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De la révolution au mercenariat

Les Moudjahidin perdus

Issus de la résistance armée à la dictature du shah d’Iran, les Moudjahidin du peuple ambitionnaient une révolution islamique et sociale, mais furent écartés par l’ayatollah Khomeiny. D’alliances objectives en compromis douteux, puis en trahison certaine, ils devinrent le bras armé de Washington contre leur propre peuple. Responsables d’attentats dans une quinzaine de pays contre les intérêts iraniens et ayant participé aux pires exactions du régime de Saddam Hussein, ils sont aujourd’hui considérés comme une organisation terroriste, mais bénéficient du soutien des faucons états-uniens.

| Paris (France)
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Maryam Radjavi

L’Organisation iranienne des Moudjahidin du peuple (Mujahedin-e Khalq) a été créée par des musulmans progressistes, en 1965, pour renverser la dictature de Mohammed Rezâ Pahlavi. Celui-ci, aidé par le MI6 britannique et la CIA états-unienne, avait mit fin, en 1953, au gouvernement socialiste de Mohammad Mossadegh qui entendait nationaliser les ressources pétrolières et redistribuer les richesses au peuple. Il avait consolidé son pouvoir personnel grâce à une terrible police politique, la Savak, étroitement encadrée par les services anglo-saxons [1]. Plus de cinq cent milles personnes furent arrêtées et emprisonnées entre 1957 et 1978, tandis que des milliers d’opposants étaient victimes de tribunaux d’exception, de tortures et d’exécutions sommaires. Dans son rapport annuel de 1975, Amnesty International écrivait : « Aucun pays au monde n’a de bilan pire que l’Iran [du shah] en matière de Droits de l’homme ».

Pendant cette période, les Moudjahidin du peuple développent une guérilla urbaine, tout comme les Fedayins du peuple, qui sont eux de véritables marxistes-léninistes. Les deux partis subissent en retour une répression féroce. Lors du renversement du shah, ils sont donc trop affaiblis pour pouvoir jouer le rôle politique dont ils rêvent. C’est le clergé, mobilisé derrière l’ayatollah Ruhollâh Khomeiny, qui prend les rênes du pouvoir en février 1979. Celui-ci, intronisé officieusement par Washington [2], s’appuie sur un soutien populaire mésestimé pour lancer une importante révolution sociale et, très rapidement, rompre avec ses soutiens états-uniens.

Iran, 1979. Les Moudjahidin écartés de la Révolution islamique

Symboliquement, Khomeiny nomme à la tête du gouvernement provisoire Mehdi Bazargan, qui a été incarcéré à quatre reprises sous l’Ancien régime pour son opposition au shah. L’Iran connaît alors un vaste mouvement d’épuration et de répression des royalistes et des policiers de la SAVAK, mais aussi une profonde révolution sociale, inspirée tout autant de 1789 et 1917 que du Coran. De nombreuses richesses sont nationalisées (banques, compagnies d’assurances, grands complexes industriels). Les grands domaines agricoles sont occupés de façon « sauvage » par les paysans sans terre, et des « conseils ouvriers » sont élus et prennent le contrôle des usines. Soutenu par les Moudjahidin du peuple, Mehdi Bazargan, digne représentant du Bazar, le mouvement socialement conservateur prônant la libéralisation des échanges, se retrouve en porte-à-faux face au glissement toujours plus à gauche de la révolution et aux mutations accélérées de la société iranienne. Vite discrédité, il quitte le pouvoir au moment de la « deuxième révolution » initiée par l’imam Khomeiny dont l’objectif est de mettre fin à l’ingérence étrangère, principalement états-unienne, dans le pays.

Sur la base de documents récupérés dans les archives secrètes de l’ambassade des États-Unis à Téhéran, occupée à partir de novembre 1979 par des « étudiants islamiques », de nombreux hommes politiques et même des partis réputés « pro-occidentaux » sont menacés par le pouvoir iranien, tels que Amir Entezam, ancien vice-Premier ministre, Hassan Nazih, ancien directeur de la National Iranian Oil Company, Rahmatollah Mognadam-Maraghi, chef du Parti radical et l’ayatollah Chariat Madari, considéré comme un libéral de droite. Au final, le clergé chiite rejoue une partition déjà connue de l’histoire iranienne : asseoir son pouvoir en se faisant le champion de la cause nationale contre l’exploitation étrangère. De facto, son opposition, qu’elle soit royaliste ou d’une autre faction révolutionnaire, se trouve en position d’allié objectif des États-Unis. Dans ce contexte, les Moudjahidin, qui sont devenus un parti de masse capable de rassembler à Téhéran 150 000 partisans et sympathisants, en juin 1979, prennent leur distance avec le comportement des étudiants islamiques, bien qu’ayant salué au départ la prise de l’ambassade états-unienne. Sous la houlette de leur leader Massoud Radjavi, ils se dressent contre l’imam Khomeiny qui, en retour, stigmatise avec virulence dans ses discours les « islamo-marxistes ». Dans le même temps, les autres mouvements d’opposition que sont les Fedayins du peuple et le Parti démocratique kurde (PDK) subissent de violentes dissidences internes : les premiers adoptent une ligne politique « anti-impérialiste » comparable à celle du parti communiste iranien Toudeh, tandis qu’au sein du PDK, « une fraction, celle-là minoritaire, s’est séparée de la majorité, dirigée par M. Abdel Rahman Ghassemlou, en l’accusant de collaborer avec l’Irak et l’OTAN » [3]. Peu à peu, les Moudjahidin du peuple incarnent la principale formation d’opposition au pouvoir en place à Téhéran en prônant un État islamique sans la mainmise de l’appareil clérical sur le pouvoir. Se fondant sur une interprétation « socialiste » du Coran, ils développent « une vision autogestionnaire de l’organisation politique de la communauté islamique » qui « doit devenir son propre "imam" » [4]. Le pouvoir est donc exercé à la base, et non pas par la classe des théologiens.

