Réseau Voltaire
L’anti-Kissinger

Donald Rumsfeld, un Florentin au pouvoir

Habile manœuvrier, Donald Rumsfeld s’est opposé au sein du Parti républicain au réalisme d’Henry Kissinger. Loin d’être belliciste par idéologie, ce disciple de Machiavel s’est fait faucon pour faire rêver les États-uniens de grandeur après l’humiliation du Vietnam. Mêlant politique et affaires avec son ami Franck Carlucci, il a accumulé influence et fortune. Écarté de la course à la Maison-Blanche au profit de George Bush père, il a poursuivi son chemin jusqu’à atteindre le pouvoir suprême dans l’ombre de sa marionnette, George Bush fils.

| Paris (France)
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Né en 1932, Donald Rumsfeld est le fils de George Rumsfeld, un agent immobilier de Chicago. Le jeune Donald effectue ses études à New Trier High School, où il devient la vedette de l’équipe de lutte, championne de l’État. À Princeton, il sera même le capitaine de l’équipe, un poste occupé, deux ans plus tôt, par son camarade de chambre lui aussi promis à un brillant avenir, Frank Carlucci.

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Donald Rumsfeld
champion de lutte

En 1956, il manque d’être sélectionné pour les Jeux Olympiques dans cette discipline, mais doit renoncer pour cause de blessure. Il devient attaché parlementaire au Congrès, tout en étant consultant pour la banque d’investissement AG Becker, avant de se lancer lui-même dans la compétition politique. En 1962, il est candidat lors d’une primaire républicaine de Chicago, face à un responsable d’une compagnie d’assurance soumise à une enquête fédérale. L’un des assistants de Rumsfeld à l’époque, Jeb Stuart Magruder, fait en sorte que de nombreuses questions soient posées au candidat sur ce scandale. Magruder sera plus tard accusé de parjure dans l’affaire du Watergate. Mais le travail qu’il a accompli est payant : Rumsfeld remporte la primaire, et le siège de Congressman.

Ascension républicaine

Au Congrès, il se révèle comme beaucoup de Républicains un conservateur économique et un modéré sur le plan social. Il soutient la législation sur les droits civils, et mène le combat pour le remplacement de la conscription par une armée de métier. Cependant son domaine de prédilection reste les questions de sécurité nationale. Il participe ainsi au House Committee on Science and Astronautics, qui s’intéresse aux programmes de la NASA. L’agence spatiale états-unienne est à l’époque dirigée par l’ancienne élite scientifique du IIIe Reich [1]. C’est également au nom de cet intérêt pour les questions stratégiques qu’il rejoint le Center for Strategic and International Studies [2], fondé en 1962 par Richard V. Allen, le Républicain conservateur qui deviendra le Conseiller à la sécurité nationale de Ronald Reagan. Rumsfeld est alors un des premiers membres du Congrès à fréquenter le think-tank.

Après la cinglante défaite de Barry Goldwater en 1964, il mène la révolte des Républicains souhaitant un changement à la présidence du parti, occupée par Charles Halleck. À la tête d’un groupe de Congressman républicains, notamment Charles Goodell, Robert Griffin, Albert Quie et Robert Ellsworth, il parvient à le faire remplacer par Gerald Ford, dont il devient un des plus proches conseillers.
Pour faciliter l’élection d’un Républicain à la Maison-Blanche, Rumsfeld se préoccupe d’écarter tout candidat démocrate crédible. Il encourage donc un de ses amis démocrates, Allard K. Lowenstein, leader du mouvement anti-guerre et l’un des membres les plus libéraux du Congrès, à présenter un obscur candidat à l’investiture contre le président sortant Lyndon Johnson. Ce dernier est battu dans une primaire ce qui relance la course à l’investiture démocrate, cette fois entre Hubert Humphrey et Robert Kennedy, mais ce dernier est assassiné le 5 juin 1968. La voie est libre pour les Républicains.

