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John McCain, le candidat républicain

| La Havane (Cuba)
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Ces réflexions s’expliquent d’elles-mêmes.

Au cours du déjà fameux super mardi, un jour de la semaine où de nombreux Etats de l’Union choisissent le candidat à la présidence des Etats-Unis de leur préférence au sein d’un groupe d’aspirants, l’un des candidats éventuels à la substitution de George W. Bush pouvait être John McCain, pour son image préconçue de héros et son alliance avec de puissants candidats comme l’ancien gouverneur de New York, Rudy Giulani, et d’autres qui lui ont cédé avec plaisir leur appui. La propagande intense de différents facteurs sociaux, économiques et politiques pesant lourd dans son pays, et son style le convertissaient en candidat ayant le plus de possibilités. Seule l’extrême droite républicaine, représentée par Mitt Romney et Mike Huckabee, mécontente de quelques concessions insignifiantes de McCain, lui fasait encore résistance le 5 février. Romney a ensuite renoncé à l’investiture au profit de McCain. Huckabee maintient la sienne.

La lutte pour l’investiture au Parti démocrate est en revanche très serrée. Bien que, comme de coutume, la part active de la population ayant droit de vote soit minoritaire, on écoute déjà toutes sorte d’opinions et de conjectures sur les conséquences que le résultat final de la bataille électorale aura pour le pays et le monde globalisé, à supposer que l’humanité réchappe aux aventures guerrières de Bush.

Il ne m’incombe pas d’évoquer le passé d’un candidat à la présidence des Etats-Unis. Je ne l’ai jamais fait. Peut-être ne l’aurais-je jamais fait ? Alors, pourquoi cette fois-ci ?

McCain a affirmé que certains de ses compagnons ont été torturés par des agents cubains au Vietnam. Ses apologistes et experts en pub insistent d’ordinaire sur le fait qu’il a lui-même été victime de ces prétendus Cubains.

J’espère que les Etasuniens comprendront pourquoi je me vois contraint d’analyser en détail le candidat républicain et de lui répliquer. Je le ferai à partir d’une approche morale.

Selon son dossier, McCain a été prisonnier de guerre au Vietnam depuis le 26 octobre 1967.

Il raconte lui-même qu’il avait trente et un ans et qu’il réalisait alors sa vingt-troisième mission de combat. Son avion, un A4-Skyhawk, fut touché au-dessus de Hanoi par une roquette antiaérienne. Sous l’impact, l’appareil fut déséquilibré et le pilote put se catapulter dans le lac Truc Bach, en pleine ville, les deux bras et un genou fracturés. Une foule patriotique, en voyant tomber un agresseur, l’accueillit avec hostilité. McCain affirme qu’il se sentit soulagé quand il vit arriver un peloton de l’armée.

Les bombardements sur le Vietnam, commencés en 1965, bouleversèrent l’opinion publique mondiale, très sensibilisée par les attaques aériennes de la superpuissance contre un petit pays du Tiers-monde que la France avait converti en colonie à des dizaines de milliers de kilomètres de chez elle. Le peuple vietnamien avait lutté contre les occupants japonais durant la Deuxième Guerre mondiale, mais, une fois celle-ci conclue, la France avait repris le contrôle du pays. Ho Chi Minh, le dirigeant modeste et aimé de tous, et Nguyen Giap, son chef militaire, étaient admirés dans le monde entier. La fameuse Légion française était vaincue. C’est pour tenter d’éviter la débâcle que les puissances agressives furent sur le point de recourir à l’arme atomique à Diên Biên Phu.

Les nobles Annamites – comme José Martí les appela affectueusement – à la culture et aux valeurs millénaires, devaient être présentés à l’opinion publique étasunienne comme un peuple barbare indigne de vivre. Dans l’art du suspense et de la pub, nul ne l’emporte sur les spécialistes des USA : et cette spécialité fut utilisée sans limite pour exalter le cas des prisonniers de guerre, en particulier celui de McCain.

Suivant ce fil conducteur, McCain affirma par la suite que, son père amiral ayant été commandant en chef des forces étasuniennes dans le Pacifique, la résistance vietnamienne lui avait offert la libération anticipée s’il reconnaissait avoir commis des crimes de guerre, ce à quoi il s’était refusé alléguant que le code militaire établit que les prisonniers sont libérés dans l’ordre de leur capture, ce qui avait impliqué pour lui cinq ans d’emprisonnement, de sévices et de tortures dans un secteur de la prison baptisé par les Etasuniens le « Hanoi Hilton ».

La retraite finale des USA au Vietnam confina au désastre : une force d’un demi-million d’hommes entraînés et armés jusqu’aux dents ne put résister à la poussée des patriotes vietnamiens. Les occupants et leurs complices fuirent à la débandade de Saïgon, la capitale coloniale, aujourd’hui Ho Chi Minh, certains accrochés aux hélicoptères. Les Etats-Unis perdirent plus de 50 000 de leurs enfants, sans compter les mutilés. Ils avaient dépensé cinq cent milliards de dollars dans cette guerre, sans avoir levé d’impôts toujours désagréables en soi. Nixon renonça unilatéralement aux engagements de Bretton Wood et jeta les fondements de la crise financière actuelle. Tout ce qu’ils obtinrent fut un candidat pour le Parti républicain, quarante et un ans après.

McCain, un des nombreux pilotes étasuniens abattus et blessés dans les guerres, déclarées ou non, de son pays, fut décoré de l’Etoile d’argent, de la Légion au mérite, de la Croix de l’aviation pour services distingués, de l’Etoile de bronze et du Cœur pourpre.

Un film de télévision, basé sur ses mémoires de prisonnier de guerre, fut transmis au Memorial Day de 2005, et lui-même devint célèbre par les vidéos et les discours à ce sujet.

La pire affirmation qu’il a avancée au sujet de notre pays est que des interrogateurs cubains avaient torturé systématiquement des prisonniers étasuniens.

Compte tenu des affirmations hallucinantes de McCain, je me suis intéressé à cette question. J’ai voulu savoir d’où provenait cette si étrange légende. J’ai demandé qu’on recherche les antécédents de cette imputation. On me fit savoir que McCain et son conseiller administratif au Sénat, Mark Salter, qui continue de travailler avec lui et d’écrire pour lui, avaient rédigé un livre ayant reçu une grosse promotion et point de départ du film : Faith of My Fathers, de 349 pages, publié en 1999. J’ai demandé de le faire traduire aussitôt, ce qui fut fait comme à l’ordinaire en très peu de temps par du personnel qualifié.

Votre accusation contre les révolutionnaires internationalistes cubains – vous affublez l’un d’eux, capable de « torturer à mort un prisonnier », du surnom de Fidel – est absolument immorale.

Je me permets de vous le rappeler, M. McCain : les commandements de la religion que vous professez vous interdisent de mentir. Vos années de prison et les blessures que vous avez reçues à la suite de vos attaques contre Hanoi ne vous exonèrent pas du devoir moral de la vérité.

Il est des faits que je dois faire connaître. Le peuple cubain s’est soulevé contre un despote que le gouvernement étasunien lui avait imposé le 10 mars 1952, quand vous étiez sur le point de fêter votre seizième anniversaire, un despote que l’administration démocrate de Truman reconnut et soutint aussitôt. J’étais un peu plus âgé que vous, j’allais fêter mes vingt-six ans en août, le même mois que vous, d’ailleurs. Un illustre militaire, Dwight D. Eisenhower – qui fut, soit dit en passant, le premier à parler du complexe militaro-industriel – prendrait la relève en 1953 à la tête d’une administration républicaine, quelques années après avoir atteint la célébrité à l’occasion du débarquement allié dans le nord de la France avec le concours de dix mille avions et des forces navales les plus puissantes jamais réunies à ce jour.

Il s’agissait d’une guerre formellement déclarée par les puissances qui s’opposaient à Hitler, pour répondre à une guerre déclenchée par les nazis par surprise, sans déclaration de guerre préalable. Une nouvelle manière de provoquer de grands massacres venait de s’imposer au monde.

Ainsi, en 1945, deux bombes atomiques d’environ vingt kilotonnes chacune furent larguées sur la population civile d’Hiroshima et de Nagasaki. J’ai visité un jour la première.

Dans les années 50, le gouvernement étasunien fit construire des armes de frappe nucléaire, dont l’une, la MR-17, qui pesait 19,05 tonnes et mesurait 7,49 mètres, possédait une puissance de vingt mégatonnes, soit l’équivalent de mille bombes comme celle qui fut lancée sur la première des villes susmentionnées le 6 août 1945. C’est une donnée qui rendrait fou Einstein qui, au milieu de ses contractions, fit savoir bien des fois qu’il avait des remords d’avoir contribué sans y prétendre à la fabrication de cette arme par ses théories et ses découvertes scientifiques.

Quand la Révolution triompha à Cuba le 1er janvier 1959, presque quinze ans après l’éclatement des premières armes nucléaires, et qu’elle promulgua une loi de réforme agraire basée sur le principe de la souveraineté nationale consacré par le sang des millions de combattants qui moururent durant cette guerre-là, les Etats-Unis répondirent par un programme d’actions illégales et d’attentats terroristes contre le peuple cubain, souscrit par le président des Etats-Unis en personne, Dwigth D. Eisenhower.

L’invasion de la baie des Cochons fut la conséquence des instructions précises de ce même président, et les envahisseurs furent escortés par des bâtiments de guerre, dont un porte-avions d’attaque. Les premiers bombardements aériens furent réalisés par surprise par des avions B-26 du gouvernement étasunien qui avaient décollé de bases clandestines et qui avaient été peints aux couleurs de nos propres forces aériennes pour faire croire au monde que les pilotes étaient des Cubains qui s’étaient soulevés.