France, 1981. Massoud Radjavi se réfugie à Paris, rapprochement avec les États-Unis

En raison de cette opposition idéologique forte, les Moudjahidin ne sont pas représentés ni au Conseil de la révolution, ni au sein du gouvernement provisoire de Mehdi Bazargan. Ils subissent la censure des médias à l’encontre de leurs activités et déclarations, tandis qu’une répression à peine voilée du mouvement contraint ses membres à militer dans une semi-clandestinité. La prise de contrôle de tous les postes de pouvoir par le Parti de la République islamique (PRI) soutenu par Khomeiny et dirigé par l’ayatollah Behechti accélère la marginalisation politique des Moudjahidin. Le déclenchement en septembre 1980 de la guerre Iran-Irak par les troupes de Saddam Hussein, poussé par Washington et ses alliés atlantistes, rend la situation intérieure encore plus tendue. Le président iranien, Bani Sadr, adversaire du PRI, est menacé et les religieux craignent qu’il ne s’allie avec les Moudjahidin. En mars 1981, de violents affrontements à l’université de Téhéran voient les partisans du président être rejoints par des membres du mouvement de Massoud Radjavi, contre des hommes de main du PRI. Le conflit au sommet de l’État tourne à l’avantage des théocrates, qui destituent le président Bani Sadr, le 10 juin 1981. Celui-ci se réfugie dans la clandestinité, tandis que les Moudjahidin se font menaçants. Le 28 juin 1981, un attentat, qui leur est attribué, décime les dirigeants du PRI, tuant l’ayatollah Behechti ainsi que quatre ministre, six ministres adjoints et le quart du groupe parlementaire du PRI. Dans la foulée le mouvement subit une vague d’arrestations, des militants de gauche, dont de nombreux Moudjahidin, sont exécutés, tandis que de multiples attaques armées sont lancées contre le régime. Massoud Radjavi se réfugie à Paris, avec le président Bani Sadr, en juillet 1981. François Mitterrand vient juste d’accéder à la présidence de la République.

Alliés objectifs de la France et des États-Unis, les Moudjahidin du peuple vont perdre tout soutien populaire en Iran et commencer leur lente dérive. Ils deviennent le bras armé de « l’Occident » face au régime islamique, dans la « guerre » [5] que vont se livrer Paris et Téhéran autour du règlement du contentieux Eurodif. L’Iran avait en effet accepté, en1974, de prêter un milliard de dollars à la France, par l’intermédiaire du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Cette somme devait servir à construire une nouvelle centrale nucléaire à Pierrelatte. En échange, l’Iran se voyait ouvrir le capital d’Eurodif, où elle détenait une minorité de blocage. De plus, Téhéran obtenait l’accès à 10 % de l’uranium enrichi produit à Pierrelatte et pouvait ainsi envisager d’accéder au statut de puissance nucléaire. La France, qui avait signé cet accord avec l’Iran du shah, refuse de l’honorer une fois l’ayatollah Khomeyni au pouvoir. Celui-ci va donc exercer une importante pression sur Paris pour obtenir satisfaction, en multipliant les attentats, les assassinats ciblés et les échanges de prisonniers [6].

Les Moudjahidin du peuple permettent, à l’inverse, à la France et aux États-Unis de frapper des cibles sur le sol iranien. Devenus des mercenaires, ils trahissent leur pays et soutiennent l’Irak dans le conflit sanglant qui l’oppose à la République islamique. Ils vont même jusqu’à installer sur les terres de Saddam Hussein leurs principaux centres d’opération, en 1987.

Mais la multiplication des attentats iraniens sur le sol français pousse Paris, et notamment le gouvernement de Jacques Chirac intronisé en mars 1986, à négocier avec Téhéran. Officiellement, les Moudjahidin du peuple vont alors servir de monnaie d’échange entre les deux pays pour la libération des otages français au Liban. En réalité, ils subissent surtout les dommages collatéraux des négociations franco-iraniennes autour de la coopération nucléaire, comme étape intermédiaire pour une « normalisation » des relations diplomatiques. Ils servent donc d’écran de fumée pour empêcher que soient révélés les réels enjeux des négociations. Mais les conséquences qui vont les frapper sont bel et bien réelles.

Irak, 1986. Alliance avec Saddam Hussein en guerre contre l’Iran

Ainsi, en juin 1986, le chef des Moudjahidin du peuple, Massoud Radjavi, est expulsé de Paris vers Bagdad, à la grande satisfaction des responsables iraniens, tels que Ali Ahani, directeur pour l’Europe et l’Amérique au ministère des Affaires étrangères iranien [7]. Il ne s’agit pourtant pas là d’une bonne nouvelle pour Téhéran, puisque le leader des Moudjahidin signe, peu après, un accord avec Saddam Hussein. L’organisation continue ses actions terroristes sur le sol iranien, assassinant, en février 1987, un responsable provincial chargé de l’éducation, Ali Iranmanesh [8]. Trois jours plus tard, l’Irak renonce pour deux semaines à bombarder les villes iraniennes quotidiennement attaquées jusque-là par les chasseurs bombardiers irakiens. Selon un communiqué officiel, cette décision a été prise suite à la demande formulée par le chef des Moudjahidin, Massoud Radjavi, auprès du président Saddam Hussein, « au nom des masses iraniennes et de leurs forces militant contre le régime iranien » [9]. Un tel recours aux Moudjahidin pour justifier une trêve avait déjà eu lieu, en juillet 1985, en invoquant « une demande formulée par M. Radjavi ».

