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Tribunes et décryptages - 29 mars 2005
Problématiques de la « démocratisation »
Décryptage
La ministre syrienne des Émigrés, Bouthaina Shaaban, livre le point de vue de son pays sur la fameuse politique de « démocratisation » du « Grand Moyen-Orient » au lectorat états-unien. Pour cela, elle utilise un canal inhabituel pour un dirigeant officiel étranger s’exprimant aux États-Unis. En effet, traditionnellement, un ministre ou un diplomate souhaitant donner un point de vue officiel s’exprime dans le New York Times s’il veut être lu par les diplomates de l’ONU ou dans le Washington Post, voire le Washington Times, s’il veut être lu par les responsables politiques états-uniens. Mais c’est au peuple états-unien à qui s’adresse directement Bouthaina Shaaban dans le Los Angeles Times, n’attendant vraisemblablement rien de ses cibles. Elle appelle les citoyens à rejeter les présupposés sur lesquels se fondent la politique de l’administration Bush et qui lui sont martelés par les médias : les Arabes ne sont pas collectivement responsables des attentats du 11 septembre 2001 et les populations n’ont donc pas à subir les retombés des crimes commis par d’autres. Elle rappelle également les conséquences de la politique suivie et avertit les lecteurs : si on s’attaque à la Syrie, c’est un pays avec une tradition laïque et de tolérance religieuse qui sera détruit.
Compte tenu du caractère isolé de ce discours, l’appel à la prudence et à l’esprit critique ne risque malheureusement pas d’être entendu.
En Europe également, ce type d’opinion est tout autant ignoré. Les responsables politiques européens débattent de la position que l’Europe doit adopter dans la « guerre à la tyrannie » en utilisant les problématiques définies à Washington.
Pour le député conservateur allemand et administrateur de l’International Crisis Group, Friedbert Pflüger, dans l’International Herald Tribune, les Européens doivent soutenir la politique de Washington. Il affirme que les Arabes ne peuvent pas se démocratiser sans les pressions des États-Unis, mais on ne peut pas leur imposer un modèle. Aussi, les Européens doivent apporter leur sagesse à l’enthousiasme et à l’optimisme états-unien. Le parlementaire allemand recycle une fois de plus la rhétorique du mentor européen. Il s’agit d’un discours régulièrement utilisé par les cercles atlantistes européens pour légitimer l’implication européenne dans les stratégies décidées par la Maison-Blanche.
De son côté, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, répond dans Le Monde à la question qu’avait posé en Une le quotidien des élites françaises : « Faut-il remercier George Bush ? ». Dans son texte, l’auteur essaye de sortir du piège rhétorique posé par le principe de « démocratisation » du « Grand Moyen-Orient » : comment critiquer la politique états-unienne dans la région sans apparaître comme un adversaire de la démocratie et un défenseur du statu quo ? Il oppose donc, dans un langage très diplomatique, ceux qui utilisent l’argument démocratique pour dénigrer la politique européenne, retarder la création d’un État palestinien et mener une entreprise néo-coloniale (sans citer explicitement ceux dont il pourrait s’agir) et ceux qui veulent s’investir dans ce mouvement au côté des populations et gouvernements arabes. Il s’agit là d’une tentative de justification de la politique arabe de la France en utilisant le vocabulaire diplomatique états-unien, bien souvent repris par Le Monde. Ce faisant, il utilise une technique classique de contre-propagande qui consiste à reprendre les idées reçues de l’adversaire, pour arriver à une conclusion différente de lui. Le problème de cette approche est qu’elle peut contribuer à valider ces présupposés.
Mais quelle forme prendra cette fameuse « démocratisation » arabe ? Les analystes arabes Mezri Haddad et Antoine Sfeir font une proposition surprenante dans Le Figaro : la politique de démocratisation doit s’inspirer du modèle tunisien ! Citant volontiers les travaux de Samuel Huntington ou le Washington Times dans leur analyse, les deux chercheurs atlantistes affirment qu’avec le recul il faut constater que c’est l’État construit par Ben Ali qui offre les meilleures garanties de « démocratie » arabe acceptables pour l’Occident. Ils recommandent donc que la mise en place du libéralisme économique et la lutte contre les intégristes, en faisant peu de cas des Droits de l’homme, soient un préalable à la mise en place d’une « vraie » démocratie. On peut voir là une façon de justifier a priori l’installation de régimes amis dictatoriaux se donnant l’apparence de régimes en voie de démocratisation.