Vous accusez les révolutionnaires cubains d’être des tortionnaires. Je vous invite sérieusement à présenter un seul cas de torture parmi les plus de mille envahisseurs capturés après les combats de Playa Girón. J’étais là, sur place, pas à l’abri d’un lointain poste de commandement. J’ai fait personnellement, aidé d’autres combattants, de nombreux prisonniers ; je suis passé devant des escouades armées toujours dissimulées dans les bois qui auraient pu faire feu, mais n’en firent rien, paralysées par la simple présence sur place du chef de la Révolution. Je regrette d’avoir à mentionner ce genre de fait qui peut passer pour un éloge personnel, ce que je déteste sincèrement.

Les prisonniers étaient des gens nés à Cuba, organisés par une grande puissance étrangère pour lutter contre leur peuple.

Vous vous dites partisan de la peine de mort pour les très graves infractions. Qu’auriez-vous fait face à de telles actions ? Combien en auriez-vous condamné pour cette trahison ? Ici, on a jugé plusieurs des envahisseurs qui avaient commis auparavant, sous les ordres de Batista, des crimes atroces contre les révolutionnaires cubains.

J’ai rendu plus d’une fois visite à cette foule de prisonniers de la baie des Cochons – comme on appelle chez vous l’invasion de Playa Girón – et j’ai conversé avec elle. J’aime comprendre les motivations des êtres humains. Ils étaient étonnés et reconnaissants du respect qu’on avait envers eux.

Vous devriez savoir que, tandis que Cuba négociait leur libération contre indemnisation sous forme d’aliments pour enfants et de médicaments, le gouvernement de votre pays organisait des plans d’assassinat contre moi. En font foi les écrits des personnes qui participèrent à ces négociations.

Je ne vais pas signaler ici la longue liste – plusieurs centaines – de tentatives d’assassinat de ma personne. Il ne s’agit pas d’inventions. Cela apparaît dans des documents officiels rendus publics par le gouvernement des Etats-Unis.

Quelle morale soutient-elle donc ces faits, que vous défendez avec véhémence comme une question de principe ?

Je tâcherai d’approfondir ces questions.

2

L’un des organes de presse les plus hostiles des Etats-Unis envers Cuba, de la Floride, raconte les faits comme suit :

« Profitant des négociations engagées pour libérer les prisonniers de la baie des Cochons, la CIA tâcha d’utiliser un personnage clef, l’avocat étasunien James B. Donovan, pour qu’il remette à Castro un cadeau empoisonné : une combinaison de néoprène contaminée par un champignon qui lacère la peau et un dispositif de respiration subaquatique infecté de tuberculose… Le dirigeant cubain reçut l’équipement en novembre 1962.

« Cette révélation est l’une des nombreuses anecdotes apparaissant dans After the Bay of Pigs qui aborde les négociations soutenues entre le Comité des familles pour la libération des prisonniers et le gouvernement cubain d’avril à décembre 1962.

« Le livre, de 238 pages, publié à la fin de l’an dernier, a été écrit par l’exilé cubain, Pablo Pérez Cisneros, en collaboration avec l’homme d’affaires John B. Donovan, fils du négociateur aujourd’hui décédé, et Jeff Koenreich, un vétéran de la Croix-Rouge qui a organisé des missions humanitaires entre les Etats-Unis et Cuba.

« Pérez Cisneros est le fils de Berta Barreto de los Heros, qui fut la coordinatrice du Comité des familles à Cuba et intercéda auprès de Castro pour l’échange des 1 113 personnes faites prisonnières à la suite de l’invasion ratée d’avril 1961.

« Barreto de los Heros qui a commencé le livre, est morte sans l’achever en mars 1993. C’est son fils, qui a mené des recherches pendant huit ans pour compléter l’ouvrage, qui avait acheté la combinaison de néoprène et l’équipement de plongée fin 1962, sans savoir que tous deux étaient destinés à Castro.

« Pérez Cisneros se rendit pour la première fois dans le bureau de James B. Donovan à Brooklyn, en juin 1962, pour lui demander d’intervenir dans les négociations avec Cuba. L’organisateur de la rencontre fut Robert W. Kean, fils d’un ancien membre du Congrès et beau-frère de Joaquín Silverio, alors emprisonné et membre de la 2506e Brigade. Donovan accepta de travailler gratis pour le Comité des familles.

« C’est deux mois après que Donovan fit le premier des onze voyages à La Havane qu’il réalisa dans le cadre de ses démarches auprès du gouvernement cubain.

« Quand il retourna à Cuba en octobre 1962, Castro lui dit qu’il avait besoin d’un équipement de plongée et d’une combinaison de néoprène. "C’est alors que Donovan m’a dit qu’il voulait acheter un équipement de bonne qualité pour quelqu’un, mais sans me dire que c’était pour Castro", déclara Pérez Cisneros au journal El Nuevo Herald, dans une interview destinée à élargir l’information sur ce cas.

« Pérez Cisneros, autrefois champion cubain de pêche sous-marine, acheta une combinaison de néoprène de 130 dollars et un équipement de plongée de 215 dollars dans un magasin bien connu de Times Square, à New York.

« Castro les reçut en novembre 1962. Quelques semaines après, au cours d’un autre voyage, le président cubain dit à l’avocat qu’il les avait utilisés.

« C’est plusieurs mois après la conclusion des négociations que Pérez Cisneros connut tous les détails de l’histoire réelle.

« Durant la Deuxième Guerre mondiale, James Donovan avait travaillé pour l’Office de services stratégiques, prédécesseur de la CIA. Il fut ensuite nommé comme l’un des procureurs du procès de Nuremberg contre les criminels de guerre nazis. En février 1962, il fut le principal médiateur dans l’échange d’espions le plus spectaculaire de la Guerre froide, entre le colonel russe Rudolf Abel et les Etasuniens Frederick Prior et Gary F. Powers, le fameux pilote d’un U-2 abattu.

« Quand Donovan informa la CIA que Castro avait demandé un équipement de plongée, l’agence lui dit qu’elle s’en chargerait. Néanmoins, l’avocat refusa de s’impliquer dans la proposition de contaminer la combinaison de néoprène et l’équipement de plongée, raison pour laquelle il préféra donner à Castro l’équipement acheté à Times Square.

« En mai 1963, Castro invita Donovan et l’avocat John E. Nolan, qui représentait l’Attorney General Robert Kennedy, à une journée de plongée dans la baie des Cochons et utilisa de nouveau l’équipement du magasin.

« Fin 1963, Pérez Cisneros affirma : "Donovan m’a dit que l’idée d’un attentat contre Castro lui avait donné la chair de poule et qu’il avait refusé de remettre l’équipement de la CIA, parce qu’il avait pensé que si Cuba découvrait l’opération, toutes les négociations pourraient capoter et qu’il risquait d’être exécuté…"

« Le livre, bourré de faits curieux et inattendus, raconte une histoire dure qui démontre comment l’amour, la décision et l’intelligence permirent l’échange des prisonniers de la 2506e Brigade pour des aliments, des médicaments et des équipements médicaux d’une valeur de 53 millions de dollars.

« Donovan et le Comité des familles engagèrent des efforts alors que l’incertitude régnait encore quant au sort des prisonniers…

« La première réunion du Comité des familles avec Castro se déroula chez Barreto de los Heros, à Miramar, le 10 avril 1962. Quatre jours après, soixante membres blessés de la Brigade furent renvoyés à Miami.

« L’entrée de Donovan dans les négociations accéléra le processus de libération.

« Donovan prépara un code secret pour ses communications, car il savait que le téléphone de la famille Heros était sur écoute.

« À la mi-décembre, Castro accepta de réaliser l’échange et fournit une liste de vingt-neuf pages contenant les aliments et les médicaments qui devaient être envoyés à Cuba par l’intermédiaire de la Croix-Rouge étasunienne.

« Les dix derniers jours des négociations furent intenses, parce que Donovan engagea un groupe de soixante avocats pour garantir tous les dons promis par cent cinquante-sept compagnies étasuniennes.

« Les cinq premiers avions volèrent vers Miami le 23 décembre 1963, emportant quatre cent quatre-vingt-quatre membres de la Brigade. Le lendemain, les sept cent dix-neuf prisonniers restants partirent dans neuf vols. »

J’ai transcrit littéralement l’article. J’ignorais certains faits concrets. Rien de ce que je me rappelle ne s’écarte de la vérité.

Mes relations avec les marais de Zapata remontent à loin. J’ai connu l’endroit grâce à des visiteurs étasuniens qui m’ont parlé du black fish, une carpe noire très abondante dans la lagune du Trésor, au centre des marais, dont la profondeur maximale est de six mètres. C’était l’époque où nous pensions développer le tourisme et créer des polders dans le style des terres disputées à la mer par les Hollandais.

Le renom de l’endroit datait de mon époque d’étudiant, parce que les marais étaient peuplés de dizaines de milliers de crocodiles. Leur capture indiscriminée avait presque provoqué l’extinction de cette espèce. Il fallait la protéger.

Nous souhaitions surtout faire quelque chose pour les charbonniers des marais. Voilà comment ont débuté mes liens avec la baie des Cochons, d’une profondeur avoisinant le millier de mètres. C’est là que je fis la connaissance du vieux Finalé et de son fils Quique, qui furent mes professeurs de pêche sous-marine. Je parcourus les îlots et les cayes. Je finis par connaître la zone comme ma poche.

Quand les envahisseurs y débarquèrent, il y existait trois routes qui traversaient les marais, des centres de tourisme conclus et en chantier, et même un aéroport à proximité de la plage Girón, qui fut le dernier réduit des forces ennemies que nos combattants prirent d’assaut le 19 avril 1961 dans l’après-midi. J’ai parlé d’autres fois de cette histoire. Des manœuvres de diversion de la marine de guerre étasunienne retardèrent notre attaque foudroyante avec des chars, le 18 à l’aube.

C’est pour aborder la question des prisonniers que je fis connaissance avec Donovan, qui me parut – et je me réjouis de le confirmer à travers le témoignage de son fils – quelqu’un d’honorable que j’ai effectivement invité à pêcher une fois et à qui j’ai sans doute parlé d’une combinaison et d’un équipement de plongée. Je ne peux me rappeler les autres détails avec précision, je devrais chercher. Je ne me suis jamais occupé d’écrire mes mémoires, et je comprends aujourd’hui que c’est une erreur.