États-Unis, 1987. Fracture au sein de la classe politique sur l’utilisation des Moudjahines

Malgré l’engagement militaire des Moudjahines iraniens aux côtés de l’Irak contre leur propre pays [10], ils seront, dans les mois qui suivent, lâchés par la France et des États-Unis. En avril 1987, le porte-parole du département d’État, Charles Edgar Redman, affirme qu’il « ne voit pas de raison » de soutenir un mouvement qui « prône la violence » et a « une longue histoire de terrorisme ». Il ressort à cette occasion l’épisode selon lequel les Moudjahidin auraient « assassiné au moins six Américains » lors des années d’opposition au shah, et souligne qu’ils ont réalisé un certain nombre d’actes terroristes en Iran, notamment des attentats à la bombe en juin et août 1981 qui ont fait « beaucoup plus de cent victimes ». Le 22 avril 1987, le département d’État états-unien annonce dans la continuité « que ses récents contacts avec des représentants de cette organisation ne représentent pas un changement dans la politique américaine à l’égard du terrorisme » [11].

En août 1987, alors que cinquante-deux membres du Congrès états-unien demandent au secrétaire d’État, George Schulz, de soutenir les Moudjahidin du peuple dans leur lutte contre le régime de l’imam Khomeiny, Phyllis Oakley, porte-parole du département d’État affirme que si les « États-Unis déplorent les excès du régime Khomeiny (...), ils n’approuvent pas pour autant l’usage de la terreur et de la violence par des groupes d’opposition », préparant le terrain à une réponse négative de la part de la diplomatie états-unienne [12].

France, 1987. Expulsion de Moudjahidin par le gouvernement Chirac, opposition des socialistes

En décembre, c’est la France, par la voix de son ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, qui fait expulser plusieurs dizaines d’opposants iraniens au régime de Téhéran, et notamment des membres des Moudjahidin du peuple. Le Premier ministre, Jacques Chirac, déclare : « L’Iran est irrité à juste titre par l’abus du droit d’asile de la part d’un certain nombre de réfugiés iraniens ». Le porte-parole des Moudjahidin met directement en cause les négociations secrètes entre Paris et Téhéran : « Le gouvernement français est en train de payer, pour ses otages, une lourde rançon aux tortionnaires de Khomeiny et à son régime chancelant. La résistance iranienne et le peuple d’Iran n’oublieront pas ces actes inamicaux (...). Nous payons le prix d’un marchandage qui n’honore personne, ni la France, ni l’Iran. » [13].

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Mgr Jacques Gaillot
et Maryam Radjavi

La décision des autorités françaises suscite de nombreuses réactions d’indignation de la part d’associations ou d’hommes politiques souhaitant prendre la défense des Moudjahidin. C’est le cas du Haut commissariat pour les réfugiés (HCR), qui demande à connaître les motifs de la mesure d’expulsion ainsi que des précisions sur les personnes concernées [14]. La CIMADE, France Terre d’Asile, le GISTI et la Ligue des Droits de l’Homme protestent. Trois avocats, Mes Henri Leclerc, Jean-Philippe Mignard et Francis Teitgen dénoncent la « vassalisation de notre droit aux volontés de l’ayatollah Khomeiny », tandis que Jack Lang s’enflamme : « Honte à Pasqua. Honte au gouvernement Chirac qui, par ce geste indigne, renie le droit d’asile et pactise avec la dictature de Khomeiny » [15]. Lionel Jospin, alors premier secrétaire du Parti socialiste, évoque une expulsion « brutale » et demande des explications au gouvernement [16]. Le député socialiste, Louis Mexandeau, attaque Charles Pasqua dans l’hémicycle : « Vous avez payé aux autorités iraniennes un pourboire ou un acompte en monnaie iranienne : l’unité de compte est le réfugié iranien ou kurde ! » La réponse du ministre de l’Intérieur est cinglante : « C’est votre droit, M. Mexandeau, de vous déclarer solidaire des Moudjahidin du peuple qui, aujourd’hui, combattent le régime de Khomeiny, comme ils l’ont aidé hier à prendre le pouvoir. Vous aurez du mal à les présenter comme des démocrates authentiques et on peut imaginer quel régime s’instaurerait en Iran s’ils prenaient le pouvoir, mais ce n’est pas mon problème. Mon problème, c’est que, en tant que ministre de l’Intérieur, je ne puis tolérer que l’on se livre sur notre sol à des opérations, à un chantage et à des menaces tendant à faire régner la terreur dans une autre partie de la communauté iranienne » [17].

Cette levée de boucliers de la part de la Mitterrandie amène à s’interroger sur les rapports qu’elle entretient, depuis 1981, avec l’organisation iranienne. [18]. Elle est relayée, sur la scène internationale, par de violentes critiques de la part de parlementaires britanniques, états-uniens et italiens [19]. Margaret Thatcher, alors Premier ministre britannique, s’inquiète même publiquement de ce qui pourrait apparaître comme une « prime » aux preneurs d’otages. [20]. Jacques Chirac y répond en affirmant que la France refuse de transiger avec l’Iran et en démentant avoir payé une rançon pour le retour des otages Jean-Louis Normandin et Roger Auque, mettant « au défi » ceux qui disent le contraire, notamment « dans la presse anglo-saxonne, pour des raisons précises qui n’ont pas changé depuis Lawrence d’Arabie » [21].

Le président François Mitterrand va d’ailleurs révéler sa position en janvier 1988, en apportant officiellement son soutien aux réfugiés iraniens, au terme d’une rencontre avec Jean-Pierre Hocké, haut-commissaire au réfugié, qu’il assure de son « plein soutien ». Dans le même temps, Danielle Mitterrand reçoit « longuement les familles des réfugiés iraniens expulsés » et se rend, en tant que présidente de l’association France-Libertés, sur les lieux mêmes où les opposants iraniens font la grève de la faim [22]. La presse rappelle alors avec délectation que Charles Pasqua avait lui-même signé en juillet 1985, en tant que sénateur, un texte de soutien aux Moudjahidin du peuple de Massoud Radjavi.

