De remarquables pas en avant ont été faits, notamment depuis 1996, avec les nouvelles et excellentes orientations des programmes d’histoire et de français (6 e , 5 e , 2 e et 1 er ). On ne peut sérieusement dire aujourd’hui que l’Islam, par exemple, est absent des apprentissages scolaires. C’est devenu une contrevérité. Cela dit, quand on veut approfondir, le consensus s’effrite. Car sur les voies et moyens d’une meilleure inclusion des questions religieuses dans un enseignement sans obédience religieuse aucune, vives sont et demeurent les crispations. Passer des voeux pieux aux décisions pratiques réveille aussitôt d’invétérés soupçons. Méfiances symétriques, qui devraient en bonne logique s’annuler l’une l’autre, mais qui, en bonne psychologie, redoublent l’inhibition.

Du côté laïque, il arrive qu’on dénonce à mots plus ou moins couverts le cheval de Troie d’un cléricalisme masqué, l’ultime ruse d’un prosélytisme par ailleurs en déroute, quand ce n’est pas l’instrument aveugle d’une Reconquista papiste de l’Europe, voire de l’antiscience et du retour des magiciens. Le loup dans la bergerie. Sans compter avec la peur, justifiée, d’aviver au coeur de l’école trans-communautaire les démons communautaristes, par le biais de questions qui fâchent, les athées pas moins que les autres. D’où cette réaction compréhensible : " On n’est pas là pour faire le catéchisme ".

Du côté ecclésiastique ou croyant, il arrive qu’on dénonce un autre cheval de Troie, celui d’un confusionnisme et d’un relativisme dénigreurs qui, en juxtaposant des données inertes et décolorées, effacerait les frontières entre l’ineffable et les vulgates, la " vraie religion " et les " fausses ". Comment séparer l’examen des faits des interprétations qui leur donnent sens ? Peut-on réduire à une rhapsodie d’observations extérieures et froides un engagement vécu de l’intérieur qui fait corps avec la personne même ? Autant réduire la musique à une suite de notes sur papier rayé, ou demander à un aveugle de parler des couleurs…

Ces objections ont leur validité. Elles s’alimentent cependant pour partie à un certain nombre de malentendus, ou d’amalgames machinaux, qu’il serait précautionneux de dissiper d’emblée, avant de se risquer aux exercices pratiques. Le premier des quiproquos : l’enseignement du religieux n’est pas un enseignement religieux.

Les vigilants défenseurs de la libre-pensée et de l’ " école émancipatrice " connaissent les distinguos qui suivent, mais ce qui va sans dire va toujours mieux quand cela est dit.

a) Personne ne peut confondre catéchèse et information, proposition de foi et offre de savoir, témoignages et comptes rendus. Non plus que l’épistémologie de la Révélation avec celle de la raison. Le rapport sacramentel à la mémoire vise à accroître et affiner la croyance, le rapport analytique à accroître et affiner la connaissance. Le premier type d’enseignement, aussi argumenté et dialectisé soit-il, présuppose l’autorité d’une parole révélée incomparable à toute autre, donation surnaturelle régulée en dernière instance par l’institution. Le second procède à une approche descriptive, factuelle et notionnelle des religions en présence, dans leur pluralité, de l’Extrême-Orient à l’Occident, et sans chercher à privilégier telle ou telle. La République n’a pas à arbitrer entre les croyances, et l’égalité de principe entre croyants, athées et agnostiques vaut a fortiori pour les confessions.

b) " La quête de sens " est bien une réalité sociale dont l’Éducation Nationale ne peut faire litière mais on ne saurait, pour répondre à la demande et par facilité, reconnaître aux "religions" (terme au demeurant tardif, multivoque et souvent impropre aux réalités qu’il désigne) un quelconque monopole du sens. Pour ce qui est des anxiétés métaphysiques de l’être humain, où il en va de ce qui relie l’individu au temps, au cosmos et à ses congénères, les religions instituées n’ont ni exclusivité ni supériorité a priori. Les sagesses aussi, les philosophies, les savoirs et l’art lui-même, explorent depuis trois millénaires les rapports qui peuvent se nouer entre nos points cardinaux, sans faire écho obligatoirement à " l’appel de l’autre rive ". Ces réponses profanes aux questions que nous posent la mort, l’origine et la finalité de l’univers, contribuent pleinement à la formation du sens. Cette évidence rappelée n’empêche pas de prendre acte qu’aujourd’hui comme hier et probablement demain (si l’on admet que les âges successifs de l’histoire des mentalités ne se chassent pas l’un l’autre mais constituent des étages structurels dans la psyché humaine), les hommes vivent et s’entretuent pour et au nom de symboles. Comme ils se déchirent, au premier degré, pour des logos, affiches et images. Cultures, langues, religions, identités, patrimoines font descendre dans la rue, encore plus aujourd’hui qu’hier, des manifestants par millions (on l’a vu à Paris avec l’École, dans les deux sens). Et c’est l’univers symbolique comme tel, où peuvent rentrer aussi bien et à des titres divers le droit, la morale, l’histoire de l’art et le mythe, dont l’École, notamment à travers l’enseignement philosophique, se doit d’étendre l’intelligence réflexive et critique. Comment retracer l’aventure irréversible des civilisations sans prendre en compte le sillage laissé par les grandes religions [1] ? L’effort s’impose d’autant plus que le paradigme de l’économie, les nouvelles technologies et les références à l’entreprise et au management s’imposent ou se proposent aujourd’hui aux. élèves, milieu oblige, comme le seul et ultime horizon.