La vraie-fausse période « libérale » de Rumsfeld

Humphrey est aisément écrasé par Nixon, qui remporte près de 40 États sur 50, malgré un nombre de voix comparable à celui du candidat démocrate. Après cette victoire, à laquelle il a notamment participée en tant que porte-parole des Républicains, Rumsfeld espère poursuivre son ascension politique. Mais son ambition et son soutien à Gerald Ford lui ont valu de solides inimitiés au sein de l’équipe de Nixon : pour preuve, il est écarté du poste de président du Parti républicain par Bob Haldeman, ainsi que de nombreux postes de l’administration présidentielle. Il obtient finalement la présidence de l’Office of Economic Opportunity (Bureau de perspective économique) bien qu’il soit très critique envers les lois anti-pauvreté. Il négocie en plus un poste d’assistant présidentiel et un bureau à la Maison-Blanche. Dans le cadre de ses nouvelles fonctions, il se choisit un assistant en la personne de Richard Cheney, et recrute également son ami Frank Carlucci qui venait de débuter une carrière d’agent de terrain à la CIA. Les trois hommes deviendront, chacun à leur tour, secrétaire à la Défense. L’OEO compte aussi parmi ses employés William Bradley, futur sénateur et candidat présidentiel, Christine Todd Whitman, future gouverneure du New Jersey et administratrice de l’Agence de protection de l’environnement, Terry Lenzner, futur membre de la Commission sénatoriale sur le Watergate.

La politique de Rumsfeld à la tête de l’agence anti-pauvreté permet à la presse de le qualifier de « libéral ». Une étiquette qui peut lui nuire au sein du Parti républicain. Il choisit donc, fin 1970, de se rapprocher du pouvoir, et obtient un poste de conseiller du président, à la Maison-Blanche.

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Donald Rumsfeld, Henry
Kissinger et Richard
Nixon

L’époque est difficile : l’armée états-unienne est embourbée au Vietnam sans espoir de victoire, tandis que la guerre devient impopulaire. Des dissensions apparaissent au sein même de l’administration présidentielle. Donald Rumsfeld préconise de ne pas s’entêter dans une voie sans issue et de se retirer. Il convainc un petit groupe comprenant George P. Shultz, alors directeur de l’Office of Management and Budget ; Clark MacGregor, conseiller pour les relations avec le Congrès ; et John Ehrlichman, en charge de la politique intérieure, de faire pression sur le président. Au point qu’en avril 1971, Richard Nixon irrité envisage de se séparer de Rumsfeld, ce dont le dissuadent son conseiller Henry A. Kissinger et le secrétaire général de la Maison-Blanche Bob Hademan. En définitive, les trois hommes décident d’envoyer Rumsfeld pour une « mission » de deux mois en Europe, avec Robert Finch. Il est sensé y discuter de la consommation de drogues avec des responsables européens. À son retour, Richard Nixon lui offre un poste à la fois à sa mesure et suffisamment éloigné, représentant des États-Unis auprès de l’OTAN.

Rumsfeld accepte, mais les proches conseillers du président lui réclament d’attendre la fin de la campagne présidentielle, pour laquelle le jeune loup politique pourrait être utile. En effet, il est alors très proche de John Mitchell et Charles Colson, deux spécialistes des « coups politiques » travaillant pour Nixon. D’après les enregistrements secrets de la Maison-Blanche réalisés à l’époque, Rumsfeld a, à plusieurs reprises, proposé au président Nixon de monter des opérations pour son compte, en recueillant des informations sur des adversaires politiques ou en faisant jouer ses liens privilégiés avec George Gallup, le responsable de l’institut de sondage Gallup Poll, considéré comme un pacifiste. Si l’efficacité de ces démarches est difficile à évaluer, il n’en demeure pas moins que Nixon est finalement réélu en novembre 1972.