Autre sujet d’interrogation, la destination choisie pour les expulsés : ceux-ci sont envoyés vers le Gabon, une décision prise à Antibes, lors du sommet franco-africain, au terme de négociations entre Jacques Foccart, alors conseiller de Jacques Chirac pour les affaires africaines, et le président gabonais Omar Bongo, en présence du général Imbot, directeur de la DGSE [23].

Des opposants iraniens continuent néanmoins de résider en France, notamment Chapour Bakhtiar, le dernier chef du gouvernement impérial, et Abolhassan Bani Sadr, l’ancien président de la République islamique [24].

Finalement, sept des quinze expulsés sont rapatriés en France, au terme d’une campagne de mobilisation internationale, relayée par la presse, non seulement en France, mais aussi aux États-Unis et au Royaume Uni [25].

Irak, 1991. Répression des chiites et des kurdes pour le compte de Saddam Hussein

La répression de l’Iran envers les Moudjahidin engagés aux côtés des forces irakiennes ne faiblit pas. En août 1988, lors d’une offensive dans le centre-ouest de l’Iran, ils perdent plus d’un millier d’hommes tandis que sept personnes sont exécutées à Batharan pour avoir « collaboré avec les membres de ce mouvement qui avaient envahi la région » [26]. De nombreux prisonniers politiques sont également exécutés début 1989 et Kassem Radjavi (frère de Massoud) est assassiné à Genève, le 24 avril 1990.

Repliés sur eux-mêmes, les Moudjahidin sont devenus une sorte de secte militaire, placée sous l’autorité d’un couple tout-puissant, les Radjavi, secondé par un groupe de femmes sans pitié. Ils sont entre 6 000 et 8 000 vivant en communauté dans des bases fermées, installées en plein désert. En 1991, à l’issue de la Guerre du Golfe, l’Irak de Saddam Hussein, laissé exsangue mais debout par les États-Unis, doit réprimer la révolte des chiites et des kurdes contre le gouvernement ba’assiste. Pour cette opération, Saddam Hussein pourra compter non seulement sur la passivité des États-Unis (qui ont laissé les hélicoptères irakiens décoller alors même que l’espace aérien devait être verrouillé), mais aussi sur le fanatisme des Moudjahidin devenus exécuteurs des basses œuvres de son régime. Le New York Times relate ainsi le témoignage de Karim Haghi, ancien garde du corps de Massoud et Maryam Radjavi, selon lequel « on nous a expliqué que si ces révoltes parvenaient à renverser Saddam Hussein, ce serait la fin de notre mouvement. (...) Maryam Radjavi nous a conseillé de les tuer avec des tanks afin de garder nos balles pour d’autres opérations. » [27].

Le 5 avril 1993, des ambassades ou des institutions iraniennes sont la cible d’attentats dans 13 pays. Ils sont attribués aux Moudjahidin, qui n’ont pourtant pas la capacité opérationnelle des les perpétrer tous simultanément. La presse de l’époque présente cette action de grande ampleur comme une riposte à un bombardement d’un camp des Moudjahidin en Irak. Il est plus probable qu’il s’agisse d’une opération plus complexe : pour empêcher l’Argentine d’acquérir de nouvelles technologies nucléaires israéliennes, Téhéran aurait commandité au Jihad islamique un attentat contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, le 17 mars, faisant 29 morts et 200 blessés. En rétorsion, Tel Aviv aurait commandité aux Moujahidines du peuple des attentats contre des ambassades iraniennes.

France, 1993. Expulsion pour protéger « les intérêts supérieurs de l’État »

En novembre 1993, la présence sur le sol français de la femme de Massoud Radjavi suscite une crise diplomatique entre la France et l’Iran. Le mouvement des Moudjahidin continue d’être violemment combattu par la République islamique, tandis que l’organisation réalise des opérations de représailles sur place, tel que la destruction de onze oléoducs en juin 1993, en réponse à l’assassinat de l’un de ses membres à Karachi, au Pakistan [28]. Téhéran appelle à l’expulsion immédiate de Maryam Radjavi, le 9 novembre, et le même jour, l’ambassade de France et les locaux d’Air France à Téhéran sont visés par deux attentats, faisant deux blessés légers. Ils sont revendiqués par le « Hezbollah du sud de Téhéran ». Peu de temps après, le ministre turc de l’Intérieur annonce l’expulsion des Moudjahidin du peuple et des opposants kurdes iraniens se trouvant dans son pays. La donne a changé, et le mouvement iranien n’y a plus sa place. Comment comprendre autrement le refus opposé par le gouvernement d’Édouard Balladur à l’extradition vers la Suisse de deux Iraniens soupçonnés d’avoir assassiné Kazem Radjavi sur le sol helvétique ? La raison invoquée est lapidaire : il s’agit, selon le gouvernement, de protéger « les intérêts supérieurs de l’État ». On découvre à cette occasion, la dérive sectaire de l’organisation : pour « tenir » les membres en exil en Occident, les Radjavi les contraignent à confier leurs enfants à d’autres membres, situés dans d’autres pays.

Les États-Unis eux-mêmes prennent leurs distances. Après avoir fait ressurgir le spectre des six ressortissants états-uniens assassinés par l’organisation du temps du shah, les autorités accusent Razi Ahmed Youssef, un des auteurs présumés de l’attentat de 1993 contre le World Trade Center, d’être également responsable de l’attentat contre le mausolée de l’imam Reza en Iran, le 20 juin 1994, qui avait fait vingt-cinq morts et soixante-dix blessés. Une action attribuée aux Moudjahidin du peuple par Téhéran. En juin 1995, c’est au tour de l’Allemagne de refuser à Maryam Radjavi l’entrée sur son territoire pour un meeting d’opposants iraniens à Dortmund [29]. L’Iran profite de l’embellie diplomatique pour s’attaquer frontalement aux Moudjahidin : en mai 1995, ce sont deux dirigeantes du mouvement qui sont assassinées à Bagdad. En juillet, Téhéran bombarde la principale base militaire de l’organisation et fait tuer trois membres du mouvement à Bagdad. L’Iran réclame en parallèle à Saddam Hussein qu’il lui livre Massoud Radjavi, toujours présent sur le sol irakien. Le 31 juillet, deux attentats attribués aux Moudjahidin secouent Téhéran, non loin du siège de l’Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak, un mouvement d’opposition chiite au régime de Bagdad.