c) La relégation du fait religieux hors des enceintes de la transmission rationnelle et publiquement contrôlée des connaissances, favorise la pathologie du terrain au lieu de l’assainir. Le marché des crédulités, la presse et la librairie gonflent d’elles-mêmes la vague ésotérique et irrationaliste. L’École républicaine ne doit-elle pas faire contrepoids à l’audimat, aux charlatans et aux passions sectaires ? S’abstenir n’est pas guérir. Le Penseur de Rodin qui envoie promener au loin la Bible d’un coup de pied négligent (vu dans une caricature) oublie que le Livre Saint ne disparaît pas pour autant dans la nature, ou n’est pas perdu pour tout le monde. Il en sera donné ailleurs (hors contrat) des lectures fondamentalistes, d’autant plus pernicieuses que les jeunes endoctrinés n’auront reçu aucun éclairage qualifié sur ce texte de référence. Il a été prouvé qu’une connaissance objective et circonstanciée des textes saints comme de leurs propres traditions conduit nombre de jeunes intégristes à secouer la tutelle d’autorités fanatisantes, parfois ignares ou incompétentes.

Les représentants instruits des confessions le savent bien, mais il n’est pas inutile, pour faire bonne mesure, de redire clairement à l’intention des croyants réticents, d’autres évidences en contrepoint des précédentes.

d) Pas plus que le savant et le témoin ne s’invalident l’un l’autre, l’approche objectivante et l’approche confessante ne se font concurrence, pourvu que les deux puissent exister et prospérer simultanément (ce que permettent la liberté de conscience et notamment les diverses Facultés de théologie, dont certaines sont d’État, comme en Alsace-Moselle). Preuve en est que les deux peuvent coexister dans certaines personnes (un exégète peut être critique et ordonné). L’optique de foi et l’optique de connaissance ne font pas un jeu à somme nulle. Cette dernière commence par faire le partage, à titre liminaire, entre le religieux comme objet de culture (entrant dans le cahier des charges de l’instruction publique qui a pour obligation d’examiner l’apport des différentes religions à l’institution symbolique de l’humanité) et le religieux comme objet de culte (exigeant un volontariat personnel, dans le cadre d’associations privées). La chimie des couleurs ne disqualifie pas l’histoire de la peinture, pas plus que la formule H2O ne dépossède les stations thermales du monopole de leur présentation, ni ne défigure les résonances immémoriales des rites d’eau. La laïcité n’est concernée que par ce qui est commun à tous, à savoir les empreintes visibles et tangibles des diverses fois collectives sur le monde que les humains ont en partage, sans se mêler, par prudence et pudeur, de ce qui n’est commun qu’à plusieurs, à savoir les expériences intimes.

e) La déontologie enseignante, et qui s’applique à l’exposé des doctrines, en philosophie, comme à celui des systèmes sociaux, en histoire, stipule la mise entre parenthèses des convictions personnelles. Donner à connaître une réalité ou une doctrine est une chose, promouvoir une norme ou un idéal en est une autre. Les professeurs sont instruits, au-delà de la simple obligation de réserve, dans l’art de réduire sans aplatir, expliquer sans dévaluer, donner à sentir sans se mettre en avant. La famille des disciplines dites littéraires les entraîne depuis longtemps à pondérer proximité compréhensive et distance critique, empathie et recul, que ce soit vis-à-vis des textes, des civilisations ou des individus. Une didactique des sciences des religions, qui reste, sans doute, à créer ou parfaire, saura prendre la suite, l’expérimentation pédagogique aidant. Les religions ont une histoire, mais ne sont pas que de l’histoire, et moins encore de la statistique. Certes. Dire le contexte historique sans la spiritualité qui l’anime, c’est courir le risque de dévitaliser. Dire, à l’inverse, la sagesse sans le contexte social qui l’a produite, c’est courir le risque de mystifier. La première abstraction fait l’entomologiste, sinon le Musée Grévin. La seconde fait le gourou, sinon le Temple Solaire. Il est parié ici sur une troisième voie, mais qui n’a rien de nouveau dans notre meilleure tradition scolaire, depuis un bon siècle : informer des faits pour en élaborer les significations.

f) L’inculture religieuse, selon nombre d’indices, affecte autant les établissements privés à profil confessionnel que l’école publique. Plusieurs indices montrent que l’ignorance en ce domaine est corrélée, à grande échelle, au niveau des études et non à l’origine religieuse des élèves, ou à leur appartenance familiale. Les " boites cathos " elles-mêmes n’étant plus, ni de loin, les " forteresses de la foi " d’antan, l’appel traditionaliste au " chacun chez soi " paraît manquer de réalisme. À la sélection sociale près, qui n’est pas un mince avantage, le privé et le public ont affaire, finalement, à la même amnésie, aux mêmes carences.

Source : ministère français de l’Éducation nationale

[1] Le stoïcisme comme le bouddhisme, le platonisme comme le spinozisme relient-le moi au tout et au temps. Simplement, les stoïciens n’ont pas édifié de clochers, ni rythmé notre année solaire. Il y a, pour nous occidentaux, une pensée stoïcienne, et c’est heureux, mais il y a, bon an mal an, cathédrales ou calendrier, un fait judéo-chrétien partagé entre croyants et non croyants qu’on ne peut vouloir effacer de notre champ pratique sans quitter le terrain des réalités