En 1973 et 1974, Rumsfeld est en Europe, à l’OTAN, lorsqu’éclate le scandale du Watergate. Épargné par la tourmente, il propose tout de même à Nixon de lui apporter de l’aide dans ce dossier. Car malgré les tensions inhérentes à l’exercice du pouvoir, une certaine complicité unit les deux hommes. Nixon respecte ceux qui acceptent de jouer la compétition politique, et notamment d’en affronter les échecs qui ont jalonné son propre parcours. À cet égard, Rumsfeld diffère des autres conseillers du président tels que Haldeman, Ehrlichman et Kissinger, qui se satisfont de leur statut d’ « hommes de l’ombre ». De plus, Rumsfeld est considéré comme une excellente vitrine publique pour la Maison-Blanche, un très bon porte-parole. Dans le tumulte du Watergate, Nixon ne relève cependant pas l’offre de services de son conseiller. Un heureux coup du sort pour Rumsfeld, qui n’est donc pas éclaboussé par le scandale. Au contraire, il en profite puisqu’à la démission de Nixon, le vice-président Gerald Ford le nomme dans l’équipe de transition.

L’anti-Kissinger

Rumsfeld appelle immédiatement son plus proche conseiller à Washington, Richard Cheney, qui a profité du départ de son supérieur en Europe pour faire une incursion dans le monde des affaires, au sein d’une société de conseil. La nouvelle équipe dirigée par Gerald Ford se voit confier une mission simple : réorganiser la Maison-Blanche et élaborer un programme de politique intérieure. Il lui est en revanche interdit de s’intéresser à la politique étrangère, qui reste le domaine réservé d’Henry Kissinger. Celui-ci, qui fait avaliser le lendemain de la prise de fonction de Ford une extension de ses prérogatives sur ces questions, est à la fois secrétaire d’État et Conseiller à la sécurité nationale. Mais cette mainmise d’Henry Kissinger sur la politique étrangère états-unienne, axée à cette époque sur le concept de « détente » avec l’URSS, va progressivement s’éroder, sous l’influence de Donald Rumsfeld et Dick Cheney.

Les deux hommes deviennent rapidement des figures prédominantes de l’administration Ford. Un mois après sa prise de fonction, Gerald Ford nomme Donald Rumsfeld secrétaire général de la Maison-Blanche, en remplacement d’Alexander Haig. Il arrive avec Dick Cheney dans ses bagages, en tant qu’assistant personnel. Les deux hommes se trouvent dans des positions clés, qui leur donnent une influence déterminante au sein de l’administration.

Le duo infernal va œuvrer lentement mais sûrement à mettre sur la touche l’encombrant Henry Kissinger. Rumsfeld s’attaque tout d’abord aux alliés de Kissinger, notamment Nelson Rockefeller, pourtant vice-président, et à son directeur de cabinet, Bob Hartmann.

En novembre 1975, la popularité de Gerald Ford est au plus bas. Il décide de trancher les contradictions de son équipe en satisfaisant à la fois l’opinion publique et le complexe militaro-industriel. Il limoge son secrétaire à la Défense, Arthur R. Schlesinger qu’il remplace par son secrétaire général Donald Rumsfeld. Au poste de ce dernier, devenu vaquant, il nomme Dick Cheney.

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Donald Rumsfeld, Gerald Ford et Dick Cheney

Simultanément, il confirme Henry Kissinger comme secrétaire d’État pour mieux le contraindre à renoncer à son poste de Conseiller de sécurité nationale, auquel il promeut son adjoint, le général Brent Scowcroft. Il démissionne William Colby de la direction de la CIA au profit de George H. Bush. Enfin, il informe le vice-président Nelson Rockefeller qu’il ne figurera pas sur le prochain ticket présidentiel. Ce remaniement brutal est resté dans les mémoires sous le sobriquet de « massacre d’Halloween ». Il marque les contours de deux clans : celui de Kissinger, favorable à la politique de détente et de contrôle des armements menée en collaboration avec l’Union soviétique ; et celui de Rumsfeld persuadé qu’après la défaite du Vietnam, l’opinion publique humiliée rêve de grandeur et non de compromis.