1997. Rapprochement pétrolier Iran-États-Unis, les Moudjahidin déclarés « terroristes »

En 1997, le département d’État états-unien de Madeleine Albright place la branche politique du mouvement, le Conseil National de Résistance Iranienne, sur sa liste des organisations terroristes. D’après une note d’information du Parlement australien, les attentats perpétrés en 1992 contre des ambassades iraniennes à l’étranger et attribués aux Moudjahidin auraient beaucoup pesé dans la décision de Washington. La décision survient dans le cadre d’une tentative de rapprochement irano-états-unienne sur fonds d’intérêts pétroliers. D’après Le Figaro, l’Iran est à l’époque le principal bénéficiaire de plusieurs contrats signés par Total et par Shell, que l’administration Clinton souhaite laisser passer sans appliquer les sanctions extra-territoriales votées en 1996 par le Congrès : face à celui-ci, écrit le quotidien français, « les ténors du lobby pétrolier, tel l’ex-secrétaire d’État James Baker, sont peut-être en train d’imposer leur vue : dans la course au pétrole et au gaz de la Caspienne, les compagnies américaines traînent la loi D’Amato-Kennedy comme un boulet » [30]. La même année, l’accession à la présidence de Mohammad Khatami, plutôt apprécié par Washington, est considérée comme un camouflet pour les Moudjahidin, qui appelaient au boycott du scrutin.

Lâchée par leurs appuis extérieurs, les Moudjahidin n’abandonnent pas le combat. En 1998, ils revendiquent l’attentat contre le Tribunal révolutionnaire de Téhéran et l’attaque manquée du quartier général des Gardiens de la Révolution. En août, ils assassinent Assadollah Ladjervardi, ancien procureur des tribunaux révolutionnaires et ex-directeur de la plus grande prison d’Iran. En 1999, c’est le siège du ministère des Renseignementsquiest visé par une attaque au mortier, puis le général Ali Sayad Chirazi qui est assassiné en avril. En juin, l’Iran réplique en tirant trois missiles sol-sol de longue portée sur une des bases des Moudjahidin située sur le sol irakien, à 110 kilomètres au nord de Bagdad. Téhéran peut compter, dans sa lutte, sur le soutien de la France : lors de la visite du président Khatami à Paris, en octobre 1999, les autorités françaises déploient un important dispositif de sécurité et procèdent même à des opérations de police contre les opposants iraniens, en gage de bonne volonté. Une démarche qui suscite cette réaction indignée de Me Henri Leclerc, président de la Ligue des droits de l’homme. Selon lui, l’action contre les Moudjahidin est à mettre en parallèle avec l’arrestation de manifestants tibétains et de membres de Reporters sans frontières lors de la visite officielle du président chinois, Jiang Zemin. Il ajoute même :« L’Iran est l’un des pires régimes du monde pour les atteintes aux libertés » [31].

Irak 2003. Promesses non-tenues des États-Unis à l’Iran

Devenus inutiles en eux-mêmes, les Moudjahidin vont à nouveau devenir une monnaie d’échange diplomatique permettant à l’Iran de refaire surface sur la scène internationale. En mars 2002, Téhéran conclut ainsi un accord avec Ankara : la République islamique place le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sur sa liste des organisations terroristes, tandis que la Turquie fait de même avec les Moudjahidin du peuple [32]. Les deux pays procèderont par la suite à des échanges de prisonniers appartenant aux deux mouvements, en gage de coopération. Les États-Unis eux-mêmes vont collaborer avec l’Iran sous couvert de « guerre au terrorisme ». Malgré les démentis des officiels iraniens, plusieurs diplomates occidentaux font ainsi part, en décembre 2002, de la participation de leur pays au renversement du régime des Talibans afghans, honnis par Téhéran [33]. Selon ces diplomates, l’Iran aurait été jusqu’à communiquer aux responsables états-uniens des informations sur le programme d’armement chimique irakien, lors d’une rencontre tenue secrète à Paris. Les États-Unis auraient de leur côté cherché à s’assurer de la coopération de l’opposition chiite irakienne après l’invasion du pays. En échange de ces garanties, Washington se serait engagé à éliminer la menace des Moudjahidin du peuple [34]

Effectivement, le 15 avril 2003, les forces de la Coalition bombardent, dans le pays nouvellement conquis, les bases des Moudjahidin du peuple. Cependant, il semble bien que ni l’Iran, ni les Etats-Unis, n’aient décidé d’honorer, au final, leurs engagements initiaux. La minorité chiite en Irak apparaît en effet bien plus active que ne le souhaiterait l’administration états-unienne et a, en conséquence, été la cible de plusieurs attentats meurtriers. Par ailleurs, l’armée états-unienne aurait, avant d’attaquer les camps d’entraînement des Moudjahidin, averti les occupants de quitter les lieux afin d’éviter toute perte. Mieux, le 22 avril, les forces de la Coalition signent un cessez-le-feu avec l’organisation, une initiative saluée par Massoud Radjavi [35] et violemment critiquée par Téhéran.