L’ancien responsable du département d’État états-unien, Aaron David Miller, estime dans l’International Herald Tribune que les États-Unis ne pourront pas parvenir à « démocratiser » le monde musulman en peu de temps. Ils doivent donc se préparer à mettre en place une stratégie à long terme. Il faut aussi calmer la rancœur arabe contre les États-Unis, initiateurs du projet, en résolvant le conflit israélo-palestinien.
Présentée comme un modèle pour les pays arabes en voie de démocratisation, la Palestine de Mahmoud Abbas n’a pas obtenu d’avancée significative venant d’Israël. Le concert de louanges sur la relance des discussions entre Israéliens et Palestiniens n’empêche pas certains, même en Israël, de se poser des questions sur le bien-fondé d’une discussion où c’est l’un des deux camps qui dicte les règles. En effet, les Palestiniens ont dû se plier au cessez-le-feu et à la « réforme » pour obtenir des avancées mineures, tandis qu’Israël continue d’augmenter son emprise sur Jérusalem et la Cisjordanie.
Dans Al Ahram, Mustafa Barghouthi, challenger de Mahmoud Abbas lors de l’élection palestinienne, dénonce l’attitude des groupes palestiniens qui se sont rassemblés au Caire et leur trop grande passivité face à Israël : aujourd’hui, c’est Sharon qui dicte les règles du jeu et les Palestiniens n’ont aucune prise sur les évènements. Il leur demande d’avoir une position plus offensive dans les négociations et d’exiger l’arrêt immédiat de la colonisation comme préalable aux discussions.
Cette évidente domination israélienne dans les négociations inquiètent l’Israélien Daniel Levy, ancien conseiller de Yossi Beilin. Dans Ha’aretz, il estime que le jeu mené aujourd’hui par Ariel Sharon humilie l’Autorité palestinienne aux yeux de la population arabe et favorise le Hamas. Il rappelle que Tel-Aviv avait déjà aidé cette organisation dans les années 80. Autrefois, le Hamas était aidé pour affaiblir l’OLP ; aujourd’hui, il est soutenu car son développement justifie un report des négociations et favorise Israël. Comme pour lui donner raison, Morton A. Klein, président de la Zionist Organisation of America, dénonce une fois de plus le terrorisme palestinien, le même jour, dans le même quotidien. Il accuse l’Autorité palestinienne de soutenir les groupes terroristes et demande donc à l’administration Bush de cesser d’appuyer Mahmoud Abbas.
Le prince jordanien, El-Hassan bin Tala, présente dans le Daily Star une autre approche pour régler le conflit israélo-palestinien : l’intégration économique sur le modèle de ce qui s’est fait pour l’Union européenne dans les années 50. Il faut reconnaître que la Jordanie, la Palestine et Israël sont interdépendants économiquement et que la question de la répartition des ressources naturelles empoisonne les discussions. Il faut donc construire un partenariat qui permettra de se partager les ressources et à cette entité de peser dans la région. Il ne s’agit en quelque sorte que d’une façon de relancer, sans le dire, la solution de l’État unique israélo-arabe en y adjoignant la Jordanie.
Réseau Voltaire
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29 mars 2005
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Auteurs et sources des Tribunes et décryptages
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« Les dangereux présupposés états-uniens : le point de vue de Damas »
Auteur
Bouthaina Shaaban
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Ancienne porte-parole du ministère syrien des Affaires étrangères, Bouthaina Shaaban est ministre syrienne des Émigrés.
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Source
Los Angeles Times (États-Unis)
Référence « America’s Dangerous Mideast Assumptions : the View From Damascus », par Bouthaina Shaaban, Los Angeles Times, 25 mars 2005.