Le chiffre exact de blessés, par exemple, je ne m’en souvenais pas avec tant de précision. J’avais à l’esprit les centaines de blessés que nous eûmes, nous, dont bon nombre moururent par carence d’équipements, de médicaments, de spécialistes, et faute des installations requises. Les blessés expédiés avant exigeaient sûrement une physiothérapie ou de meilleurs soins qui n’étaient pas alors à notre portée.

Ce fut une tradition dans notre armée, dès le premier combat victorieux du 17 janvier 1957, de soigner les blessés. L’histoire de notre Révolution en fait foi.

Dans ses mémoires, Faith of my Fathers, écrits en compagnie de l’omniprésent Mark Salter et techniquement bien rédigés, McCain affirme[1] :

« J’ai été fréquemment accusé d’avoir été un étudiant indifférent et, compte tenu de certaines de mes notes, je peux constater la générosité de cette affirmation. Mais j’ai été sélectif plutôt qu’indifférent. J’aimais l’anglais et l’histoire, et j’y ai eu fréquemment de bons résultats. J’ai eu moins d’intérêt et moins de succès en maths et en sciences. »

Il assure un peu plus loin :

« Quelques mois avant la fin de mes études, je passai les examens d’entrée à l’Ecole navale… à ma grande surprise, tout se passa bien, même en maths.

« Ma réputation de jeune scandaleux et impétueux ne se bornait pas – j’ai un peu honte de le dire – aux milieux de l’Ecole. De nombreux locataires décents de la charmante Anapolis, témoins de quelques-uns de mes actes d’insubordination les plus extravagants, me désapprouvaient, ainsi que de nombreux officiers. »

Auparavant, racontant quelques faits de son enfance, il écrit :

« A la moindre provocation, j’étais pris d’un accès de rage et je tombais ensuite par terre, inconscient.

Le médecin prescrivit un traitement qui, selon les règles modernes de pédiatrie, paraîtrait un peu sévère : il demanda à mes parents de remplir une baignoire d’eau froide et, quand je commencerai à piquer une colère et qu’il semblerait que je retenais ma respiration pour me jeter par terre, de m’y plonger tout habillé, sans plus. »

Quand on lit des choses pareilles, on a l’impression que les méthodes qu’on nous appliquait à l’époque – aussi bien à moi, qui ai vécu avant la guerre, qu’à lui – n’étaient pas les mieux appropriées pour des enfants. Dans mon cas, on ne pouvait parler de médecin conseillant la famille : cela venait des gens du peuple, en partie analphabètes, dont beaucoup ne connaissaient les traitements à suivre que par tradition.

McCain raconte d’autres épisodes en rapport avec ses aventures d’élève militaire en voyage d’entraînement. Je n’en parle pas parce qu’ils s’éloignent de la teneur de mes analyses et n’ont rien à voir avec des questions personnelles.

Il est logique que McCain n’ait pas été présent au Congrès pour écouter le discours de Bush, le 28 janvier au soir, parce qu’il y a des choses dans la politique de celui-ci qui le compromettent trop. Il se trouvait à la Petite Havane, au restaurant Versailles, où il recevait l’hommage de la communauté d’origine cubaine. Mieux vaut ne pas trop fouiller dans les antécédents de plusieurs des convives présents.

McCain soutient la guerre en Iraq. Il croit que la menace que représentent l’Afghanistan, l’Iran et la Corée du Nord, et la croissance de la Russie et de la Chine obligent les Etats-Unis à consolider leur force de frappe. Il oeuvrerait avec d’autres pays pour protéger la nation de l’extrémisme islamique et il resterait en Iraq jusqu’à la victoire.

Il reconnaît qu’il est important de maintenir de fortes relations avec le Mexique et d’autres pays latino-américains. Il est partisan de la politique agressive actuelle contre Cuba.

Il renforcera la sécurité à la frontière, non seulement pour les personnes à l’entrée et à la sortie, mais aussi pour les produits. Il estime que les immigrants doivent apprendre l’anglais, ainsi que l’histoire et la culture étasuniennes.

Il est en quête d’électeurs d’origine latino-américaine, dont la majorité, malheureusement, n’ont pas le droit de vote, sauf par exception, car ils craignent toujours qu’on les expulse, qu’on leur enlève leurs enfants ou qu’on les licencie. Plus de cinq cents continueront de mourir chaque année sur le mur du Texas. Il ne leur promet pas de « loi d’ajustement » à eux qui poursuivent « le rêve américain ».

Il soutient l’Acte de Bush « Qu’aucun enfant ne reste à la traîne ». Il est favorable à un financement accru par le gouvernement des bourses d’études et des prêts universitaires à faible intérêt.

A Cuba, nous offrons gratis à tout le monde des connaissances solides, une éducation artistique et le droit d’entrer à l’Université. Plus de 50 000 enfants présentant des difficultés reçoivent une éducation spéciale. L’informatique est enseignée massivement. Des centaines de milliers de personnes bien qualifiées s’y emploient. Mais il faut infliger un blocus à Cuba pour la libérer d’une telle tyrannie.

Comme tout candidat, il a sa « programmette » de gouvernement. Il promet de réduire la dépendance du pays des livraisons d’énergie provenant de l’étranger. Facile à dire, plus difficile à faire par les temps qui courent.

Il est contre les subventions à la production d’éthanol. Magnifique ! J’ai précisément suggéré au président brésilien Luis Da Silva d’exiger du gouvernement étasunien qu’il suspende les grosses subventions allouées au maïs et aux autres grains destinés à produire de l’éthanol à partir d’aliments. Mais ce n’est pas là ce qu’il se propose, au contraire : il veut exporter de l’éthanol étasunien pour faire concurrence au Brésil. Seuls ses conseillers et lui-même sauront comment faire, parce que l’éthanol de maïs étasunien ne pourra jamais concurrencer en coûts l’éthanol de canne à sucre brésilien, une matière première produite au prix des très durs efforts des travailleurs dont le sort, soit dit en passant, s’améliorerait sans les obstacles tarifaires et les subventions des Etats-Unis.

Le gouvernement étasunien a embarqué bien d’autres nations latino-américaines dans cette production d’éthanol de canne. Que feront-ils face aux nouvelles décisions émanant du Nord ?

McCain ne pouvait manquer, bien sûr, de promettre d’assurer la qualité de l’eau et de l’air, d’utiliser dûment les espaces verts, de protéger les parcs nationaux qui ne sont plus qu’un souvenir de ce que fut un jour la belle nature de ce pays, victime des diktats implacables du marché. Mais il ne signera pas toutefois le protocole de Kyoto.

On dirait les rêves d’un naufragé en pleine tempête.

Il réduirait les impôts aux familles de la classe moyenne, il maintiendrait la politique de Bush consistant à diminuer les impôts permanents et laisserait les taux à leur niveau actuel.

Il veut un meilleur contrôle des coûts de l’assurance-maladie. Il estime que les familles devraient avoir leur contrôle à partir de l’argent de l’assurance. Il lancerait des campagnes de santé et de prévention. Il soutient le plan de Bush qui permet aux travailleurs de virer de l’argent des impôts de la sécurité sociale sur les fonds de retraite privés.

La sécurité sociale courrait le même sort que la Bourse.

Il est en faveur de la peine de mort, du renforcement et de l’augmentation des forces armées, de l’expansion des traités de libre-échange.

Maximes de McCain :

« Les choses sont difficiles aujourd’hui, mais nous sommes mieux qu’en 2000 » (janvier 2008).

« Je suis féru en questions économiques ; j’ai participé à la révolution de Reagan » (janvier 2008).

« Pour éviter la récession, il faut mettre un terme aux dépenses sans contrôle » (janvier 2008).

« La perte de la force économique conduit à celle de la force militaire » (décembre 2007).

« Les républicains ont oublié comment contrôler les dépenses » (novembre 2007).

« Il faut sécuriser les frontières en établissant un programme de travailleurs visiteurs » (janvier 2008).

« L’amnistie de 2003 ne signifie pas une récompense au comportement illégal » (janvier 2008).

« Il faut ramasser les deux millions d’étrangers qui ont enfreint la loi et les déporter » (janvier 2008).

« Il faut faire l’impossible pour aider tous les immigrants à apprendre l’anglais » (décembre 2007).

« Pas d’anglais officiel : les Indiens étasuniens doivent utiliser leur propre langue » (janvier 2007).

« Il nous faut des réformes migratoires pour garantir la sécurité nationale » (juin 2007).

« Les positions bipartites sont un signe de capacité à être président » (mai 2007).

« Il faut maintenir l’embargo et juger Castro » (décembre 2007).

« Pas de relations diplomatiques ni commerciales avec Cuba » (juillet 1998).

« Il serait naïf d’exclure les armes nucléaires, d’exclure une attaque contre le Pakistan » (août 2007).

« [La guerre d’Iraq] « nous a fait nous détourner de notre continent et nous en payons le prix » (mars 2007).

Il promet de visiter ses propriétés sur le continent. S’il était élu à la Maison-Blanche en 2008, son premier voyage serait au Mexique, au Canada et en Amérique latine pour « réaffirmer mon engagement envers notre continent et l’importance de nos relations avec lui ».

Tout au long de son livre, référence forcée de mes réflexions, il affirme que son fort est l’histoire. Pourtant, pas une seule allusion à un penseur politique, pas même à un seul de ceux qui inspirèrent, le 4 juillet 1776, la Déclaration d’indépendance des Treize Colonies qui aura deux cent trente-deux ans dans quatre mois et vingt-trois jours.

Voilà plus de deux mille quatre cents ans, Socrate, le grand sage athénien fameux par sa méthode et martyr de ses idées, avait affirmé, conscient des limitations humaines : « Je sais que je ne sais rien. » McCain, le candidat républicain, s’exclame aujourd’hui devant ses concitoyens : « Je sais que je sais tout. »

3

J’ai dit hier que, tandis que Bush parlait au Congrès, McCain recevait des hommages au restaurant Versailles de la Petite Havane.

