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Dimanche 15 août à l’aube, jour du référendum révocatoire activé par l’opposition contre le président Hugo Chávez, comme le permet la Constitution bolivarienne à partir de la mi-mandat. Le centre de Caracas est calme, les milliers de lumières des quartiers populaires scintillent à l’horizon. A trois heure du matin, comme l’ont suggéré les dirigeants de la campagne en faveur du chef de l’Etat, un air de clairon, la Diana, retentit sur les nombreuses collines qu’escaladent les bidonvilles. Des fusées explosent de toutes parts, provoquant un brouhaha formidable auxquels se mêlent les cris de « Uh ! Ah ! Chavez no se va ! », les hurlements des chiens et autres bruits des « barrios ».

L’offensive finale de la « Bataille de Santa-Inés » est lancée. Quelques heures plus tard une formidable vague d’électeurs déferle des collines pour appuyer « le processus populaire ». Beaucoup votent pour la première fois : le registre électoral a incorporé plus de deux millions de nouveaux électeurs en à peine un an. La participation électorale, extraordinaire, causera des files invraisemblables, obligeant certaines personnes à faire la queue durant 13 heures pour pouvoir voter.

Malgré cela, la journée ressemble avant tout à une fête démocratique. Elle ne sera altérée que par l’apparition de tueurs qui ont tiré par deux fois des rafales d’armes automatiques sur la foule dans le quartier populaire de Petare, tuant une personne et en blessant une dizaine d’autres. Pour M. Alirio Uribe, avocat colombien présent sur les lieux en tant qu’observateur, il est clair que les tueurs avaient pour intention de dissuader les gens de ces quartiers, largement favorable à M. Chávez, de participer : « Quelques personnes sont parties, mais la plupart d’entre elles sont restées pour voter ». Dans les quartiers huppés de la capitale, qui vivent à huis-clos, comme Altamira, les gens, se plaignant de la lenteur du processus, demandaient la suppression de la vérification des empreinte digitales - destinée à empêcher les fraudes.

Pour le recteur du Conseil national électoral (CNE), M. Jorge Rodriguez, ces files ont été dues au taux de participation historiquement haut, autour de 75 %, et au fait que les dirigeants de l’opposition ont refusé à plusieurs reprises l’augmentation des centres de votes. « Or le nombre des électeurs inscrits est en moyenne de 1000 personnes par centre dans les quartiers aisés et de 8000 personnes dans les quartiers populaires... ». Dans ces quartiers, ajoute-t-il, nous étions assaillis par les protestations des électeurs aux cris de « aidez-nous », ou « liberté », ou encore : « On nous traite comme des indiens... ».

Pour que tous puissent voter, les centres ont dû rester ouverts jusqu’à minuit. A 4 heures du matin, le 16 août, annoncé par le président du CNE Francisco Carrasquero, le verdict tombait : après dépouillement de 94,49% des suffrages, le « non » à la révocation obtenait 58,25% des suffrages et le « oui », préconisé par l’opposition, 41,74%. Loin de souffrir d’une érosion due à l’exercice du pouvoir, le président a au contraire amélioré le score des élections qui l’ont porté au pouvoir le 6 décembre 1998 (57 % des voix).

Gagnant haut la main, M. Chávez a remporté sa huitième victoire électorale en cinq ans, au terme d’une journée qualifiée d’exemplaire en terme de participation démocratique par les observateurs internationaux. « Plus de 10 millions de personnes ont voté et il y a une nette différence en faveur du gouvernement du président Chávez », a ainsi déclaré, le 16 août, l’ex-président américain James Carter qu’accompagnait le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), M. César Gaviria.

Comme l’a souligné M. Chávez, il s’agit « d’une victoire de tous ceux qui, en Amérique latine, construisent des alternatives au néolibéralisme ». L’élaboration par une Assemblée constituante élue (le 25 juillet 1999) et l’adoption par référendum (le 15 décembre suivant) de la nouvelle Constitution « bolivarienne » a permis la participation de millions de personnes des quartiers pauvres à la vie politique. Peu à peu, la population dans son ensemble commence à bénéficier des richesses du pays, en particulier des richesses pétrolières, autrefois réservées à une minorité de nantis. Bien avant l’actuelle explosion des prix du pétrole, d’importants projets sociaux ont été mis en place avec des résultats spectaculaires, en particulier les « missions » de santé publique (« Barrio Adentro ») et d’éducation, l’accès à la propriété de la terre, la protection de la pêche artisanale, la génération d’activités économiques, la commercialisation à bas prix des aliments de base, etc...