Résumé J’ai récemment vu, en Une d’un journal, " Rice promet que Washington va construire une nouvelle sorte de Moyen-Orient ". N’étant pas sûr de ce que cela signifiait, je me suis penché sur le discours de Condoleezza Rice à Kaboul pour apprendre ce que ce nouveau Moyen-Orient serait bientôt. Dans ce discours, elle parle d’un nouveau " Grand Moyen-Orient " qui sera stable et démocratique. C’est à dire, selon elle : " un lieu où nos enfants n’auront plus à se soucier de la sorte d’idéologie de la haine qui a mené ces gens à envoyer ces avions dans ces bâtiments le 11 septembre ". Rice croit que notre région abrite des " idéologies de la haine " et qu’elle est peuplée par " ces gens ", ces terroristes. Ce sont ces généralisations absurdes qui ont mené aux désastreux résultats de la guerre au terrorisme.
Suggérer qu’un groupe d’extrémistes est représentatif de la population d’une région a le même sens que d’affirmer que les Américains sont tous comme les tortionnaires d’Abu Ghraib ou de Guantanamo, ou bien de considérer que les criminels responsables des massacres de Sabra et Chatila sont représentatifs de leur peuple. Rice affirme également que les attentats du 11 septembre sont une justification raisonnable de la politique états-unienne au Moyen-Orient, alors qu’Al Qaïda frappe aussi les Arabes et qu’ils sont nos ennemis comme ils sont les ennemis du peuple américain. Pourquoi devrions nous être punis pour leurs crimes ? Je crains que les Américains soient mal informés sur le Moyen-Orient et ils ne doivent pas compter sur les " journalistes embarqués " pour cela.
Aujourd’hui, les groupes palestiniens sont démembrés, la résistance libanaise désarmée, le gouvernement syrien diabolisé et Israël continue d’occuper des territoires arabes en violation de la légalité internationale. C’est la tradition laïque de la Syrie et sa longue tradition de coexistence religieuse qui est menacée, bien que la Syrie n’ait jamais menacé les États-Unis. Rice devrait faire la différence entre ce que lui disent les think tanks pro-israéliens et la réalité du monde arabe.

« L’Occident peut consolider les désirs démocratiques »
Auteur
Friedbert Pflüger
Source
International Herald Tribune (France)
Référence « The West can nurture democratic longings », par Friedbert Pflüger, International Herald Tribune, 25 mars 2005.
Résumé La réforme démocratique observable au Liban, en Égypte, en Palestine, en Irak et en Afghanistan est aussi en cours dans les monarchies conservatrices du Golfe, bien qu’elle suscite moins d’attention. Oman, le Bahreïn, le Koweït et le Yémen ont désormais des parlements élus et le Qatar organisera des élections cette année. Aujourd’hui, ces assemblées ne sont que consultatives, mais avec le soutien de la presse, elles pourraient devenir de vrais contre-pouvoirs. Même en Arabie saoudite, on devrait arriver à des élections parlementaires.
Selon le Kuwait Times, cette situation est le fruit des pressions américaines et du mécontentement des pays arabes. Il est vrai que l’initiative du " Grand Moyen-Orient " de George W. Bush a construit un nouvel agenda régional. Dans ces conditions, la crédibilité états-unienne pourrait se développer et se renforcer progressivement dans le monde arabe. Toutefois, pour cela, les États-Unis doivent écouter les avis de leurs partenaires européens et arabes bien intentionnés et faire preuve de modération et de sensibilité. Il ne faut pas tenter d’exporter le modèle occidental dans la région. Le mouvement démocratique sera d’autant plus fort qu’il s’appuiera sur la tradition locale. Nous devrons nous appuyer sur le Coran et nous rappeler que pour les Arabes la justice compte plus que la liberté.
Les Européens doivent adopter une part de l’optimisme américain et se souvenir que c’est cet enthousiasme pour la démocratie qui a mis fin à la Guerre froide alors que les Européens le qualifiaient d’idéalisme naïf.

« George W. Bush a-t-il raison ? »
Auteur
Hubert Védrine
Source
Le Monde (France)
Référence « George W. Bush a-t-il raison ? », par Hubert Védrine, Le Monde, 26 mars 2005.
Résumé Quand George W. Bush a présenté, début 2004, son projet de " Greater Middle-East ", l’Europe n’a pas caché son scepticisme. Toutefois, que les États-Unis aient raison ou tort, ils ont la capacité de créer des faits accomplis. Aussi, nous devons nous demander s’ils ont commencé à changer le Moyen-Orient.