Abandonnant la posture libérale qui était la sienne lorsque l’opinion publique voulait quitter le Vietnam, le nouveau Secrétaire à la Défense se pose désormais en faucon pour lui promettre qu’elle ne connaîtra plus la défaite. Une volte-face que le clan Kissinger a souvent imputé à de l’opportunisme politique. Nul doute que l’ambition et la stratégie permettent effectivement d’expliquer ce revirement. Mais les convictions de Donald Rumsfeld ont également évolué lors de son séjour à Bruxelles en tant qu’ambassadeur à l’OTAN. À l’époque, il devient fermement convaincu de l’inutilité des programmes de contrôle d’armement négociés avec l’URSS. Dans le cadre de la campagne présidentielle de 1976, il conseille au président Gerald Ford d’abandonner le terme de « détente », de peur d’être débordé sur sa droite lors des primaires par le républicain d’extrême droite Ronald Reagan. Ce dernier met en avant un projet diplomatique fondé sur l’idée d’une nécessaire restauration de « la Moralité dans la politique étrangère ». La stratégie est payante à court terme, puisqu’elle permet au président Ford, associé à Bob Dole sur le ticket présidentiel, de remporter les primaires. Mais elle est insuffisante pour lui permettre de battre Jimmy Carter, le candidat démocrate. Celui-ci accède donc à la présidence, le 20 janvier 1977. Ce jour-là, la carrière politique de Rumsfeld subit un coup d’arrêt.

Pharmacien

Privé du jour au lendemain de responsabilités politiques, sans mandat, Donald Rumsfeld se résigne alors comme la plupart des responsables états-uniens : il tente sa chance dans le monde des affaires. C’est la société pharmaceutique de Chicago G.D. Searle & Company, en très grande difficulté financière, qui lui en donne l’occasion. Le groupe est au bord de la faillite, les actions sont passées de 110 à 12 dollars et la Food and Drug Administration mène une enquête sur les méthodes d’expérimentation de médicaments au sein de l’entreprise, tout en refusant d’agréer ses dernières trouvailles, notamment l’aspartame. La famille Searle, qui a financé la première campagne électorale de Rumsfeld à Chicago, lui confie le poste de président-directeur général. L’ancien homme politique y effectue une conversion spectaculaire : il renvoie plus de la moitié des employés du groupe, pour le faire passer de 800 à 350 salariés, grâce à des méthodes de licenciement particulièrement brutales. En 1980, le magazine Fortune le place ainsi dans sa liste des « dix patrons les plus durs ». Rumsfeld sait aussi utiliser ses connexions politiques : une fois à la tête de Searle, les réticences de la FDA disparaissent comme par enchantement, les enquêtes sont interrompues et les autorisations de commercialiser accordées, notamment pour l’aspartame [3]. Au cours des cinq années suivantes, les bénéfices de la société grimpent de 17 % par an, et le cours de l’action remonte à 30 $. Le premier à profiter de ce spectaculaire revirement est bien entendu Rumsfeld lui-même, qui voit son salaire passer de deux cent mille dollars annuels en 1977 à cinq cent mille en 1982. À cette date, les stock-options dont il dispose sont par ailleurs estimés à au moins quatre millions de dollars.

Rumsfeld n’abandonne pas pour autant totalement l’arène politique. En 1979, lorsque l’administration Carter présente un nouveau Traité sur la limitation des armements stratégiques (SALT), il témoigne publiquement son hostilité au projet devant le Sénat, et appelle au contraire à une augmentation de 40 milliards des dépenses militaires. Selon une rhétorique qu’il réutilisera plus tard au sein de l’administration Bush, il affirme que « la situation de notre nation est beaucoup plus dangereuse aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été depuis que Neville Chamberlain a quitté Munich, rendant possible la Seconde Guerre mondiale ». Le tournant de la carrière politique de Donald Rumsfeld est certainement l’année suivante, en 1980, lors de la désignation du vice-président sur le ticket présidentiel du candidat Reagan. Alors que le nom de Gerald Ford est celui qui circule le plus, les négociations achoppent sur les revendications de l’ancien président. Il faut trouver un remplaçant. Richard Allen, l’un des responsables de la campagne, propose celui de George H.W. Bush n’ayant pas, de son propre aveu, le numéro de téléphone de Rumsfeld sur lui. Il affirme aujourd’hui avoir commis une erreur : si le nom de Rumsfeld avait été proposé, celui-ci serait sûrement devenu vice-président et se serait, par la même occasion, ouvert la voie pour accéder à la magistrature suprême.