Sur le plan international, le gouvernement bolivarien a mené une politique de contrôle de l’offre pétrolière en jouant un rôle actif dans la remise sur pied de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Il s’est opposé à l’établissement d’une Zone de libre échange des Amériques (ZLEA), œuvrant au contraire pour l’intégration des pays latino-américains. Dans ce but, le Venezuela a récemment rejoint le Marché commun du Sud (Mercosur) et a pris diverses initiatives telles que la création d’une entreprise énergétique sud-américaine, Petrosur, et la signature avec l’Argentine du projet de création d’une télévision continentale.

La victoire tranchée de M. Chávez a sans doute permis au pays d’éviter une nouvelle vague de violence. On sait aujourd’hui que les secteurs les plus radicaux de l’opposition avaient élaboré des plans d’occupation immédiate de divers institutions stratégiques du pays, et notamment du siège de l’entreprise pétrolière PDVSA, des bâtiments officiels et de divers hôpitaux de la ville. Le Gouverneur de l’Etat de Miranda, M. Enrique Mendoza, qui figure parmi les multiples « présidentiables » potentiels de l’opposition, est du reste un habitué de ce genre de coups de mains. Le jour du coup d’état du 11 Avril 2002, c’est lui qui a envoyé ses forces de police occuper la télévision publique.

Dans son Etat, M. Mendoza a établi un régime de terreur, combinant l’utilisation de la police et de tueurs à gages. Selon l’ombudsman de cet Etat, plus de 30 assassinats on été commis au cours de son mandat, ainsi que d’innombrables détentions arbitraires. Le 8 Mai 2004, c’est aussi dans le département de Miranda que furent capturés 150 paramilitaires colombiens qui avaient été engagé pour créer un climat de déstabilisation dont l’opposition aurait pu tirer profit.

Un tel scénario écarté, le gouvernement va pouvoir œuvrer à la réforme de la justice et à la lutte contre l’impunité. Cette option pour les droits de l’homme a été publiquement reconnue par l’ex-président Carter. Questionné par une journaliste, le 14 août, il a clairement répondu : « Au Venezuela, les droits de l’homme sont respectés conformément aux standards internationaux, et la liberté de la presse est totale ».

Pour l’opposition vénézuélienne, et pour les médias nationaux et internationaux qui ont abondamment relayé ses thèses en présentant M. Chávez comme un « autocrate », un « tyran » un « dictateur » ou un « dirigeant qui parle, mais ne fait rien », l’échec du référendum constitue un camouflet cinglant. Les attaques permanentes étaient fondées sur le mythe soigneusement et médiatiquement construit selon lequel l’opposition représentait au moins 70% de la population, ce qui à rendait le gouvernement illégitime.

Ces thèses ayant été cruellement démenties par les faits, les mêmes se déchaînent à présent contre ce « président populiste » qui a « acheté » le vote des pauvres en « dilapidant » la manne pétrolière au profit des programmes sociaux ! Curieusement, on ne les entendit guère lorsque le lock-out de décembre 2002-janvier 2003 paralysa PDVSA et déstabilisa l’économie du pays. En provoquant une perte de 9% du PIB, cette grève insurrectionnelle provoqua l’arrêt - faute de fonds - de tous ces programmes sociaux. Il est vrai que là était son but...

La victoire du 15 août restera « la victoire du peuple ». Dans la perspective du référendum, le gouvernement et les secteurs populaires avaient décidé de soustraire aux appareils sclérosés des partis la responsabilité de la campagne électorale. Un appel fut lancé pour constituer des comités de base, appelés patrouilles, ce qui a permis de mobiliser plus de 900 000 volontaires et de constituer un maillage couvrant tout le pays. Pour les contenus de la campagne, le président Chávez et le comando de campagne, dirigé par l’historien Samuel Moncada, ont habilement proposé des références à des histoires connues de la population, comme la bataille de Santa-Inés remportée contre l’oligarchie de Caracas grâce à la malice du dirigeant populaire du XIXe siècle Ezequiel Zamora.

