Pour la construction européenne, le problème majeur de la candidature turque n’est ni les Droits de l’homme, ni le retard de développement, ni le poids démographique, ni le tropisme atlantique d’Ankara, ni même l’islam, mais sa situation géographique, largement extra-européenne. Or l’absence ou l’existence de frontières ultimes de l’Union européenne sera déterminante sur la nature même de celle-ci. Il s’agit malheureusement d’une question que personne n’a osé poser.
Il faut retenir des critères qui permettent de maintenir l’Union européenne à une taille « gouvernable », de conserver une homogénéité. Garder comme frontières la Méditerranée, l’Atlantique et le Bosphore était cohérent, mais en acceptant la Turquie parmi les candidats à l’adhésion, le conseil européen de décembre 1999 a compromis les chances de fixations de frontières ultimes de l’Union. Suite à ce sommet, on a vu les candidatures de la Moldavie, de l’Ukraine, d’Israël (et d’un éventuel État palestinien), du Maroc et récemment de la Géorgie de Saakachvili. La Russie ne demande pas son entré e dans l’Union européenne, mais Vladimir Poutine se plait à chaque réunion avec l’Union européenne à exhiber des sondages démontrant qu’une majorité de Russes est favorable à un rapprochement avec l’UE. Qui, en Europe, et particulièrement en France, pourrait oser dire que les Marocains, les Arméniens, les Israéliens ou les Russes sont moins européens que les Turcs ?
Les arguments invoqués pour soutenir l’entrée de la Turquie peuvent permettre de justifier l’entrée de tous ces pays. La situation stratégique ? Cela vaut aussi pour les pays limitrophes de la Russie. Conforter la démocratie ? Cela vaudra aussi bientôt pour l’Ukraine, l’Irak, l’Iran et la Syrie. « Prévenir une guerre avec l’Islam » ? En quoi l’adhésion de la seule Turquie avec sa tradition laïque, son passé ottoman, ses liens avec Israël et les États-Unis le pourrait-elle ? Éviter de faire de l’Europe un « club chrétien » ? Laissons ce que la formule a de désobligeant pour les chrétiens (personne ne songe à reprocher à la Ligue arabe d’être un « club musulman » ou à Israël de se vouloir un État juif). L’étape suivante conduira à refuser qu’elle soit un « club de riches », voire un « club de blancs »... En fait, la condition d’un mariage n’est pas la même culture ou la même géographie, mais la volonté de vivre ensemble.
Mal gérée depuis l’origine, la question turque menace de faire échouer tout le projet européen. Voilà le scénario souhaitable :
- La Commission européenne remet (aujourd’hui) un rapport objectif sur l’état d’avancement de la démocratie en Turquie.
- En novembre, le Parlement européen prend position sur le problème des frontières ultimes de l’Union, confirme le critère du libre consentement des peuples concernés, et constate que, dans le cas de la Turquie, celui-ci n’existe pas dans plusieurs États membres.
- L’Assemblée nationale française organise elle aussi un débat, qui fait apparaître (avec ou sans vote) qu’il n’existe pas aujourd’hui de majorité politique en France pour soutenir l’adhésion de la Turquie.
- Le 17 décembre, le Conseil européen constate qu’il n’est pas en mesure de garantir l’aboutissement d’une procédure d’adhésion. Cela conduit le Conseil à différer de nouveau sa décision, ou à ouvrir des négociations pour approfondir la coopération entre l’UE et la Turquie, sans que le principe de l’adhésion soit acquis.
- À l’occasion de la ratification du projet de Constitution européenne, ou de la modification préalable de la Constitution française qui leur sera soumise, les partis représentés au Parlement français s’engagent à soumettre, le cas échéant, à référendum tout traité d’adhésion à l’UE qui susciterait des réserves au sein de la société française.
Ces cinq actes sont liés et il est important que les populations sachent qu’elles auront le dernier mot.

Source
Le Figaro (France)
Diffusion 350 000 exemplaires. Propriété de la Socpresse (anciennement créée par Robert Hersant, aujourd’hui détenue par l’avionneur Serge Dassault). Le quotidien de référence de la droite française.

« Pourquoi la Turquie ne peut pas entrer dans l’Union », par Alain Lamassoure, Le Figaro, 6 octobre 2004.