Tournée au Proche-Orient

Pendant deux ans, l’ancien secrétaire à la Défense reste à l’écart de l’administration Reagan, pourtant l’une des plus conservatrices depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette singulière « traversée du désert » s’explique par l’animosité que lui vouent deux figures importantes de la nouvelle équipe dirigeante au pouvoir, Casper Weinberger, le secrétaire à la Défense, et Alexander Haig, le secrétaire d’État.

Rumsfeld accepte de rejoindre le conseil d’administration de Sears World Trade (SWT) une société de commerce international dirigée par son ami de toujours Frank Carlucci. En réalité, SWT est une couverture de la CIA spécialisée dans le commerce des armes [4].

L’attentat contre l’ambassade états-unienne de Beyrouth, le 18 avril 1983, qui fait près de trois cent victimes états-uniennes, sera l’occasion pour Rumsfeld de se remettre en selle : il est nommé émissaire spécial au Proche-Orient par Ronald Reagan, et chargé de trouver une issue à la guerre civile au Liban. Le diplomate entame immédiatement une tournée dans la région, en commençant par l’Irak. Un choix singulier, puisque les États-Unis n’avaient plus entretenu de relations diplomatiques avec ce pays depuis la guerre des Six jours de 1967. Les 19 et 20 décembre 1983, Rumsfeld rencontre le vice-Premier ministre Tarik Aziz, puis le président Saddam Hussein. Des entretiens concluants : selon le courrier diplomatique qu’il envoie à Washington, la rencontre « marque un jalon positif dans le développement des relations entre les États-Unis et l’Irak et se révélera être un plus pour la position US dans la région ».

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Donald Rumsfeld, VRP en
armes de destruction massive

Washington cherche à l’époque à utiliser le régime de Saddam Hussein comme balancier au régime de Téhéran, qui a totalement échappé à son contrôle. Il est également déjà question de questions énergétiques : Rumsfeld évoque avec le président Hussein un projet de pipeline élaboré par la compagnie Bechtel, dont - heureux hasard... - George Shultz était le PDG jusqu’à son entrée dans l’administration Reagan [5]. L’Irak de son côté, souhaite que les États-Unis fassent respecter l’interdiction faite à la communauté internationale de vendre des armes à l’Iran, en pleine guerre Iran-Irak.

De retour à Washington après sa tournée diplomatique, Rumsfeld met en garde contre l’aveuglement du Pentagone sur le Proche-Orient qui pourrait, selon lui, tomber sous le contrôle de l’Iran. Ses critiques s’adressent directement à l’équipe Weinberger, du Département de la Défense, et en particulier à Richard Armitage, alors en charge de la région. À la suite de l’attaque contre l’ambassade états-unienne de Beyrouth, la doctrine élaborée par Weinberger et Powell incitait à la plus grande prudence dans l’envoi de troupes dans la région. Rumsfeld, dont on peut rapprocher le point de vue de celui de Paul Wolfowitz, affirme au contraire que cet attentat offre une excellente occasion pour intervenir, afin d’éviter de perdre le contrôle du Golfe. L’administration Reagan opte pour une voie médiane : elle n’envoie pas de troupes sur place, mais accepte d’aider l’Irak à contrebalancer l’influence iranienne. Le 26 novembre 1984, Washington rétablit ses relations diplomatiques avec Bagdad.

Bien qu’il continue à mener une carrière dans le secteur privé, Rumsfeld reste une figure importante de l’appareil d’État états-unien. En témoigne sa participation aux simulations de coup d’État réalisées sous Reagan. Officiellement, il s’agit de préparer la continuité de l’exécutif en cas de « décapitation » du pouvoir en place par une attaque soviétique. En réalité, ce qui est ainsi préparé, c’est l’éventualité d’un coup d’État fomenté par le vice-président - et ancien directeur de la CIA - George H. W. Bush, après la constatation de la vacance du pouvoir occasionnée par la sénilité grandissante du président Reagan [6]. James Woolsey et Kenneth Duberstein, qui fut comme Rumsfeld secrétaire général de la Maison-Blanche, participent également à l’équipe « intérimaire » simulée. Le programme est confié à Oliver North, et est supervisé, comble de l’ironie, par le vice-président Bush lui-même. Au cours de ces années-là, Rumsfeld a donc l’habitude de « disparaître » tous les ans pendant quelques jours, dans diverses bases militaires secrètes. Un autre ancien secrétaire général de la Maison-Blanche participe à ces manœuvres : il s’agit de l’ancien assistant de Rumsfeld, Dick Cheney. À chaque fois, un membre différent de l’administration Reagan joue le rôle du nouveau « président ». La singularité du processus prévu dans ces opérations est qu’elle ne respecte pas les lois fédérales de succession du Président, constitutionnellement confiée au vice-président, puisque les personnalités choisies sont soit le secrétaire à l’Agriculture, ou le secrétaire au Commerce [7].