Les raisons d’en douter ne manquent pas. Notons que les avancées démocratiques les plus récentes, du Maroc aux divers émirats, ne doivent rien aux injonctions américaines. Celles-ci répondent plutôt à une impatience des sociétés arabes. On peut observer également qu’il est artificiel de considérer de la même façon l’Afghanistan, le Moyen-Orient et le Maghreb. Objectons également aux cris de victoire de l’administration Bush qu’il est facile d’organiser des élections, mais très long d’organiser une démocratie là où elle n’a jamais existé. Tout peut encore mal tourner. Si Ariel Sharon et George W. Bush ne donnent à Mahmoud Abbas aucune perspective politique au-delà du retrait de Gaza ; si, en Irak, les sunnites ne se résignent pas à être minoritaires et les chiites à leur donner des garanties constitutionnelles, on pourrait arriver à un embrasement de toute la région. On peut rajouter que le Liban peut s’embraser, qu’on ne sait ce qui va advenir en Iran, que beaucoup des actes de " démocratisation " sont cosmétiques et que les élections pourraient amener au pouvoir des islamistes qui ne se transformeront pas rapidement en " démo-islamistes " comme sont apparus à la longue, dans le monde chrétien, des démocrates-chrétiens.
Il existe toutefois en Europe des raisons moins pures de scepticisme. Dans certains pays on ressent une irritation à l’idée que c’est George W. Bush qui ait pu susciter un processus prometteur en partant de mensonges et de procédés brutaux. Toutefois, il est spécieux d’accuser ceux que le zèle transformateur américain rend circonspects d’être de ce fait partisans du statu quo et des régimes autoritaires. Après tout, ces régimes doivent bien plus à la politique des États-Unis depuis des décennies qu’à celle de l’Europe. S’il ne tenait qu’à elle, il y aurait aujourd’hui un État palestinien et le ressentiment arabe serait bien moindre. En outre, compte tenu du passif des politiques états-uniennes passées dans la région, on est en droit de se méfier des résultats de celle-ci.
Malgré tout, il serait absurde de nier qu’il se passe aujourd’hui quelque chose. Peu importe quelles en sont les causes, le mouvement est lancé et il conviendrait qu’il ne tourne pas à la catastrophe. La différence véritable n’est pas entre ceux qui sont pour la démocratie dans le monde arabe et ceux qui seraient contre. Elle est entre ceux pour qui c’est une posture facile, un moyen de critiquer les diplomaties européennes, un prétexte dilatoire pour retarder encore le nécessaire État palestinien, une exaltation missionnaire, et ceux, conscients des risques, pour qui c’est un engagement de longue durée, responsable et sérieux. Les Européens doivent accompagner ce mouvement, mais en partant de ce que veulent les peuples et les gouvernements arabes, sans dogmatisme occidental et sans hubris. Sinon, aussi bien intentionnée qu’elle puisse être, cela ne sera qu’une vague néocoloniale de plus, qui conduira à de dangereuses déconvenues.

« Discours américain et méthode tunisienne »
Auteurs
Mezri Haddad , Antoine Sfeir
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Mezri Haddad est docteur en philosophie morale et politique (Paris IV Sorbonne), enseignant à l’université Paris VII – Denis Diderot et chercheur au Centre d’histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales (CNRS). Il est l’auteur de Carthage ne sera pas détruite et de La Tunisie, des acquis aux défis.
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Source
Le Figaro (France)
Référence « Discours américain et méthode tunisienne », par Mezri Haddad et Antoine Sfeir, Le Figaro, 28 mars 2005.
Résumé Que le projet néowilsonien du président George W. Bush d’impulser un "Grand Moyen-Orient" démocratique et d’abattre les tyrannies soit utopique ou réaliste, nul ne peut en infirmer la noblesse morale, ni en contester l’urgence politique. Le monde musulman est malade de l’intégrisme et du népotisme politique. Ce qui suscite les doutes, toutefois, c’est la façon de parvenir à cette démocratie. La crainte est grande que l’effet domino des néo-conservateurs ne tourne à la chute en cascade dans le totalitarisme islamiste.