C’est dans ce quartier de Miami que s’installèrent avec leurs familles la plupart des ennemis les plus acharnés de la Révolution cubaine, à savoir les batistiens, les gros propriétaires terriens, les propriétaires fonciers et les millionnaires qui tyrannisèrent et pillèrent notre peuple. Le gouvernement étasunien les a utilisés à sa guise pour en faire des envahisseurs et des terroristes qui, tout au long de presque cinquante ans, ont ensanglanté notre pays. À ce premier flux, vinrent s’ajouter ensuite des émigrants illégaux, la Loi d’ajustement cubain et le blocus brutal imposés à notre peuple.

Il est incroyable que, par les temps qui courent, le candidat républicain aux honneurs de héros puisse se convertir en un instrument de cette mafia. Aucune personne qui s’estime un tant soi peu ne commet une telle faute de morale.

Les représentants Ileana Ros-Lehtinen, Mario et Lincoln Díaz-Balart, le sénateur Mel Martínez, lui aussi d’origine cubaine, le gouverneur Charles Christ et le sénateur indépendant Joseph Liberman sont devenus les étais du candidat dans sa tentative de remporter la Floride et ses principaux conseillers en matière de politique latino-américaine.

Que pourront attendre les Latino-Américains de tels conseillers ?

Ros-Lethtinen a qualifié McCain de « fort en défense nationale » et de quelqu’un qui « comprend aussi la menace que signifie le régime castriste ».

McCain a participé activement à une audience tenue le 21 mai 2002 au sujet de Cuba par la sous-commission des questions de consommation, de commerce extérieur et de tourisme, rattaché à la Commission des sciences et des transports, au cours de laquelle il a réitéré que notre pays constituait une menace pour les Etats-Unis par sa capacité à produire des armes biologiques, une assertion dont James Carter a montré le ridicule.

Il a proposé, en octobre 2003, une motion afin d’interrompre le débat sur des mesures proposées pour assouplir les obstacles aux voyages à Cuba.

En mars 2005, il a présenté un projet législatif intitulé : « Loi de promotion de la démocratie 2005 », qui autorisait des financements, aggravait la subversion, établissait de nouvelles structures et proposait de nouveaux mécanismes de pression contre Cuba.

Faisant allusion aux avions pirates abattus le 24 février 1996, il a déclaré : « Si j’étais président des Etats-Unis, j’ordonnerai une enquête au sujet des gens courageux qui ont été assassinés par les ordres de Fidel et de Raúl Castro, et je jugerai ces derniers. »

Jamais à court de déclarations capricieuses, il a affirmé : « Quand la liberté régnera à Cuba, j’aimerais avoir en face de moi les Cubains qui ont torturé certains de mes compagnons pendant la guerre du Vietnam. » Quel courage que celui de ce candidat obsédé !

Allons à l’essence de sa pensée.

Quelle éducation politique a-t-il reçue ? Aucune. Il a été formé comme pilote de guerre grâce à ses aptitudes physiques à manœuvrer un avion d’attaque. Qu’est-ce qui prédominait en lui ? Les traditions familiales et ses fortes motivations politiques.

Il écrit dans ses mémoires[1] :

« Mon père arriva à l’état-major quand le communisme s’était substitué au fascisme comme la pire menace à la sécurité des Etats-Unis. Il le haïssait férocement et se consacra à sa destruction. Il croyait que nous étions coincés sans échappatoire dans une lutte à mort contre les Soviétiques. Un côté ou l’autre finirait par remporter la victoire totale, et la puissance navale s’avérait vitale pour y parvenir. Sur ce point, il était catégorique.

« En 1965, de violents heurts entre factions belligérantes, dont on jugeait que l’une était un front communiste, avaient placé la République dominicaine au bord de la guerre civile. Le président Johnson ordonna à mon père de commander l’assaut amphibie de l’opération Steel Pike 1, à savoir l’invasion et l’occupation de la nation antillaise. Cette opération était controversée. Les critiques la jugèrent à juste titre une intervention illégale dans les affaires d’une nation souveraine. Mon père, comme à l’accoutumée, restait imperturbable face à l’opposition interne.

« "Certains ont condamné l’intervention comme injustifiée – observa-t-il – mais les communistes étaient prêts à intervenir et à prendre les choses en main. Il se peut que les gens ne t’aiment pas parce que tu es fort quand tu dois l’être, mais ils te respectent à ce titre et apprennent à se tenir selon cette attitude."

« Sa nomination postérieure aux Nations Unies fut considérée par la marine comme un point final et son ultime mission. C’était un vice-amiral, et ses perspectives de passer à amiral d’escadre étaient lointaines. Deux ans plus tard, on lui ordonna de se rendre à Londres pour prendre le commandant des forces navales des Etats-Unis en Europe. Le grade d’amiral d’escadre accompagna cette affectation. Moins d’un an plus tard, il reçut le commandement de toutes les forces des Etats-Unis dans le Pacifique, autrement dit le plus important commandement opérationnel militaire au monde. »

Revenant d’un voyage d’entraînement en tant qu’élève militaire, McCain passa par le territoire occupé de Guantánamo.

« Guantánamo, à l’époque d’avant Castro, était un endroit sauvage. Nous descendîmes tous à terre et nous nous dirigeâmes aussitôt vers les énormes tentes qui avaient été installées dans la base comme bars temporaires, où l’on servait de grandes quantités de bière brune cubaine et des punchs encore plus forts à ceux qui disaient avoir soif et ne pourraient pas se payer le verre meilleur marché.

« J’étais fier de sortir diplômé de l’Ecole navale. Mais l’émotion que je ressentis le plus à ce moment-là fut le soulagement. On m’avait déjà accepté à Pensacola pour un entraînement en vol. À l’époque, il suffisait de réussir un examen physique pour pouvoir passer un entraînement en vol et j’étais anxieux de débuter ma vie d’aviateur insouciant de la marine.

« En octobre 1962, je rentrais justement à la base navale de Norfolk à la fin d’un déploiement en Méditerranée à bord de l’Enterprise.

« Mon escadron décolla de l’Enterprise et regagna la station navale aérienne Oceana tandis que le bâtiment entrait à Norfolk.

« Quelques jours après notre retour, nous reçûmes soudain l’ordre de regagner le porte-avions. Nos supérieurs justifièrent cet ordre insolite au motif qu’un cyclone se dirigeait vers nous.

Tous nos appareils décollèrent en vingt-quatre heures pour regagner le porte-avions et nous prîmes le large. En plus de nos A-1, l’Enterprise emportait des appareils d’attaque à grande portée, dont les décollages et atterrissages sont généralement difficiles. Nous partîmes sans eux pour notre mystérieuse mission.

« Notre chef s’adressa à un représentant de l’escadron et lui dit que nous n’avions pas le temps d’attendre tous ses avions pour atterrir : certains devraient regagner leur base.

« J’étais passablement déconcerté devant l’urgence apparente de notre mission – nous étions partis précipitamment en un jour, laissant derrière nous certains de nos avions ; l’escadron de la marine avait reçu l’ordre de s’unir à nous avec assez de carburant pour atterrir ou amerrir. Le mystère se dissipa peu de temps après quand tous les pilotes furent réunis dans la salle polyvalente de l’Enterprise pour écouter la transmission d’un message du président Kennedy qui informait la nation que les Soviétiques installaient des missiles atomiques à Cuba.

Il fait allusion ici à la fameuse crise d’octobre 1962, voilà plus de quarante-cinq ans, qui laissa en lui des envies latentes d’attaquer notre pays.

« L’Enterprise, naviguant de toute la puissance de ses moteurs à énergie nucléaire, fut le premier porte-avions étasunien à entrer dans les eaux face à Cuba. Pendant quasiment cinq jours, nous crûmes, nous les pilotes, que nous entrerions en action. Nous n’avions jamais combattu auparavant et, malgré l’affrontement mondial que présageait une attaque contre Cuba, nous étions prêts et anxieux de réaliser notre première mission aérienne. L’atmosphère à bord était tendue, mais sans exagération. Bien entendu, nous étions très excités en notre for intérieur, mais nous sûmes nous comporter et imitâmes l’image typique d’un Etasunien en guerre laconique, réservé et audacieux.

« La tension se relâcha au bout de cinq jours, quand il devint évident que la crise se réglerait d’une manière pacifique. Nous ne fûmes pas déçus de n’avoir pas reçu le baptême du feu, mais cela ouvrit notre appétit et aviva notre imagination. Nous avions envisagé avec avidité l’occasion de faire ce pour quoi nous nous étions entraînés et de découvrir enfin si nous étions assez courageux pour faire le boulot. »

Il raconte ensuite l’accident qui se produisit sur le porte-avions nucléaire Forrestal quand il se trouvait dans le golfe du Tonkin : cent trente-quatre jeunes étasuniens, dont beaucoup n’avaient que dix-huit ou dix-neuf ans, moururent en tentant de sauver le bâtiment. Celui-ci, déchiqueté par les bombes qui avaient explosé, dût rentrer aux Etats-Unis pour être reconstruit. Il faudrait réviser aujourd’hui ce qui a été publié à l’époque et l’approche de cette question.

McCain passe ensuite sur un autre porte-avions à propulsion classique dans les mêmes eaux et pour les mêmes objectifs. Il vaut la peine de remarquer chacune des autodéfinitions de l’auteur.

Le 30 septembre 1967, je me présentai sur l’Oriskany et au groupe VA-136, qui était l’escadron d’attaque de A-4 et répondait au surnom de "Les Saints". Durant les trois années que dura l’opération Tonnerre roulant – campagne de bombardements sur le Nord-Vietnam débutée en 1965 – aucun pilote de porte-avions ne vécut plus d’actions ni ne souffrit plus de pertes que ceux de l’Oriskany : quand l’administration Johnson mit fin à cette opération en 1968, trente-huit pilotes avaient été tués ou capturés ; soixante avions, dont vingt-neuf A-4, avaient été abattus. "Les Saints" souffrirent les pires pertes : en 1967, le tiers des pilotes de l’escadron avait été tué ou capturé ; les quinze A-4 ayant fait partie au départ de ce groupe avaient été détruits. Nous jouissions d’une grande réputation pour notre agressivité et nos succès durant les missions. Dans les mois ayant précédé mon arrivée à l’escadron, "Les Saints" avaient détruit tous les ponts de la ville portuaire d’Haiphong.