Intérêts privés

Rumsfeld reste donc dans le sillage de l’appareil d’État. Au point que lorsque sa société, G.D. Searle & Company, est rachetée à la mi-1985 par Monsanto, il cesse d’y travailler et envisage sérieusement de se présenter à la primaire républicaine de 1988 face au vice-Président George H. W. Bush. Il est alors soutenu par la branche la plus conservatrice de l’appareil républicain et par plusieurs figures de l’administration Reagan tels que Frank Carlucci, devenu secrétaire à la Défense, et George Shultz, toujours secrétaire d’État. Ce soutien s’explique par le ton de sa campagne, qui tente de déborder Bush sur sa droite grâce à une rhétorique de « faucon » particulièrement agressive, notamment à l’encontre de l’Union soviétique.

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Malheureusement pour Rumsfeld, le contexte politique ne lui est pas favorable : assimilé aux reaganiens de l’ancienne école, il est concurrencé par le candidat des reaganiens ultra-libéraux, Jack Kemp, également soutenu par des personnalités néo-conservatrices telles que William Kristol. Il doit aussi faire avec la candidature du révérend Pat Robertson, de la Coalition chrétienne. En bref, l’aile droite du Parti républicain, unifiée sous Reagan, est éclatée pour la primaire de 1988. De plus, Rumsfeld possède un handicap politique, celui de ne pas avoir mené de campagne électorale depuis 1968. En conséquence, il n’obtient pas la confiance des investisseurs et doit renoncer, faute de fonds. En avril 1987, il se retire de la course à l’investiture républicaine.

Beaucoup le donnent perdu pour la politique. Il rejoint en conséquence le secteur privé pour une longue période. En 1990, alors que son ami Carlucci a déjà pris la direction du Carlyle Group, il est nommé président-directeur général de General Instrument Corporation, une société de câbles et communication. Pendant trois ans, il mène la société à la réussite financière, grâce à ses contacts politiques. Il obtient les faveurs de la FCC (Federal Communication Commission), l’autorité américaine de régulation des télécoms, jusqu’ici uniquement sensible aux sociétés développant des technologies de télévision analogique. Subitement, le projet de télévision digitale proposé par GIC retient l’intérêt de l’agence fédérale. Une décision heureuse qui assure le succès de la nationalisation de l’entreprise et permet à Rumsfeld de disposer, à la fin des années 1990, d’une fortune estimée entre 50 et 200 millions de dollars. Mais l’ancien secrétaire à la Défense vend également son influence à plusieurs autres sociétés : au début des années 1990, il obtient l’autorisation pour la société ABB, basée à Zürich, de vendre deux réacteurs nucléaires à Pyongyang, en échange de l’assurance donnée par les autorités nord-coréennes qu’elles abandonnent leur programme nucléaire militaire [8]. En 1993, il rejoint Gulfstream, un fabricant de jets d’affaires racheté par Ted Forstmann. Ce dernier s’attache successivement les services de plusieurs autres grandes figures républicaines, telles que George Shultz, Colin Powell et Henry Kissinger, tous membres du Conseil d’administration. Selon Le Nouvel Observateur, « en juin 1999, lorsque Ted Forstmann revend Gulfstream à General Dynamics, le fabricant d’armes, ils encaissent une plus-value d’environ 3 millions de dollars chacun. L’avocat d’affaires en charge des intérêts de General Dynamics au moment de la transaction, William J. Haynes, est aujourd’hui un collaborateur de Donald Rumsfeld. » [9]. Le dernier fait d’armes de Rumsfeld dans la sphère des affaires date de 1997. Cette année là, il devient PDG de Gilead, une société sensée produire des médicaments contre les maladies infectieuses [10]. Comme à Searle, Rumsfeld met à contribution son carnet d’adresse pour s’assurer la bienveillance de la FDA, qui autorise donc finalement la commercialisation d’un médicament contre la variole, jusque là sérieusement contrôlé, le cidofovir. En conséquence, le Pentagone intègre la molécule de Gilead dans ses recherches sur le bioterrorisme. Le cours de l’action Gilead s’envole.