Répandre la démocratie dans le monde arabe sans créer de théocratie est le grand dilemme de l’administration américaine. Pour parvenir à cet objectif, il est bon de se pencher sur l’expérience tunisienne, comme le recommande le Washington Times. En effet, le projet américain de démocratiser le monde arabo-musulman, d’en extirper le virus intégriste, d’y enraciner une culture de la tolérance, d’y provoquer l’émancipation de la femme, donne rétrospectivement raison aux choix stratégiques de la Tunisie. L’expérience tunisienne n’est pas parfaite mais elle marque une expérience endogène de réforme dans un monde arabe frappé de sclérose. Ben Ali l’a manifestée lors du sommet arabe qui s’est tenu à Tunis en mai 2004. Force également modératrice et réconciliatrice, dont Tunis vient de faire preuve en invitant Ariel Sharon à participer au sommet mondial sur la société de l’information.
Il convient de rétablir quelques vérités à propos de la Tunisie. Primo, on ne peut transiger avec les islamistes et ça, contrairement à d’autres, Ben Ali l’a bien compris. Connaissant la logique subversive de l’intégrisme et sa finalité totalitaire, il en a interdit toute expression politique. La seconde vérité, c’est que, comme l’a expliqué Samuel Huntington, il n’y a pas de démocratie sans un minimum de bien-être social et de prospérité économique. Il n’y a donc pas de libéralisme politique sans son corollaire, sa condition sine qua non : le libéralisme économique, or, c’est le choix fait par la Tunisie depuis 1987. La troisième vérité, c’est qu’il n’y a pas de démocratie sans culture démocratique. Mais il n’y a pas de culture, ni d’éducation démocratique, sans la sécularisation du droit, sans la disjonction du religieux et du politique, sans l’existence d’une société civile, sans la laïcisation de l’enseignement, sans l’émancipation de la condition féminine. Depuis 1987, c’est précisément à ce chantier sans fin que s’est consacré Ben Ali.
Les États-Unis ont bien compris qu’ils ne pouvaient pas imposer le type de gouvernement occidental au monde arabe, et à ce titre la Tunisie offre un modèle. Désormais, toute zizanie entre l’Europe et les États-Unis profitera aux autocrates arabes ainsi qu’à leurs opposants et néanmoins alliés objectifs, les islamistes.

« Cela peut prendre des décennies pour faire lâcher prise aux dirigeants »
Auteur
Aaron David Miller
Source
International Herald Tribune (France)
Référence « It may take decades to loosen the rulers’ iron grip », Aaron David Miller, International Herald Tribune, 25 mars 2005.
Résumé Si vous vouliez une preuve confirmant le niveau de dysfonctionnement de la politique arabe, il vous suffit de constater que l’élection la plus libre qui ait été organisée dans le monde arabe à ce jour l’a été sous occupation israélienne. Les élections en Irak et en Palestine ont eu lieu dans des circonstances moins que légitimes, mais révèlent le désir des Arabes de pouvoir disposer de la liberté de choix. Toutefois, ces expériences ont également montré qu’il existé de grandes résistances à ces changements.
Le monde arabe est remarquable pour la longévité de ses dirigeants et son absence d’expérience démocratique. Quelles sont les chances de changements rapides et démocratiques dans ces pays ? La bonne nouvelle face à cette question est que jamais on a porté autant d’attention à la démocratie dans cette région et que les tensions sociales traditionnelles s’accompagnent aujourd’hui de tensions politiques entre ceux qui dirigent et ceux qui ne peuvent pas. On a vu au Bahreïn, en Jordanie, au Maroc et en Tunisie des réponses aux attentes croissantes en faveur de l’ouverture des systèmes sclérosés, toutefois nous sommes loin de systèmes politiques ouverts.
Il serait bon que les modèles irakien et palestinien inspirent les démocrates dans le monde arabe, mais cela est douteux. Même si les Arabes peuvent être fascinés par ces modèles, ils sont effrayés par les problèmes qui en découlent. Dans ces conditions, l’envie de liberté n’aboutira pas vite et ce d’autant plus que les régimes actuels savent perdurer. Le conflit israélo-arabe servant d’excuse aux dirigeants arabes pour perdurer, l’administration Bush doit tenter de résoudre cette crise pour poursuivre la démocratisation du monde arabe. Ce sera long et il faut penser en termes de générations.