États-Unis, 2003. Les faucons aux côtés des Moudjahidin

C’est que l’organisation compte de nombreux soutiens aux États-Unis, particulièrement dans les rangs des faucons prêts à s’allier avec quiconque pourrait participer au renversement du régime iranien. Un article de Newsweek de septembre 2002 faisait ainsi état d’un rapport des services états-uniens consacré aux liens de Saddam Hussein avec des organisations terroristes. Il n’y était fait aucune référence à Al Qaïda, mais bien aux Moudjahidin du peuple, ce qui n’a pas manqué de plonger dans l’embarras les responsables états-uniens dont certains sont connus pour en être des sympathisants [36]. Sa façade états-unienne, le Conseil national de résistance iranien, qui a son siège à Washington dans les locaux du National Press Building, a pourtant elle aussi été placée sur la liste des organisations terroristes en 1999 par le département d’État. D’après Newsweek, le mouvement bénéficierait du soutien de plus de deux cents membres du Congrès, mais aussi de celui de l’actuel secrétaire à la Justice, John Ashcroft. Lors d’une manifestation du mouvement devant l’ONU, pour protester contre un discours du président Khatami, John Ashcroft et Chris Bond, tous deux républicains du Missouri, avaient rédigé un communiqué de solidarité avec les Moudjahidin, lu et acclamé en public à cette occasion. Une photographie de John Ashcroft figure également dans une plaquette de présentation du mouvement distribuée au Capitole. Un autre de ses soutiens n’est autre que le sénateur démocrate du New Jersey, Bob Torricelli, qui a été accusé par son adversaire républicain, Doug Forrester, d’avoir reçu 100 000 dollars des Moudjahidin pour financer sa campagne. Depuis le 11 septembre 2001, ces soutiens se sont logiquement faits plus rares.

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Meeting des Moujahidines du Peuple le 24 janvier 2004, à Washington
En présence de Richard Perle, conseiller du Pentagone et des Gipsy Kings.

Le journal parlementaire états-unien The Hill recense, dans un article paru en avril 2003, les élus états-uniens qui continuent de défendre les Moudjahidin. Parmi ceux-ci, on trouve Ileana Ros-Lehtinen, présidente républicaine de la sous-commission aux relations internationales consacrée au Proche-Orient et à l’Asie centrale, mais aussi le congressman républicain du Colorado Tom Tancredo, Edolphus Town, Gary Ackerman, Lincoln Diaz-Balart et Sheila Jackson Lee. Des connexions politiques qui expliquent l’inertie états-unienne face aux Moudjahdines. D’après le département de la Justice, les représentants d’une organisation que le département d’État qualifie de terroriste ne sont pas nécessairement en violation de la loi fédérale, comme l’a expliqué l’un des porte-parole de l’équipe de John Ashcroft : « Le simple fait qu’un groupe soit désigné comme [une organisation terroriste étrangère] ne rend pas nécessairement ce groupe illégal ». Au contraire, l’organisation est même recensée par le département de la Justice en tant que lobbyiste sur le Foreign Agents Registration Act [37].

Dans le cadre de la guerre au terrorisme, les Moudjahidin sont un véritable enjeu politique pour la diplomatie états-unienne. Un laxisme de Washington sur ce dossier remettrait en cause le bien-fondé de sa lutte contre le terrorisme international. C’est pour cette raison qu’à la suite des opérations policières menées simultanément en Australie et en France contre les Moudjahidin du peuple, au début de l’été 2003, le département d’État et le département du Trésor ont attaqué à leur tour l’organisation en août, fermant ses bureaux et gelant ses comptes bancaires. Aujourd’hui, alors que le régime iranien se retrouve confronté à une grave crise institutionnelle, la tentation est grande pour les faucons de Washington d’avoir une nouvelle fois recours à son bras armé pour déstabiliser la République islamique. Mais l’administration Bush doit savoir, pour s’être plusieurs fois brûlé les doigts en voulant jouer aux apprentis sorciers dans la région, que la désignation d’un dirigeant iranien depuis l’étranger a peu de chances d’aboutir. La participation des Moudjahidin du peuple, aux côtés des troupes de Saddam Hussein, aux massacres de la guerre Iran-Irak et à la répression des insurrections chiites et kurdes de 1991, a depuis longtemps carbonisé la légitimité de l’organisation auprès de la population iranienne. L’idée de les voir associés d’une quelconque manière à l’exercice du pouvoir à Téhéran ne peut que faire frémir les observateurs avertis de la vie politique iranienne.

Irak 2003. Promesses non-tenues des États-Unis à l’Iran

Devenus inutiles en eux-mêmes, les Moudjahidines vont à nouveau devenir une monnaie d’échange diplomatique permettant à l’Iran de refaire surface sur la scène internationale. En mars 2002, Téhéran conclut ainsi un accord avec Ankara : la République islamique place le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sur sa liste des organisations terroristes, tandis que la Turquie fait de même avec les Moudjahidines du peuple [38]. Les deux pays procèderont par la suite à des échanges de prisonniers appartenant aux deux mouvements, en gage de coopération. Les États-Unis eux-mêmes vont collaborer avec l’Iran sous couvert de « guerre au terrorisme ». Malgré les démentis des officiels iraniens, plusieurs diplomates occidentaux font ainsi part, en décembre 2002, de la participation de leur pays au renversement du régime des Talibans afghans, honnis par Téhéran [39]. Selon ces diplomates, l’Iran aurait été jusqu’à communiquer aux responsables états-uniens des informations sur le programme d’armement chimique irakien, lors d’une rencontre tenue secrète à Paris. Les États-Unis auraient de leur côté cherché à s’assurer de la coopération de l’opposition chiite irakienne après l’invasion du pays. En échange de ces garanties, Washington se serait engagé à éliminer la menace des Moudjahidines du peuple [40]

Effectivement, le 15 avril 2003, les forces de la Coalition bombardent, dans le pays nouvellement conquis, les bases des Moudjahidines du peuple. Cependant, il semble bien que ni l’Iran, ni les Etats-Unis, n’aient décidé d’honorer, au final, leurs engagements initiaux. La minorité chiite en Irak apparaît en effet bien plus active que ne le souhaiterait l’administration états-unienne et a, en conséquence, été la cible de plusieurs attentats meurtriers. Par ailleurs, l’armée états-unienne aurait, avant d’attaquer les camps d’entraînement des Moudjahidines, averti les occupants de quitter les lieux afin d’éviter toute perte. Mieux, le 22 avril, les forces de la Coalition signent un cessez-le-feu avec l’organisation, une initiative saluée par Massoud Radjavi [41] et violemment critiquée par Téhéran.