Les méthodes de Donald Rumsfeld en matière de trafic d’influence dépassent celles habituellement rencontrées en Europe. Certaines « affaires » restées au rang d’hypothèses laissent particulièrement perplexes. C’est le cas du bombardement de l’usine pharmaceutique d’Al-Shifa au Soudan par l’administration Clinton, le 20 août 1998. Sous couvert de détruire un centre de fabrication d’armes de destruction massive, c’est en réalité une usine fabricant des médicaments génériques qui a été mise hors d’état de nuire, notamment aux affaires de Gilead, elle-même productrice de médicaments anti-malaria et anti-sida, tout comme Al Shifa. La panique de l’anthrax, en octobre 2001, outre le fait qu’elle accrédita l’idée d’une menace terroriste islamiste aux États-Unis, permit également à Gilead de faire d’excellentes affaires, en augmentant ses ventes de vaccin anti-variolique au Pentagone. Ce qui contribue à la formidable valorisation du groupe, racheté en 2002 par Karl Hostetler pour la coquette somme de 460 millions de dollars [11].

À la conquête de la Maison-Blanche

Les succès financiers de Rumsfeld n’étouffent pas son ambition politique. Au printemps 1996, il accepte de diriger la campagne de Bob Dole. Dans le cadre de ses fonctions, il fait la connaissance de Paul Wolfowitz, qu’il charge d’écrire les discours portant sur la politique étrangère [12]. C’est un nouvel échec pour Rumsfeld : le 20 janvier 1997, le démocrate Bill Clinton est reconduit dans ses fonctions de président des États-Unis. Le duo Wolfowitz-Rumsfeld n’en pâtira pas, bien au contraire.

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Bob Dole et Donald Rumsfeld

Les efforts jusqu’ici inutiles de Rumsfeld pour accéder à la Maison-Blanche, d’abord en tant que vice-président de Reagan, puis face à George H.W. Bush lors des primaires de 1988, enfin en tant que directeur de campagne du candidat républicain Bob Dole en 1996, vont enfin payer. Et paradoxalement, c’est en misant sur le fils de l’ancien président, George W. Bush,que les néo-conservateurs vont assurer le triomphe de leur idéologie. Wolfowitz et Rumsfeld ont tous deux largement contribué à façonner cette épopée triomphale. Dès 1998, ils signent ensemble le Projet pourun nouveau siècle états-unien, une lettre ouverte au président Clinton l’enjoignant de renverser le président irakien, Saddam Hussein. L’allié d’hier est devenu, pour Rumsfeld, le meilleur prétexte pour déployer des troupes états-uniennes dans le Golfe. Parallèlement, il participe à la division « Politique étrangère » du Congressional Policy Advisory Board, monté au sein du Parti républicain par Martin Anderson pour permettre l’élaboration d’une politique étrangère néo-conservatrice,avec le soutien financier du Hoover Institute, de la Fondation Heritageet de l’American Entreprise Institute. Rumsfeld y côtoie ses amis Dick Cheney, Paul Wolfowitz et George Shultz, bientôt rejoints par son ancien adversaire, Casper Weinberger, et la protégée du candidat Bush, Condoleezza Rice.