« Au delà de toutes limites »
Auteur
Mustafa Barghouthi
Source
Al-Ahram (Égypte)
Référence « Beyond all limits », par Mustafa Barghouthi, Al Ahram, 24 mars 2005.
Résumé C’est une bonne chose que les factions palestiniennes se rencontrent au Caire et parviennent à une position commune. L’appel au calme qui en est ressorti est positif et renforce l’unité palestinienne, mais il est insuffisant. La déclaration du Caire n’a pas permis de reprendre l’initiative à Ariel Sharon. Le Premier ministre israélien a ridiculisé l’appel au calme avant même qu’il soit promulgué et c’est lui qui décide ce qui sera légitime ou pas dans les discussions.
Pourquoi les négociateurs du Caire n’ont-ils pas appelé à une conférence internationale pour la paix ? Pourquoi continuer à agir comme si le plan de désengagement de Gaza avait remplacé toutes les résolutions internationales et la " feuille de route " ? Pourquoi ne pas s’appuyer sur la décision de la Cour internationale de justice condamnant le mur israélien et demander l’arrêt de l’extension des colonies ? L’une des grandes erreurs de la conférence de Madrid et des accords d’Oslo est d’avoir accepté de négocier avec Israël alors que ce dernier continuait à étendre ses colonies. Pendant les négociations, Israël transformait le statu quo. Si on n’arrête pas Israël, il aura bientôt judaïsé tout Jérusalem et la moitié de la Cisjordanie. Les conditions internationales sont dures mais nous avons le soutien de la majorité des peuples. Il faut donc exiger l’arrêt de toute colonisation.

« Le Hamas reçoit une main secourable… d’Israël »
Auteur
Daniel Levy
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Ancien conseiller politique de Yossi Beilin, Daniel Levy a été membre de l’équipe de négociateur d’Oslo et de Taba. Il a participé aux négociations de l’initiative de Genève. Il est le fils de l’émissaire personnel de Tony Blair au Proche-Orient, Lord Michael Levy, l’un des principaux bailleurs de fonds du Parti travailliste britannique.
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Source
Ha’aretz (Israel)
Référence « Hamas gets a helping hand - from Israel », par Daniel Levy, Ha’aretz, 25 mars 2005.
Résumé En 1990, dans Intifada : the Palestinian uprising, Ze’ev Schiff et Ehud Yaari expliquaient comment Israël avait soutenu le Hamas contre l’OLP pour affaiblir l’organisation laïque chez les Palestiniens. Aujourd’hui, en regardant attentivement, on remarque qu’Israël prête à nouveau son concours à l’organisation islamiste.
Le Hamas profite des dissensions au sein du Fatah et de l’Autorité palestinienne pour étendre son influence, mais dans ce développement Israël n’est pas neutre. Le retrait israélien de Gaza, organisé sans discussion avec l’Autorité palestinienne, a donné l’impression que la violence fonctionnait quand les négociations échouaient. Les discussions actuelles, qui doivent soit-disant « reconstruire la confiance », sont un moyen de décrédibiliser Abu Mazen aux yeux des Palestiniens. Chaque fois qu’Israël refuse une demande légitime des Palestiniens et étend ses colonies, il sert le Hamas. Le Fatah craint aujourd’hui, à juste titre, une victoire du Hamas aux prochaines élections du Conseil législatif palestinien.
Le Hamas et Sharon savent que Mahmoud Abbas souhaite négocier un accord final. Or, cet accord final ressemblera selon toute vraisemblance à ce qui a été discuté à Genève, une position qui n’enthousiasme ni le gouvernement israélien ni l’organisation islamiste. Aussi, les vieilles logiques des années 80 sont redécouvertes, et Sharon prend des mesures qui favorisent cette organisation.

« Une leçon du Moyen-Orient, toujours pas apprise »
Auteur
Morton A. Klein
Source
Ha’aretz (Israel)
Référence « A Mideast lesson, still unlearned », par Morton A. Klein, Ha’aretz, 25 mars 2005.