 

États-Unis, 2003. Les faucons aux côtés des Moudjahidines

C’est que l’organisation compte de nombreux soutiens aux États-Unis, particulièrement dans les rangs des faucons prêts à s’allier avec quiconque pourrait participer au renversement du régime iranien. Un article de Newsweek de septembre 2002 faisait ainsi état d’un rapport des services états-uniens consacré aux liens de Saddam Hussein avec des organisations terroristes. Il n’y était fait aucune référence à Al Qaïda, mais bien aux Moudjahidines du peuple, ce qui n’a pas manqué de plonger dans l’embarras les responsables états-uniens dont certains sont connus pour en être des sympathisants [42]. Sa façade états-unienne, le Conseil national de résistance iranien, qui a son siège à Washington dans les locaux du National Press Building, a pourtant elle aussi été placée sur la liste des organisations terroristes en 1999 par le département d’État. D’après Newsweek, le mouvement bénéficierait du soutien de plus de deux cents membres du Congrès, mais aussi de celui de l’actuel secrétaire à la Justice, John Ashcroft. Lors d’une manifestation du mouvement devant l’ONU, pour protester contre un discours du président Khatami, John Ashcroft et Chris Bond, tous deux républicains du Missouri, avaient rédigé un communiqué de solidarité avec les Moudjahidines, lu et acclamé en public à cette occasion. Une photographie de John Ashcroft figure également dans une plaquette de présentation du mouvement distribuée au Capitole. Un autre de ses soutiens n’est autre que le sénateur démocrate du New Jersey, Bob Torricelli, qui a été accusé par son adversaire républicain, Doug Forrester, d’avoir reçu 100 000 dollars des Moudjahidines pour financer sa campagne. Depuis le 11 septembre 2001, ces soutiens se sont logiquement faits plus rares.

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Meeting des Moujahidines du Peuple le 24 janvier 2004, à Washington
En présence de Richard Perle, conseiller du Pentagone et des Gipsy Kings.

Le journal parlementaire états-unien The Hill recense, dans un article paru en avril 2003, les élus états-uniens qui continuent de défendre les Moudjahidines. Parmi ceux-ci, on trouve Ileana Ros-Lehtinen, présidente républicaine de la sous-commission aux relations internationales consacrée au Proche-Orient et à l’Asie centrale, mais aussi le congressman républicain du Colorado Tom Tancredo, Edolphus Town, Gary Ackerman, Lincoln Diaz-Balart et Sheila Jackson Lee. Des connexions politiques qui expliquent l’inertie états-unienne face aux Moudjahdines. D’après le département de la Justice, les représentants d’une organisation que le département d’État qualifie de terroriste ne sont pas nécessairement en violation de la loi fédérale, comme l’a expliqué l’un des porte-parole de l’équipe de John Ashcroft : « Le simple fait qu’un groupe soit désigné comme [une organisation terroriste étrangère] ne rend pas nécessairement ce groupe illégal ». Au contraire, l’organisation est même recensée par le département de la Justice en tant que lobbyiste sur le Foreign Agents Registration Act [43].

Dans le cadre de la guerre au terrorisme, les Moudjahidines sont un véritable enjeu politique pour la diplomatie états-unienne. Un laxisme de Washington sur ce dossier remettrait en cause le bien-fondé de sa lutte contre le terrorisme international. C’est pour cette raison qu’à la suite des opérations policières menées simultanément en Australie et en France contre les Moudjahidines du peuple, au début de l’été 2003, le département d’État et le département du Trésor ont attaqué à leur tour l’organisation en août, fermant ses bureaux et gelant ses comptes bancaires. Aujourd’hui, alors que le régime iranien se retrouve confronté à une grave crise institutionnelle, la tentation est grande pour les faucons de Washington d’avoir une nouvelle fois recours à son bras armé pour déstabiliser la République islamique. Mais l’administration Bush doit savoir, pour s’être plusieurs fois brûlé les doigts en voulant jouer aux apprentis sorciers dans la région, que la désignation d’un dirigeant iranien depuis l’étranger a peu de chances d’aboutir. La participation des Moudjahidines du peuple, aux côtés des troupes de Saddam Hussein, aux massacres de la guerre Iran-Irak et à la répression des insurrections chiites et kurdes de 1991, a depuis longtemps carbonisé la légitimité de l’organisation auprès de la population iranienne. L’idée de les voir associés d’une quelconque manière à l’exercice du pouvoir à Téhéran ne peut que faire frémir les observateurs avertis de la vie politique iranienne.

[1] La Savak a été créée, en 1957, à Londres, par le MI6. Des cours de torture ont été dispensés par des officiers de la CIA. En outre, des commandos SAS britanniques ont entraîné et encadré l’armée impériale pour réprimer le mouvement kurde. En échange, le shah a accepté les conditions d’exploitations fixées par les compagnies pétrolières anglo-saxonnes, et l’installation d’une station d’espionnage électronique du GCHQ britannique à la frontière irano-soviétique.

[2] Les États-Unis étaient inquiets de voir leur protégé, Mohammed Rezâ Pahlavi, devenir de moins en moins contrôlable et manifester des ambitions régionales démesurées. Ils avaient donc décidé de le renverser au profit d’un tiers qu’ils pensaient, à tort, plus malléable.

[3] « L’offensive contre la révolution islamique en Iran », par Éric Rouleau, Le Monde diplomatique, octobre 1980.

[4] « La guerre ouverte succède au conflit de tendances au sein du mouvement islamique iranien », par Ahmad Fraoughy, Le Monde diplomatique, août 1981.