« Comme tous les pilotes de combat, nous faisions preuve d’une indifférence quasiment macabre envers la mort, qui dissimulait une grande tristesse dans l’escadron et s’approfondissait à mesure que la liste de nos pertes s’allongeait.

« Nous volions vers le prochain objectif très déterminés à faire le plus de mal possible.

« J’étais sur le point de larguer mes bombes quand l’alarme de l’avion sonna.

« Je savais que j’avais été touché. Mon A-4, qui volait à près de 880 km-h, se précipita violemment à terre en faisant des tonneaux.

« Je réagis aussitôt après l’impact. Je vis que mon appareil avait perdu une aile. Je communiquai ma situation par radio et actionnai le levier du siège éjectable.

« Je heurtai une partie de l’avion, me fracturant le bras gauche, le bras droit à trois endroits et le genou droit. Je perdis connaissance quelque temps à cause de la force de l’éjection. Des témoins affirment que mon parachute s’est à peine ouvert avant que je ne tombe dans les eaux peu profondes du lac Truc Bach. J’atterris au milieu du lac, au centre de la ville, en plein jour.

« Mon père n’était pas très partisan de mener des guerres à moitié. Il estimait que la retenue était une qualité humaine admirable, mais que, dans la guerre, il fallait adopter toutes les mesures nécessaires pour la conclure vite et bien. La guerre du Vietnam ne fut ni vite ni bien, et je sais que ce fut pour lui une grande frustration.

« Dans un discours prononcé après qu’il eut pris sa retraite, il affirma que "deux décisions déplorables" avaient voué les Etats-Unis à l’échec au Vietnam. "La première fut la décision publique d’interdire aux troupes étasuniennes d’entrer au Nord-Vietnam et de vaincre l’ennemi sur son propre sol… La seconde fut… d’interdire le bombardement d’Hanoi et d’Haiphong jusqu’aux deux dernières semaines du conflit…"

« Ces deux décisions se combinèrent pour permettre à Hanoi, sachant qu’il n’y aurait en fait pas de représailles ni de contre-attaques, d’adopter toutes les stratégies de son choix.

« Quand les Nord-Vietnamiens lancèrent une grande offensive en décembre 1971, à un moment où les forces des Etats-Unis avaient été réduites à 69 000 hommes, le président Nixon indiqua finalement à mon père de miner aussitôt Haiphong et d’autres ports du Nord. L’administration Nixon renonça en grande partie à la micro-direction de la guerre qui avait rendu de si mauvais services à l’administration Johnson, en particulier les restrictions absurdes imposées en matière d’objectifs aux pilotes de bombardiers.

« Les relations entre les commandants militaires et leurs supérieurs civils s’améliorèrent quand le président Nixon et le secrétaire à la Défense Melvin Laird prirent les choses en main. La nouvelle administration était de toute évidence plus intéressée et soutenait les vues de généraux et amiraux qui conduisaient la guerre. Mon père avait de bonnes relations avec tous les deux, Nixon et Laird, ainsi qu’avec Henry Kissinger, le conseiller du président à la sécurité nationale. »

Il ne dissimule pas ses sentiments quand il parle des victimes des bombardements : ses mots suintent une haine profonde.

Notre situation s’améliora bien plus en avril 1972 quand le président Nixon ordonna la reprise des bombardements sur le Nord-Vietnam : c’est sous les ordres de mon père que les premières bombes depuis mars 1968 commencèrent à pleuvoir sur Hanoi. L’opération Linebacker, comme on l’appela, fit entrer dans la guerre les B-52 avec leur énorme cargaison de bombes.

« L’angoisse dont nous avions souffert avant 1972 empira parce que nous avions peur que les Etats-Unis ne soient pas capables de faire ce qu’il fallait faire pour conclure la guerre d’une manière raisonnablement rapide. Nous ne pouvions voir à l’horizon le jour où la guerre prendrait fin. Que vous souteniez la guerre ou que vous vous y soyez opposé – j’ai connu plusieurs prisonniers que défendaient cette dernière position – personne ne croyait que la guerre devait être menée de la façon dont l’avait fait l’administration Johnson.

« Les B-52 semèrent la terreur sur Hanoi pendant onze nuits. Ils arrivaient par vagues successives. Pendant le jour, tandis que les bombardiers stratégiques faisaient le plein de carburant et de munitions, d’autres avions partaient à l’assaut. Les Vietnamiens comprirent.

« Nos officiers supérieurs, sachant que le moment était imminent, nous avaient avertis de ne témoigner d’aucune émotion quand l’accord serait rendu public. »

Il distille sa haine envers les Vietnamiens. Il était prêt à les exterminer tous.

« Quand la fin arriva avec la signature des accords de paix à Paris, mon père avait déjà pris sa retraite. Exonéré des restrictions que lui avait imposé son rôle de subordonné à des supérieurs civils, il critiqua l’accord, affirmant : "Dans notre anxiété à sortir de cette guerre, nous avons signé un très mauvais accord."

Ces paragraphes traduisent la pensée la plus intime de McCain. Le pire survient quand il accepte de faire une déclaration contre la guerre menée par son pays. Il ne pouvait pas ne pas le mentionner dans son livre. Comment s’y prend-il ?

« [Mon père] reçut un rapport selon laquelle une transmission de propagande largement éditée dont on disait qu’elle venait de moi avait été analysée, tandis que la voix avait été comparée avec l’enregistrement de mon interview avec le journaliste français. Les deux voix furent identifiées comme la mienne. Dans les journées d’angoisse qui suivirent mon aveu, je craignais que mon père l’ait découvert.

« De retour à la maison, il ne mentionna jamais ce qu’il savait de mon aveu, et bien que je lui aie raconté, je n’en ai jamais discuté en profondeur. Ce n’est que tout récemment que j’ai su que l’enregistrement magnétique que j’avais rêvé avoir écouté par le haut-parleur de ma cellule avait été réel, avait été transmis hors de la prison et que mon père avait été au courant.

« Si j’avais su quand mon père avait écouté mon aveu, j’aurais été encore plus angoissé que je ne l’aurais imaginé et je ne m’en serais pas remis aussi vite que je l’ai fait. Mais depuis, mon estime pour mon père et pour moi-même a mûri. Je comprends mieux la nature de la force de caractère.

« Mon père fut quelqu’un d’assez fort pour ne pas juger trop durement le caractère d’un fils qui avait atteint ses limites et découvert que celles-ci étaient petites par rapport aux normes des héros idéalisés qui avaient inspiré notre enfance. »

Je ne le critique pas pour autant. Il serait impitoyable et inhumain de le faire. Ce n’est pas mon but. Il s’agit maintenant de démasquer une politique qui n’est pas individuelle, mais partagée par de nombreuses personnes, car la vérité objective sera toujours difficile à comprendre.

McCain a-t-il pensé une fois ou l’autre aux Cinq Héros antiterroristes cubains enfermés dans des prisons solitaires comme celles qu’il dit détester, contraints de se présenter devant un jury de la Petite Havane pour des crimes qu’ils n’ont jamais commis, dont trois ont été condamnés à la prison à vie – et l’un à deux prisons à vie – et les deux autres à dix-neuf ans et quinze ans de privation de liberté ?

Sait-il que les autorités de son pays ont reçu des informations qui auraient pu éviter la mort d’Etasuniens dans des attentats terroristes ?

Connaît-il les activités de Posada Carriles et d’Orlando Bosch, responsables de l’attentat à la bombe commis contre un avion de passagers cubains en plein vol et de la mort de ses soixante-treize occupants ?

Pourquoi ne parle-t-il pas de ça aux élèves militaires d’Annapolis ?

Les Héros cubains sont en prison depuis bientôt dix ans. Ils n’ont jamais assassiné ni torturé personne. Ne les accusez pas maintenant d’être allés au Vietnam torturer des pilotes étasuniens.

Je sais ce que vous avez déclaré à l’école militaire dont vous avez été l’élève. Je vous remercie de votre noble souhait de ne pas me répondre pour ne pas me donner de l’importance. La seule confusion regrettable – et ça n’a pas été l’intention de certains agences qui ont transmis mes premières réflexions sur ce thème – est de croire que j’ai demandé des preuves. On ne peut prouver ce qui n’a jamais existé. J’ai demandé de la morale.

4

Quand, dans mes réflexions antérieures, j’ai demandé à McCain ce qu’il pensait des Cinq Héros antiterroristes cubains, je l’ai fait en pensant à ce qu’il écrit à la page 206 de son livre Faith of my Fathers, préparé avec la collaboration de son adjoint Mark Salter :

« La solitude est quelque chose d’horrible. Elle comprime ton esprit et affaiblit ta résistance plus efficacement que n’importe quelle autre forme de sévices. Comme tu n’as plus personne à qui faire confiance, avec qui partager des confidences, à qui demander des conseils, tu commences à douter de tes convictions et de ton courage. Mais tu t’accoutumes finalement à la solitude comme à n’importe quelle autre difficulté en mettant au point des méthodes pour maintenir les problèmes éloignés de ton esprit et tirer aussitôt profit de la moindre occasion d’avoir un contact humain.

« Quand ma période de mise au secret prit fin en 1970, je fus pris du besoin compulsif de parler sans arrêter… »

Si ce thème-là vous intéresse, sachez qu’il existe aujourd’hui aux Etats-Unis cinq prisonniers cubains, éloignés les uns des autres par des milliers de kilomètres. Ils ne jouissent d’aucune zone qu’ils pourraient appeler ironiquement le « Hanoi Hilton ». Leurs souffrances et l’injustice dont ils sont victimes seront connus un jour du monde entier, n’en doutez pas. J’ai décidé de revenir sur ce point en me rappelant que, dans l’une ou l’autre de vos nombreuses déclarations, vous tentiez de retrouver l’endroit converti en prison où étaient enfermés les pilotes des bombardiers abattus quand ils attaquaient le Vietnam.