Pour sa part, l’opposition a davantage semblé se préparer à un scénario de déstabilisation qu’à une joute électorale. Une semaine avant les élections, défiant ouvertement la loi, le gouverneur Enrique Mendoza déclarait ainsi qu’il proclamerait les résultats du référendum, le 15 août, à 15 heures, c’est-à-dire avant l’autorité électorale, et sur base d’un décompte privé mené par Sumate, une association financée par l’agence américaine National Endowment for Democracy (NED) . Enfin l’opposition a déclaré qu’elle n’accepterait que les résultats proclamés par l’OEA et le Centre Carter, et non pas ceux du CNE.

Vers une heure de l’après-midi du 15 août, les annonces anticipées de résultats étant interdites sur les ondes, des e-mails ont été envoyés aux correspondants de la presse étrangère annonçant la « victoire irréversible » de l’opposition et amenant des journaux imprudents, comme The Independent, à titrer, le lendemain, que M. Chávez avait été révoqué. A partir de 23 heures cependant, les cinq chaînes de télévision commerciales, toutes opposées au chef de l’Etat, ont commencé à passer des dessins animés ou des programmes animaliers, signe que quelque chose n’allait pas bien pour l’opposition. Elles avaient fait de même le 13 avril 2002, lorsque le peuple occupait les rues de Caracas et entourait le Palais de Miraflores pour exiger le retour du président séquestré. Quelques minutes après que le CNE eût annoncé la victoire éclatante du « non », un dirigeant du parti social-démocrate Action démocratique (AD) a annoncé qu’il refusait le verdict et a demandé d’attendre celui du Centre Carter et de l’OEA.

Lorsque dix heures plus tard, ces deux organismes ont déclaré que, vérifications faites, les résultats annoncés se révélaient totalement fiables, l’opposition, criant à la « fraude massive », a continué de les refuser. Désavouée par les présidents Nestor Kirschner (Argentine), Luis Inacio « Lula » da Silva (Brésil), Fidel Castro (Cuba) et même par le très pro-américain Alvaro Uribe Veléz (Colombie), de même que par la Commission européenne, qui adressèrent leurs félicitations à M. Chávez, elle fut cependant soutenue, dans un premier temps, par Washington, servilement suivi par Paris, qui se contenta de « prendre note » des déclarations de MM. Carter et Gaviria.

Néanmoins, même le Département d’Etat américain a dû faire contre mauvaise fortune bon cœur et, le 17 août, reconnaître la victoire du président vénézuélien, tout en demandant un audit des résultats. Caracas ne s’y opposant pas, M. Carter a annoncé que cet audit aurait lieu, « pour dépouiller un échantillon de 150 tables de vote en présence de représentants du gouvernement, de l’opposition et des observateurs internationaux » . Comme il se doit, M. Mendoza a rejeté d’avance les conclusions de ce recomptage, affirmant qu’il ne pouvait lier juridiquement l’opposition.

De son côté, et fort du verdict des urnes, le président Chávez a annoncé : « Le processus est irréversible, le Venezuela a changé pour toujours ». Questionné par la journaliste Tatiana Rojas, de la nouvelle chaîne de télévision Vive, qui lui demandait si le répit offert à la révolution par cette victoire permettra de passer à une autocritique du « processus », il a répondu qu’il estimait celle-ci indispensable et qu’il comptait sur les télévisions communautaires pour alimenter cette critique. Il a par ailleurs proposé que les « bataillons de campagne » se transforment en « bataillons sociaux » pour appuyer les différentes « missions », les orienter et réclamer une transformation de l’Etat.

Ces nouvelles structures et cette confiance donnée aux militants de base devraient contribuer au renforcement de la démocratie participative, car ces militants ont parfaitement conscience, qu’à nouveau, tout comme lors du sabotage pétrolier ou lors du coup d’état, c’est bien eux qui ont sauvé le gouvernement.