[5] D’après Une Guerre, de Dominique Lorentz, Les Arènes, 1997.

[6] Pour le détail de cette période, voir Une Guerre, op.cit.

[7] « Les négociations franco-iraniennes dans une phase difficile », par Alain Frachon, Le Monde, 23 janvier 1987.

[8] « Iran : un responsable provincial assassiné », Le Monde d’après l’AFP, 19 février 1987.

[9] « L’Irak annonce la suspension conditionnelle de ses raids sur les villes iraniennes », Le Monde, 20 février 1987.

[10] La branche militaire des Moudjahidin, l’Armée nationale de libération de l’Iran, se bat aux côtés des forces irakiennes sur le front. D’après « La "normalisation" avec Téhéran va bon train », par Yves Heller, Le Monde, 9 décembre 1987.

[11] « Mise au point du département d’État sur ses contacts avec les Moudjahidin », Le Monde d’après AFP, 24 avril 1987.

[12] « Après la libération de M. Charles Glass, Washington annonce le retour à Damas de son ambassadeur », Le Monde d’après AFP et Reuters, 21 août 1987.

[13] « Le ministère de l’Intérieur annonce l’expulsion de plusieurs dizaines d’opposants iraniens », Le Monde, 8 décembre 1987.

[14] « Le HCR demande des précisions à la France », par Isabelle Vichniac, Le Monde, 9 décembre 1987.

[15] « Onze des opposants iraniens promis à l’expulsion ont le statut de réfugié », Le Monde, 9 décembre 1987.

[16] « M.Jospin : brutal », Le Monde, 9 décembre 1987.

[17] « Le PS attaque M. Pasqua sur le sort des réfugiés », Le Monde, 14 décembre 1987.

[18] D’après Gérard Boureau, maître de conférence à l’université de Paris Sud, l’appartenance au mouvement des Moudjahidin du peuple était « dans l’intérêt » des réfugiés iraniens pour obtenir une carte de séjour, « la caution des Moudjahidin étant, jusqu’à présent, un élément jugé très positif dans un dossier ». Voir « Expulsions et contre-vérités », par Gérard Boureau, Le Monde, 29 décembre 1987.

[19] « Deux des Iraniens expulsés au Gabon sont reconduits à Londres et à Stockholm », Le Monde, 14 décembre 1987.

[20] « Une entorse au processus de normalisation avec Téhéran ? », Le Monde, 15 janvier 1988.

[21] « M. Chirac : "Nous soupçonnons une complicité entre l’Iran et les détenteurs d’otages" », Le Monde, 16 décembre 1987.

[22] « Les gestes sans équivoque de M. et Mme Mitterrand », par Yves Heller, Le Monde, 9 janvier 1988.

[23] « Les "doutes" et les "réserves" de M. Malhuret », Le Monde, 12 décembre 1987.

[24] « La "normalisation" avec Téhéran va bon train », par Yves Heller, Le Monde, 9 décembre 1987.

[25] « L’aboutissement d’une négociation obligée », Le Monde, 15 janvier 1988.

[26] « Un rapport de l’ONU accuse les Irakiens d’avoir fait "un usage répété" des armes chimiques », Le Monde, 3 août 1988.

[27] « La face cachée des Moudjahidin », par Elaine Sciolino, New York Times, paru dans Courrier International, 10 juillet 2003.

[28] « Iran : Opposition », Les Échos, 9 juin 1993.

[29] « Bonn refoule une opposante iranienne », par Lorraine Millot, Libération, 17 juin 1995.

[30] « Grandes manœuvres dans le Golfe », par Jean-Jacques Mevel, Le Figaro, 15 octobre 1997.

[31] « Triste jour pour la démocratie », Le Figaro, 28 octobre 1999. Pour la réalité de l’état des libertés fondamentales en Iran depuis l’arrivée au pouvoir de Khatami, voir le rapport de la Commission sénatoriale française des Affaires économiques et du Plan et notre article « La société iranienne paralysée », Voltaire, 5 février 2004.

[32] « Iran, Turkey agree to brand People’s Mujahedin, PKK "terrorists" : diplomat », AFP, 28 mars 2002.

[33] D’après un rapport d’Ahmed Rashid consacré aux Talibans, ces derniers auraient accueilli à plusieurs reprises des membres des Moudjahidin du peuple à Kandahar. « The Taliban : Exporting Extremism », par Ahmed Rashid, Foreign Affairs, novembre/décembre 1999.

[34] « Behind the rhetoric, US and Iran cooperating over Iraq », AFP, 1er décembre 2002.

[35] « Iraq-based Iranian opposition welcomes "ceasefire" with US », AFP, 22 avril 2003.

[36] « Ashcroft’s Baghdad Connection », par Michael Isikoff, Newsweek, 26 septembre 2002.

[37] « Iran ’terrorist’ group fins support on Hill », by Sam Dealy, The Hill, 2 avril 2003.

[38] « Iran, Turkey agree to brand People’s Mujahedin, PKK "terrorists" : diplomat », AFP, 28 mars 2002.

[39] D’après un rapport d’Ahmed Rashid consacré aux Talibans, ces derniers auraient accueilli à plusieurs reprises des membres des Moudjahidines du peuple à Kandahar. « The Taliban : Exporting Extremism », par Ahmed Rashid, Foreign Affairs, novembre/décembre 1999.

[40] « Behind the rhetoric, US and Iran cooperating over Iraq », AFP, 1er décembre 2002.

[41] « Iraq-based Iranian opposition welcomes "ceasefire" with US », AFP, 22 avril 2003.

[42] « Ashcroft’s Baghdad Connection », par Michael Isikoff, Newsweek, 26 septembre 2002.

[43] « Iran ’terrorist’ group fins support on Hill », by Sam Dealy, The Hill, 2 avril 2003.

 
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