Quand je suis arrivé au Vietnam le 12 septembre 1973, après l’accord auquel vous faites allusion signé entre les Etats-Unis et ce pays, j’ai été logé dans l’ancienne résidence du gouverneur français d’Indochine, où j’ai reçu la visite de Pham Van Dong, alors Premier ministre, qui pleurait au souvenir des pertes humaines et matérielles imposées à son pays ; de là, je suis parti visiter le Sud – pas encore totalement libéré – jusqu’à la ligne McNamara dont les fortins d’acier avaient été pris d’assaut par les combattants vietnamiens malgré les bombardements et les attaques aériennes incessantes des Etats-Unis.

Tous les ponts sans exception, visibles d’avion entre Hanoi et le Sud, étaient effectivement détruits ; les hameaux, rasés ; tous les jours les grenades des bombes à fragmentation lancées dans ce but faisaient explosion dans les rizières où des enfants, des femmes, voire des personnes âgées, travaillaient pour produire des aliments.

On observait de nombreux cratères à l’entrée de chaque pont. Les bombes guidées par laser, bien plus précises, n’existaient pas encore. J’ai dû insister pour faire ce trajet. Les Vietnamiens craignaient que je ne sois victime d’une équipée des Yankees s’ils apprenaient ma présence dans cette zone. Pham Van Dong m’a accompagné tout le temps.

Nous avons survolé la province de Nghe-An, où est né Ho Chi Minh. Dans cette province, et dans celle de Ha Tinh, deux millions de Vietnamiens moururent de faim en 1945, la dernière année de la Deuxième Guerre mondiale. Nous avons atterri à Dong Hoi. Un million de bombes avaient été larguées sur cette province où se trouve cette ville détruite. Nous avons traversé le Nhat Le en radeau. Nous avons visité un poste d’aide aux blessés de Quang Tri. Nous avons vu de nombreux chars M-48 capturés. Nous avons emprunté des chemins de bois sur ce qui fut un jour la route nationale détruite par les bombes. Nous avons rencontré de jeunes soldats vietnamiens qui se couvrirent de gloire à la bataille de Quang Tri. Sereins, résolus, tannés par le soleil et la guerre, un léger tic réflexe sur la paupière du capitaine du bataillon. Nul ne sait comment ils ont pu résister à tant de bombes. Ils étaient dignes d’admiration. Ce 15 septembre, dans l’après-midi, revenant par un itinéraire différent, nous avons recueilli trois enfants blessés, deux très grièvement : une fillette de quatorze ans était en état de choc, un éclat de métal dans le ventre. Les enfants travaillaient la terre quand une houe a heurté par hasard une grenade. Les médecins cubains qui accompagnaient notre délégation les ont directement soignés pendant des heures et leur ont sauvé la vie. J’ai été témoin, monsieur McCain, des exploits des bombardiers, dont vous êtes si fier, sur le Vietnam du Nord.

En ces jours de septembre, Allende avait été renversé ; le palais de la Monnaie avait été attaqué et de nombreux Chiliens avaient été torturés et assassinés. Le coup d’Etat fut stimulé et organisé depuis Washington.

Tout ceci, malheureusement, est arrivé.

Le problème fondamental du moment actuel est de savoir si le candidat républicain McCain est conscient de la crise économique qui, à court terme ou sur-le-champ, frappera les Etats-Unis. Ce n’est qu’en fonction de ce point qu’il sera possible d’évaluer n’importe quel candidat ayant des possibilités de se retrouver à la tête de ce puissant pays.

L’agence de presse internationale IAR a publié voilà deux jours, le 12 février, un article signé par le journaliste, chercheur et observateur Manuel Freytas, intitulé : « Pourquoi une récession aux Etats-Unis peut-elle se transformer en une crise mondiale ? ». Il n’a pas besoin de nombreux témoignages pour trouver des arguments.

« Des institutions clefs du système économico financier actuel comme la Réserve fédérale et le Trésor des Etats-Unis, la Banque mondiale, le FMI, le G-7 (les sept pays les plus riches) et les banques centrales d’Europe et d’Asie coïncident pour dresser un sombre pronostic de l’économie étasunienne, voyant dans la confluence crise hypothécaire/effondrement du dollar/flambée des cours du pétrole le détonateur central potentiel d’une récession du capitalisme à l’échelle mondiale.

« La crainte d’une récession aux Etats-Unis et de ses retombées sur l’économie mondiale… a eu un impact négatif sur la confiance des élites économiques et politiques du système.

« Le chef de la Réserve fédérale des USA, Ben Bernanke, a affirmé que son pays risquait de tomber dans la récession face au double problème d’un marché immobilier en chute et de la nécessité de veiller à ce que l’inflation ne pousse encore plus à la hausse les cours déjà élevés du pétrole et des aliments.

« L’Organisation des Nations Unies a averti en janvier qu’il existait un gros risque de récession économique mondiale.

« Les dirigeants des nations les plus riches et les plus puissantes du monde, réunis en janvier au Forum de Davos dans les Alpes suisses, viennent d’avertir au sujet d’une récession aux USA à implication mondiale, faisant de sombres pronostics pour l’année en cours.

« Les ministres des Finances et les banques centrales des sept pays les plus riches du monde (G-7) ont estimé samedi dernier, selon la déclaration qu’ils ont émise à la fin de leur réunion de Tokyo, que leurs économies allaient souffrir une décélération à court terme…

« Deux facteurs clefs expliquent pourquoi une crise récessive aux USA aurait des répercussions immédiates sur toute l’économie mondiale, aussi bien sur les pays centraux que sur les pays "émergents" et "périphériques".

« a) Dans le modèle économique mondial globalisé, les Etats-Unis sont le principal acheteur et consommateur de produits et de ressources énergétiques, et représentent 22.5 p. 100 de l’économie mondiale, d’après les derniers calculs de la Banque mondiale.

« b) L’économie mondiale capitaliste est "dollarisée". Le dollar est la monnaie étalon de toutes les transactions commerciales et financières à l’échelle mondiale.

« Ces deux facteurs fondamentaux expliquent pourquoi toute oscillation ou tout déséquilibre économico financier ayant les Etats-Unis comme protagoniste cause un impact sur le "système" et s’y répand aussitôt.

« Une récession aux USA… aurait des retombées immédiates sur les bourses et sur les marchés de l’argent mondialisés… complétant le cycle de l’effondrement du modèle économique capitaliste mondial.

« L’effondrement du modèle briserait l’équilibre de la "gouvernance" politique et déclencherait une vague de conflits sociaux et syndicaux qui frapperait aussi bien les USA et les puissances centrales que les pays "émergents".

Hier, 13 février, plusieurs articles de journalistes étasuniens connus visaient dans le même sens, bien qu’à partir de points d’appui différents. Je n’en citerai que deux, choisissant des paragraphes qui traduisent l’actualité et l’importance de leur contenu, à travers des concepts absolument à la portée de notre peuple, compte tenu de son niveau éducationnel.

Amy Goodman, présentatrice de « Democracy Now », un journal télévisé international diffusé par plus de six cent cinquante émetteurs de radio et de télévision des Etats-Unis et du monde, a écrit dans un article intitulé : « Le modèle étasunien est une idée dont l’heure est venue » :

« Edward Kennedy, sénateur démocrate du Massachussetts, en a fait une affaire personnelle : "Le sous-marin serait-elle une forme de torture si on vous l’appliquait ?" "Je répondrais que oui", a répondu Mukasey (Attorney General). Bien qu’il ait éludé de répondre à des questions antérieures et postérieures à celle de Kennedy, le ton de sa réponse à la question personnelle semblait authentique.

« Notre Attorney General ne devrait pas avoir besoin d’être soumis au sous-marin pour savoir que c’est une forme de torture.

« Suharto a dirigé l’Indonésie pendant plus de trente ans, après avoir été porté au pouvoir par le pays le plus puissant de la planète, les Etats-Unis.

« Durant toute la durée du régime de Suharto, les administrations étasuniennes, démocrates et républicaines confondues, ont armé, entraîné et financé l’armée indonésienne. En plus du million d’Indonésiens assassinés, plusieurs centaines de milliers de personnes l’ont été durant l’occupation par l’Indonésie de Timor de l’Est, un petit pays situé à 480 kilomètres au nord de l’Australie.

« Le 12 novembre 1991, alors que les Timorais défilaient pacifiquement à Dili, la capitale, l’armée d’occupation de Suharto a ouvert le feu, tuant deux cent soixante-dix personnes.

« Les soldats m’ont donné des coups de pied et m’ont frappé à la tête de la crosse de leurs fusils M-16, de fabrication étasunienne. Ils ont fracturé le crâne de mon compagnon, Alan Nairn, qui écrivait alors pour la revue The New Yorker."

« L’organisation Transparence internationale a calculé la fortune de Suharto à entre quinze et trente-cinq milliards de dollars. L’actuel ambassadeur en Indonésie, Cameron Hume, a fait cette semaine l’éloge de Suharto : "Le président Suharto a été à la tête de l’Indonésie pendant plus de trente ans, durant lesquels son pays a enregistré un développement économique et social notable.

« Qu’il s’agisse du sous-marin, du lancement d’une guerre illégale, ou du maintien de centaines de prisonniers sans chef d’accusation pendant des années dans la baie de Guantánamo ou dans des prisons secrètes de la CIA un peu partout dans le monde, je ne peux manquer d’évoquer les mots de Mahatma Gandhi, l’un des plus grands leaders de la non-violence dans le monde : "Qu’est-ce que ça peut bien leur faire, aux morts, aux orphelins et à ceux qui perdent leur foyers que la destruction insensée se réalise au nom du totalitarisme ou au saint nom de liberté ou de la démocratie ? "

« Quand on lui demanda ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, Gandhi répondit : "Je pense que ce serait une bonne idée." »

Ce même jour, dans CounterPunch, Robert Weissman écrivait un article intitulé « Le honteux état de l’Union » (traduit pour Rebelión par S. Segui), où il affirme entre autres :

« Les Etats-Unis consacrent plus de 700 milliards de dollars par an à des dépenses militaires. Ils allouent 506,9 milliards de dollars au département de la Défense, en plus de 189,4 milliards à des opérations militaires en Iraq et en Afghanistan.