Résumé La réalité et la crédibilité de la guerre au terrorisme de l’administration Bush sont mises à mal par son soutien sans faille à l’Autorité palestinienne. Alors qu’on demande aux Américains d’envoyer leurs enfants pour éradiquer des organisations terroristes dans des villes afghanes ou irakiennes, les dirigeants états-uniens utilisent l’argent des contribuables pour soutenir l’Autorité palestinienne, malgré le refus de cette dernière de combattre les groupes terroristes.
Dans son discours sur l’état de l’union, George W. Bush avait insisté sur l’importance de la guerre au terrorisme et de la propagation de la liberté dans le monde arabo-musulman mais, aujourd’hui, pour plaire à leurs partenaires européens et arabes en obtenant un succès sur la question israélo-palestinienne, les États-Unis ferment les yeux sur les échecs de Mahmoud Abbas. Celui-ci refuse de démanteler et de désarmer les organisations terroristes. Le département d’État a même autorisé l’Autorité palestinienne à négocier avec ces organisations. Aux États-Unis, lutte-t-on contre le crime organisé en négociant avec ses représentants et en leur promettant des postes ?
Il n’y a pas un jour où on ne prépare pas une attaque contre Israël dans les territoires de l’Autorité palestinienne et cette dernière ne fait rien pour arrêter les coupables. Le 25 février, un attentat a fait cinq morts et des douzaines de blessés à Tel-Aviv, mais les Palestiniens ne recherchent pas les coupables. Ils ont même proposé au Hamas de participer au gouvernement. Ce n’est que grâce au travail des forces de sécurité israéliennes qu’il n’y a pas plus d’attentats, mais comme on parle moins des attaques palestiniennes, les États-uniens pensent que l’Autorité palestinienne lutte contre le terrorisme. Cette situation renforce Abbas, quand celui-ci demande la libération de terroristes palestiniens, sans que personne ne vienne lui demander pourquoi il demande cela.
Les États-Unis doivent se souvenir des leçons de l’Irak : la seule façon de traiter avec les terroristes, c’est la confrontation.

« La Jordanie est le partenaire naturel des Palestiniens »
Auteur
El Hassan bin Talal
Sources
Daily Star (Liban), Taipei Times (Taïwan)
Référence « Jordan is the Palestinians’ natural partner », par El-Hassan bin Talal, Daily Star, 25 mars 2005.
« Jordan can guarantee a workable peace plan », Taipei Times, 30 mars 2005.
Résumé La tentative de relance d’une " feuille de route " vers un statut final mettant fin au conflit israélo-palestinien n’est qu’une étape intermédiaire, la conférence de Londres sur la réforme palestinienne en était une autre. Aujourd’hui, ce n’est pas la médiation qui est nécessaire. Les Palestiniens ont besoin de partenaires et le partenaire naturel des Palestiniens est la Jordanie.
La Jordanie est une part essentielle du processus de paix dans les deux grandes questions posées lors de la conférence de Madrid : la résolution du conflit israélo-palestinien et la résolution du conflit régional. En effet, les intérêts des habitants des trois zones (Palestine, Jordanie, Israël) sont si étroitement liés que leurs représentants n’ont pas d’autres choix que de travailler ensemble. Le problème des réfugiés est un bon exemple : on ne peut pas le régler sans associer les trois entités. Dans ce domaine comme dans d’autres, la politique unilatérale serait inefficace. De même, le développement socio-économique dans les trois zones nécessite une intégration économique et des discussions concernant le partage des ressources naturelles et tout particulièrement l’eau. L’intégration européenne aussi a commencé sur des questions économiques. Par contre, sans discussions sur ces points, les rivalités perdureront.
La question de Jerusalem peut être résolue par une reconnaissance, de la part des trois, que cette ville a une importance davantage spirituelle que politique. On peut donc arriver à une solution contentant les trois religions abrahamiques, et on pourrait alors soumettre le statut politique final à l’autorité morale de cette ville.
La fragmentation du Proche-Orient lui nuit dans cette région troublée. Le choix qui existe aujourd’hui est le régionalisme ou la barbarie.

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