Les travaux menés par cette équipe, qui œuvre en parallèle au groupe des Vulcains [13], s’appuient par ailleurs sur ceux réalisés par la commission d’enquête du Congrès, présidée par Rumsfeld et chargée d’évaluer la probabilité d’une attaque balistique contre les États-Unis. Montée sur le modèle de l’« Équipe B » sur l’URSS [14], cette commission doit en réalité surtout accréditer l’idée d’une possible frappe par un missile ennemi contre les États-Unis. Ceci afin de justifier les dépenses militaires demandées par les Républicains pour la mise en œuvre du bouclier anti-missiles. Paul Wolfowitz, expert en menaces imaginaires, siège naturellement aux côtés de Donald Rumsfeld. D’après les conclusions des parlementaires, cette menace est bien réelle, surtout de la part de pays tels que la Corée du Nord, l’Iran et l’Irak. Trois États qui figureront plus tard dans l’ « Axe du Mal » défini par George W. Bush.

Dans son rapport final, présenté à la presse le 11 janvier 2001, la Commission indique : « L’histoire est pleine de situations dans lesquelles on a ignoré les avertissements et résisté au changement jusqu’à ce qu’un événement extérieur, jugé jusque-là "improbable", vienne forcer la main des bureaucraties réticentes. La question qui se pose est de savoir si les États-Unis auront la sagesse d’agir de manière responsable et de réduire au plus vite leur vulnérabilité spatiale. Ou bien si, comme cela a déjà été le cas par le passé, le seul événement capable de galvaniser les énergies de la Nation et de forcer le gouvernement des États Unis à agir doive être une attaque destructrice contre le pays et sa population, un "Pearl Harbor spatial ». Interrogé par des journalistes sur l’existence éventuelle d ’autres menaces que celles des États précités, Donald Rumsfeld évoque une possible attaque spatiale par un vaisseau que s’apprêterait à lancer un certain Oussama Ben Laden depuis une base secrète située en Afghanistan. On connaît la suite.

[1] Voir « Des V2 à la Lune », par Paul Labarique, Voltaire, 24 août 2004.

[2] Voir « CSIS, les croisés du pétrole », Voltaire, 6 juillet 2004.

[3] Au cours des vingt années suivantes, la FDA a enregistré plusieurs milliers de plaintes attribuant à l’aspartame des maux variés (migraines, trous de mémoire, troubles de la vision...). Voir « La face cachée de Donald Rumsfeld », par Christophe Grauwin, Le Nouvel Observateur, 27 mai 2004.

[4] « Le Carlyle Group, une affaire d’initiés », Voltaire, 9 février 2004.

[5] « La face cachée de Donald Rumsfeld », op.cit.

[6] « The Attempted Coup d’État of March 30, 1981 », in George Bush : The Unauthorized Biography, de Webster G. Tarpley & Anton Chaitkin.

[7] L’ordre de succession était alors constitutionnellement et légalement le suivant : le vice-Président, puis le Speaker de la Chambre des représentants, le président pro tempore du Sénat, et enfin les membres de l’administration dans l’ordre dans lequel leurs postes ont été créés, avec en tête le secrétaire d’État, le secrétaire au Trésor et le secrétaire à la Défense.

[8] « Rummy’s North Korea Connection », par Richard Behard, Fortune, 28 avril 2003.

[9] « La face cachée de Donald Rumsfeld », op.cit.

[10] Dans un livre paru en 1985, The Handmaid’s Tale, de Margaret Atwood, Gilead est le nom donné aux États-Unis après qu’une dictature militaire, portée par une population prête à échanger ses droits contre sa sécurité, y eut pris le pouvoir. (« La face cachée de Donald Rumsfeld », op.cit.).

[11] Voir « Intoxication à l’anthrax », par Paul Labarique, Voltaire, 10 mars 2004.

[12] « Paul Wolfowitz, l’âme du Pentagone », par Paul Labarique, Voltaire, 4 octobre 2004.

[13] Le groupe des Vulcains, créé par Condoleezza Rice pour conseiller le candidat Bush sur les questions internationales, comprend, outre elle, Paul Wolfowitz, Richard Armitage, Richard Perle et Dov Zakheim.

[14] Cette équipe B, constituée en 1976 par le directeur de la CIA de Gerald Ford, George H.W. Bush, et présidée par Richard Pipes, le père de Daniel Pipes, avait pour mission réévaluer la menace soviétique, prétendument sous-estimée par les experts trop pantouflards de l’Agence. Le jeune Paul Wolfowitz y siégeait déjà.

 
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