« Le Congrès a approuvé près de 700 milliards pour les guerres d’Afghanistan et d’Iraq. Non compris les coûts sociaux : pertes de vies, blessés, etc.

« Selon certaines méthodes de calcul, plus de la moitié des défenses fédérales est allouée d’ores et déjà à des fins militaires.

« La richesse se concentre vertigineusement.

« En 1976, le 1 p. 100 le plus riche de la population touchait 8,83 du revenu national ; ce pourcentage est passé à 21,93 p. 100 en 2005.

« Dans l’économie hyper financière actuelle, ce sont les gourous des finances qui s’enrichissent vraiment, malgré les pertes énormes qu’accumule Wall Street.

« Même les banques d’investissement traditionnelles ne peuvent plus payer les compensations scandaleuses que perçoivent les administrateurs de fonds de capital privés, dont certains obtiennent plus d’un milliard de dollars par an. Grâce à un stratagème fiscal, ces individus paient des impôts sur le revenu qui équivalent à moins de la moitié de ce que doit verser un dentiste qui encaisse 200 000 dollars par an.

« Les grandes sociétés accumulent une part toujours plus grande de la richesse nationale.

« La bulle immobilière et l’effondrement des hypothèques à haut risque (subprime) sont en train d’expulser des millions de familles de leurs foyers.

« Selon le Centre pour un endettement responsable, 2,2 millions de prêts hypothécaires à haut risque concédés ces dernières années ont abouti d’ores et déjà à des faillites ou se termineront sur une liquidation hypothécaire. Les pertes découlant de la chute des prix du logement peuvent atteindre deux billions de dollars.

« L’écart de richesse entre les Blancs et les Noirs ne semble pas devoir se fermer : en fait, il se creuse.

« Les Etasuniens d’origine africaine n’atteindront la parité avec leurs compatriotes blancs que dans cinq cent quatre-vingt-quatorze ans, selon l’association United for a Fair Economy. La catastrophe des hypothèques à haut risque frappe surtout les communautés minoritaires et provoque ce que l’United for a Fair Economy juge le pire appauvrissement des Noirs dans l’histoire moderne des Etats-Unis.

« Plus d’un enfant sur six vit dans la pauvreté.

« Plus de 45 millions de personnes n’ont pas d’assurance-maladie.

« Le déficit commercial des USA a atteint 763,6 milliards de dollars en 2006. Il devra s’équilibrer à un moment donné. A mesure que le dollar continuera de perdre de sa valeur, il faudra s’attendre à une inflation accrue et à des taux d’intérêt plus élevés à moyen terme. Le niveau de vie, en termes économiques, chutera.

« L’efficience énergétique est aujourd’hui pire que voilà vingt ans.

« L’infrastructure s’effondre. L’Association des ingénieurs civils estime qu’il faudra 1,5 billion de dollars sur cinq ans pour redonner aux infrastructures du pays un état acceptable.

« Cette situation est pire – et dans certains cas bien pire – qu’au début de l’administration Bush, mais ses racines plongent dans la politique bipartite conduite ces trente dernières années et favorable au déréglementation, à la remise des actifs publics aux entreprises privées (privatisation), à la globalisation des compagnies, au caractère hyper financier de l’économie, à des dépenses militaires épouvantablement élevées, aux réductions d’impôts au profit des riches et aux coupes faites au réseau de la sécurité sociale. »

Robert Weissman, l’auteur de ce dernier article, est rédacteur en chef de Multinational Monitor, de Washington, et directeur d’Essential Action.

Pour ne pas abuser des lecteurs, il ne manque plus qu’une cinquième partie.

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Les articles que j’ai signalés dans mes Réflexions d’hier, 14 février, ont été écrits ces deux ou trois jours passés.

Voilà plus de deux semaines, le 27 janvier 2008, la publication numérique Tom Dispatch a reproduit un article intitulé « Going Bankrupt : Why the Debt Crisis Is Now the Greatest Threat to the American Republic » de Chalmers Johnson (traduite pour Rebelión par Germán Leyens), un auteur étasunien qui n’a pas été récompensé par le Prix Nobel, comme Joseph Stiglitz, économiste et écrivain au prestige reconnu, ou Milton Friedman, inspirateur du néolibéralisme qui a conduit de nombreux pays, dont les Etats-Unis, sur cette voie désastreuse.

Friedman a été le plus fervent défenseur du libéralisme économique, lequel s’oppose à la moindre réglementation gouvernementale. Margaret Thatcher et Ronald Reagan se sont abreuvés de ses idées. Membre actif du parti républicain, il a conseillé Richard Nixon, Ronald Reagan et Augusto Pinochet, de sinistre mémoire. Il est décédé en novembre 2006 à quatre-vingt-quatorze ans. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont Capitalisme et liberté.

Je vais m’en tenir strictement aux arguments irréfutables présentés par Chalmers Johnson, sélectionnant textuellement des paragraphes essentiels de son article.

« …entrant en 2008, les Etats-Unis se retrouvent dans une position anormale : leur incapacité à payer le coût de leurs niveaux de vie élevés ou de leur establishment militaire trop grand et gaspilleur. Leur gouvernement ne tente même plus de réduire les dépenses ruineuses qu’entraînent le maintien d’énormes armées permanentes, le remplacement des équipements que sept années de guerres ont détruits ou complètement usés, ou la préparation d’une guerre dans l’espace extra atmosphérique contre des adversaires inconnus. L’administration Bush renvoie au contraire le paiement – ou le refus – de ces coûts aux générations futures du pays. Cette extrême irresponsabilité fiscale a été déguisée sous de nombreux mécanismes financiers de nature manipulatrice (tels que faire en sorte que des pays plus pauvres nous prêtent des sommes d’argent sans précédent), mais le temps du règlement de comptes approche à toute allure.

« Notre crise de la dette comprend trois grands facteurs. 1) Durant l’exercice fiscal actuel (2008), nous dépensons des sommes d’argent insensés dans des projets de "défense" qui n’ont rien à voir avec notre sécurité nationale ; parallèlement, nous maintenons les impôts sur le revenu grevant les segments les plus riches de la population étasunienne à des niveaux étonnamment bas.

« 2) Nous continuons de croire que nous pouvons compenser l’érosion accélérée de notre base manufacturière et nos pertes d’emplois vers des pays étrangers par des dépenses militaires massives…

« 3) Dévotement fanatique du militarisme… nous cessons d’investir dans notre infrastructure sociale et d’autres secteurs nécessaires à la bonne santé á long terme de notre pays… Notre système d’éducation publique s’est dégradé d’une manière alarmante. Nous ne sommes pas parvenus à garantir des soins médicaux à tous nos citoyens et nous avons négligé nos responsabilités de plus gros pollueur au monde. Pis encore, nous avons perdu notre compétitivité comme fabricants de produits satisfaisant des besoins civils, ce qui constitue une utilisation infiniment plus efficace de ressources rares que la fabrication d’armes…

« Il est pratiquement impossible d’exagérer la débauche avec laquelle notre gouvernement dépense sur le plan militaire. Les dépenses planifiées du département de la Défense pour l’exercice fiscal 2008 dépassent les budgets militaires combinés de toutes les autres nations. La seule rallonge demandée pour payer les guerres en cours en Iraq et en Afghanistan… est en soi supérieure aux budgets militaires combinés de la Russie et de la Chine. Les dépenses ayant à voir avec la défense pour l’exercice fiscale 2008 dépasseront un billion de dollars pour la première fois de l’histoire. Les Etats-Unis sont devenus le plus gros vendeur d’armes et de munitions aux autres nations de la Terre. […]

« […] Les chiffres publiées par le service de référence du Congrès et par le Bureau du budget de ce même Congrès ne coïncident pas. […]

« De nombreuses raisons expliquent cette prestidigitation budgétaire, dont un désir de secret de la part du président, du secrétaire à la Défense et du complexe militaro-industriel, mais la principale est que les membres du Congrès, qui profitent énormément des emplois de la défense et de projets électoralistes dans leurs districts ont un intérêt politique à soutenir le département de la Défense.[…]

« […] 23,4 milliards de dollars ont été assignés au département de l’Energie pour mettre au point et maintenir des ogives nucléaires ; et 25,3 milliards du budget du département d’Etat sont dépensés dans l’aide militaire à l’étranger… Le département des Anciens Combattants reçoit actuellement au moins 75,7 milliards de dollars, dont la moitié est destinée à soigner à long terme des militaires grièvement blessés parmi les au moins 28 870 soldats blessés à ce jour en Iraq et 1 708 en Afghanistan. […] 46,4 milliards de plus sont alloués au département de la Sécurité intérieure.

« A quoi il faut ajouter 1,9 milliard alloué au département de la Justice pour les activités paramilitaires du FBI ; 38,5 milliards au département du Trésor pour le Fonds de retraites des militaires ; 7,6 milliards aux activités de nature militaire de l’Administration nationale de l’aéronautique et de l’espace (NASA) ; et largement plus de 200 milliards en intérêts concernant des dépenses passées financées par des emprunts. Tout ceci élève les dépenses de l’establishment militaire étasunien, calculées au bas mot, à au moins 1,1 billion de dollars pour l’exercice fiscal 2008.

« De telles dépenses ne sont pas moralement obscènes : elles sont financièrement intenables. De nombreux néoconservateurs et Etasuniens patriotes mal informés croient que, même si notre budget de défense est énorme, nous pouvons nous le permettre parce que nous sommes le pays le plus riche de la Terre. Malheureusement, cette affirmation n’est plus vraie. Selon le World Factbook de la CIA, le groupement politique le plus riche au monde est l’Union européenne, dont le PIB… de 2006 a été calculé comme légèrement supérieur à celui des Etats-Unis. Celui de la Chine, pour la même année, n’a été que légèrement inférieur, tandis que le Japon est la quatrième nation la plus riche.

