irving) et dirigé par Gary Schmitt. C’est là qu’est concocté, à l’attention des donateurs de campagne, la version explicitement impérialiste du programme de Junior. C’est aussi là que l’on prépare longuement l’invasion de l’Irak [17].

C’est donc de manière tout à fait logique que, le 26 février 2003, le président George W. Bush a choisi le dîner de gala annuel de l’American Enterprise Institute pour dévoiler son programme de conquête de l’Irak et de création d’une zone de libre-échange au Moyen-Orient.

[1] The Spirit of Democratic Capitalism

[2] Two Cheers for Capitalism. Sur Irving Kristol, voir « Quand la CIA finançait les intellectuels européens » par Denis Bonneau, Voltaire, 27 novembre 2003.

[3] Notamment Arthur Burns, Robert Bork, Laurence Silberman, Antonin Scalia, James C. Miller III, John Snow, Rudolph Penner et David Gergen.

[4] « Le prêt-à-penser de la Fondation Heritage », Voltaire, 8 juin 2004.

[5] Greenspan sworn in by Cheney, UPI, 21 juin 2004.

[6] « Le dispositif Cheney » par Thierry Meyssan, Voltaire, 6 février 2004.

[7] « Le programme des faucons pour 2004 » par Thierry Meyssan, Voltaire, 25 décembre 2003.

[8] The Bell Curve

[9] The End of Racism

[10] « Le retour d’Henry Kissinger » par Thierry Meyssan, Voltaire, 28 novembre 2002.

[11] Voir l’enquête de Paul Labarrique dans Voltaire : « AFL-CIO ou AFL-CIA ? », 2 juin 2004 ; et « 1962-1979, L’AFL-CIO et la contre-insurrection syndicale » 11 juin 2004.

[12] « La face cachée de la Fondation Saint-Simon » par Denis Bonneau, Voltaire, 10 février 2004.

[13] Saint-Simon, op.cit.

[14] Saint-Simon, op.cit.

[15] Saint-Simon, op.cit.

[16] « Madelin et Lellouche contre Chirac », Voltaire, 15 avril 2003.

[17] « La planification secrète de l’invasion de l’Irak » par Thierry Meyssan, Voltaire, 9 mars 2004.

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Globalisation économique
La théorie du « libre-échange », énoncée au XVIIIe siècle, visait initialement à empêcher les Néerlandais de fermer leur empire colonial au commerce anglais. Elle servit d’argumentaire politique à l’expansion coloniale britannique, imposant une division du travail à l’échelle internationale qui s’avéra beaucoup plus efficace pour piller les ressources que le système colonial lui-même.
En 1941, les Anglo-Saxons se donnèrent comme but de guerre le passage du mode d’exploitation colonial à celui de l’échange inégal après la victoire sur la tyrannie nazie. Ainsi la Charte de l’Atlantique promeut la décolonisation, le libre-échange et la libre-circulation maritime. Ce modèle fut formalisé en 1947 par les accords du GATT. Il a été renforcé à l’ère Reagan-Thatcher par un vaste mouvement de privatisation et de dérégulation.
En 1991 le président Bush père énonça sa vision d’un nouvel ordre mondial : la globalisation. L’objectif est de profiter du vide créé par la disparition de l’URSS pour étendre la domination anglo-saxonne en privilégiant l’expansion économique sur l’expansion militaire. Le nouveau modèle vise non seulement à une libre-circulation des produits, mais aussi des services et des capitaux, le tout régulé par un tribunal arbitral qui empiète sur la souveraineté des États. Il est aujourd’hui incarné par l’Organisation mondiale du Commerce.
Au XXIe siècle, ce processus se prolonge avec la dématérialisation de l’économie. Les Anglo-Saxons ferment leurs industries de biens de consommation pour ne garder que leur industrie militaire. Ils inventent une économie basée sur les « produits financiers » (c’est-à-dire la spéculation) et les redevances de la « propriété intellectuelle » (c’est-à-dire des droits d’usage). Ils étendent leur contrôle de la libre-circulation des biens et des services à l’espace aérien en prétextant la « guerre au terrorisme » et à l’espace maritime sous couvert de « lutte contre la piraterie ». Cependant, la colonisation anachronique de l’Irak en 2003 et son coût exorbitant manquent de provoquer l’effondrement financier de l’Empire. Le président Obama et le Premier ministre Brown tentent alors de sauver le système en vidant les places financières étrangères et en contraignant les capitaux à migrer vers les paradis fiscaux anglo-saxons. En outre, dans un mouvement concerté, les États occidentaux placent tous les moyens financiers publics au service de quelques banques privées qui peuvent alors non seulement éviter la chute, mais acquérir les sociétés défaillantes, dans un gigantesque mouvement de concentration des richesses.
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