« On peut trouver une comparaison plus éloquente, qui révèle combien nous allons de mal en pis, dans les "comptes courants" de plusieurs nations. Le compte courant mesure l’excèdent ou le déficit commercial net d’un pays, plus les intérêts des paiements à l’étranger, les royalties, les dividendes, les plus-values, l’aide étrangère et d’autres revenus. Ainsi, pour pouvoir fabriquer quelque chose, le Japon doit importer toutes les matières premières requises. Même après ces dépenses incroyables, il lui reste encore des excédents de 88 milliards de dollars par an dans son commerce avec les Etats-Unis et il jouit de la seconde meilleure balance des comptes courants (la Chine étant la première). Les Etats-Unis, au contraire, se situent au cent soixante-treizième rang – les tout derniers de la liste, pire que des pays comme l’Australie et le Royaume-Uni qui enregistrent aussi de gros déficits commerciaux. Leur déficit en comptes courants a été en 2006 de 811,5 milliards ; le second score le plus mauvais a été celui de l’Espagne, avec seulement 106,4 milliards. C’est là quelque chose d’intenable.

« […] Cet excès de dépenses militaires ne provient pas des quelques dernières années… Il vient de loin, en accord avec une idéologie superficiellement convaincante, et il s’est maintenant enraciné dans notre système politique démocratique où il commence à faire des dégâts. J’appelle cette idéologie du "keynésianisme militaire" : la détermination de maintenir une économie de guerre permanente et de traiter la production militaire comme un produit économique ordinaire, même si elle ne contribue en rien à la production ni à la consommation.

« […] Le pays n’avait pu sortir de la grande dépression des années 30 que par l’essor de la production militaire due à la Deuxième Guerre mondiale. […]

« Forts de cette compréhension, des stratèges étasuniens ont commencé à créer un industrie de munitions massive, à la fois pour contrer la puissance militaire de l’Union soviétique (qu’ils exagéraient constamment) et conserver le plein-emploi, ainsi que pour éviter un retour possible de la dépression. Ainsi, sous la conduite du Pentagone, des industries absolument nouvelles furent créées pour fabriquer de gros avions, des sous-marins à propulsion nucléaire, des ogives atomiques, des missiles balistiques intercontinentaux, et des satellites de surveillance et de communications. On comprend que le président Eisenhower ait lancé une mise en garde dans son discours d’adieux le 6 février 1961 : "La conjonction d’un establishment militaire immense et d’une grande industrie d’armement est nouvelle dans le vie des Etats-Unis". Il parlait du complexe militaro-industriel.

« Vers 1990, la valeur des armements, des équipements et des usines rattachés au département de la Défense équivalait à 83 p. 100 de celle de toutes les usines et de tous les équipements de la manufacture étasunienne. […] Bien que l’Union soviétique n’existe plus, la dépendance des USA envers le keynésianisme militaire a augmenté… La dévotion au keynésianisme militaire est de fait une forme de lent suicide économique.

[…]

« L’historien Thomas E. Woods Jr constate que, dans les années 50 et 60, du tiers aux deux tiers des chercheurs étasuniens ont été absorbés par le secteur militaire. […]

« […] Des années 40 à 1996, les USA ont dépensé au moins 5,8 billions de dollars dans la mise au point, les essais et la construction de bombes atomiques. En 1967, l’année pic de l’arsenal nucléaire, les USA possédaient environ 32 500 bombes atomiques et à hydrogène opérationnelles… […] Les armes atomiques n’étaient pas seulement l’arme secrète des Etats-Unis : elles étaient leur arme économique secrète. En 2006, nous en avions encore 9 960. On ne peut toujours pas en faire un usage sensé, alors que les billions de dollars dépensés dans ce but auraient pu servir à régler les problèmes de sécurité sociale et d’assistance médicale, de la qualité de l’éducation et de l’accès généralisé à l’enseignement supérieur, sans parler de la conservation d’emplois hautement qualifiés dans l’économie étasunienne.

[…] Notre court mandat comme "l’unique superpuissance" au monde touche à sa fin.

[…]

« [Selon Benjamin Friedman] "nous ne sommes plus le principal pays prêteur au monde. De fait, nous sommes à présent le plus gros pays débiteur au monde, et nous ne continuons d’exercer notre influence qu’à partir des seules prouesses militaires."

« Certains des dommages sont désormais irréversibles. Ce pays a toutefois besoin de prendre des mesures urgentes. Entre autres, annuler les réductions d’impôts sur la richesse décrétées par Bush en 2001 et 2003 ; commencer à liquider notre empire mondial de plus de huit cents bases militaires ; supprimer du budget de la défense tous les projets sans rapport avec notre sécurité nationale ; cesser d’utiliser le budget de la défense comme un programme keynésien de création d’emplois. Si nous le faisons, nous avons des chances de nous en sortir de justesse ; sinon, nous ferons probablement face à une insolvabilité nationale et à une longue dépression. »

Un forum sur Internet concernant l’ouvrage de Johnson apporte des réactions. Quelles sont-elles ? Ce que j’explique dans un bref résumé :

« Johnson argumente que les Etats-Unis sont leur pire ennemi. "Tôt ou tard, leur arrogance causera leur chute." Le livre de Johnson est formé dans une grande mesure de chapitres autonomes au sujet de thèmes vaguement en rapport. »

« "Le délai pour éviter la banqueroute financière et morale est court." Plus loin, il aboutit à la conclusion suivante : "Nous sommes au point de perdre la démocratie afin de maintenir notre empire." Les ouvrages de Johnson sont décrits comme "polémiques". … Alors que beaucoup de nous sont devenus insensibles aux atrocités de la Maison-Blanche, l’indignation de Johnson envers l’administration – ses mémorandums sur la torture, son mépris de la libre information publique, sa moquerie des traités en place –est vivante. C’est peut-être dû a ses antécédents conservateurs : lieutenant de la marine dans les années 50, conseiller de la CIA de 1967 à 1973 et longtemps défenseur de la guerre du Vietnam, Johnson ne s’est horrifié que tardivement du militarisme et de l’interventionnisme étasuniens. Il écrit maintenant comme s’il voulait rattraper le temps perdu. Sa contribution la plus saillante au début au sujet de l’empire étasunien est sa documentation concernant le vaste réseau de bases militaires étasuniennes à l’étranger… »

« "Voilà bien des années, on pouvait retracer l’expansion de l’impérialisme en comptant les colonies – écrit Chalmers Johson dans Nemesis : The Last Days of the American Republic – la version étasunienne de la colonie est la base militaire… " »

« Nemesis est un livre sur le pouvoir dur. En comparant les lointaines bases des Etats-Unis avec les garnisons de Rome, Johnson suppose que les choses n’ont guère changé depuis l’époque de César et d’Octave. Mais, compte tenu des armes nucléaires disséminées entre les grandes puissances et les moyennes, le pouvoir militaire ne peut qu’entraîner la destruction mutuelle… Nos troupes sont assiégées. »

« Chacun des chapitres érudits de Johnson enseigne autant qu’il trouble. Mais ses jérémiades sous-jacentes au sujet de la mort de la démocratie manquent de force d’analyse. Johnson regarde avec incrédulité "ceux qui croient que la structure du gouvernement aujourd’hui à Washington a quelque ressemblance avec celle qui est ébauchée dans la Constitution de 1787 ". »

« Ce pessimisme semble exagéré. La République a survécu à Richard Nixon et à Edgar J. Hoover, et la démocratie, malgré les coups qu’elle a reçus, survivra aussi à Bush. »

Les arguments permettant de contrer concrètement l’article écrit par Johnson le 27 janvier exigent bien plus qu’une déclaration de foi dans la démocratie et la liberté. Johnson n’a pas inventé l’arithmétique que même un élève de primaire connaît ; pas plus d’ailleurs que le grand poète chilien Pablo Neruda, lui aussi Prix Nobel, qui a failli ne pas décrocher de titre universitaire : il ne cessait de demander, raconte son biographe, combien faisait 8 multiplié par 5 ; il ne se rappelait jamais que ça faisait 40.

Voilà plusieurs mois, analysant soigneusement les plus de quatre cents pages de la traduction des mémoires d’Alan Greenspan, qui a été pendant seize ans président de la Réserve fédérale des Etats-Unis : The Age of Turbulence – au sujet desquels j’avais promis d’écrire des Réflexions et qui sont du passé – j’ai appris à connaître le secret de son énorme inquiétude : ce qui commence à se passer actuellement. J’ai compris pour l’essentiel avec clarté les conséquences, terribles pour le système, de faire fonctionner la planche à billet et de dépenser sans compter.

C’est à dessein que je n’ai mis aucun des candidats des deux partis face au thème très délicat des changements climatiques pour ne pas troubler des illusions et des rêves. La pub n’a aucune incidence sur les lois physiques et biologiques qui sont moins compréhensibles et plus compliquées.

J’ai dit voilà quelques mois ma certitude que celui qui en savait le plus sur la question des changements climatiques et était le plus populaire n’aspirerait pas à la présidence des Etats-Unis. Il l’a déjà fait, et on lui a escamoté la victoire par une fraude scandaleuse. Il comprenait les risques de la Nature et de la politique. Je veux parler bien entendu d’Albert Gore. C’est un bon thermomètre. Il faut lui demander tous les matins comment il a dormi. Ses réponses seraient sans doute utiles à une communauté scientifique en proie au désespoir parce qu’elle désire que notre espèce survive.

Dans mes prochaines Réflexions, j’aborderai une question intéressant de nombreux compatriotes, mais je n’en dirai pas plus pour l’instant.

Je demande pardon aux lecteurs pour le temps et l’espace que j’ai occupés pendant cinq jours avec « Le candidat républicain ».

Source
Agence Cubaine de Nouvelles
L’Agence Cubaine de Nouvelles (ACN) est une division de l’Agence d’information nationale (AIN) de Cuba fondée le 21 mai 1974.

Agence Cubaine d’Information

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