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Les "familles" parrainent l’Etat

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Des milliers de Mercedes et autres grosses cylindrées d’occasion couvrent en permanence un terrain vague de cinq hectares, entre les docks et la route nationale, dans le port de Durr’s, le premier d’Albanie. Parmi elles se trouvent les "transporteuses" ou "voitures-fourmis" qui convoient, pour le compte de la mafia italienne, de l’héroïne dans les Balkans. Ces voitures ont été achetées en Italie. Bien que Durr’s soit relié quotidiennement aux ports italiens de l’Adriatique, elles font un grand détour et transitent par la Slovénie, l’Autriche, l’Allemagne, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, pour finalement entrer en Albanie par la Macédoine : un ferry leur permet de traverser le lac d’Ohrid jusqu’à Pogradeci. A chaque étape du périple, la voiture livre de la drogue et se remplit de postes de télévision, de matériel vidéo ou électroménager. La "transporteuse" ne fait qu’un ou deux voyage international car, au-delà, elle risquerait d’être repérée. Elle revient "en prime" au passeur et une déclaration sur l’honneur chez un notaire albanais lui donne une nouvelle identité. Elle peut alors être revendue entre 2 500 et 8 000 dollars. L’opération "Mains propres", en Italie, a paradoxalement alimenté ce trafic : de nombreux politiciens et industriels veulent se débarrasser de leurs Mercedes, signes d’un enrichissement suspect. Souvent, ces voitures, après avoir été "vendues", sont en plus déclarées "volées" pour toucher l’argent de l’assurance. Il y a quelques mois, le président de la Banque centrale d’Albanie a ainsi été arrêté à Bari (Italie) au volant d’une Mercedes achetée à Tirana après avoir été déclarée volée en Italie. Toute cette filière tire partie d’un vaste trafic de visas, de passeports, de plaques d’immatriculation, qui rend les contrôles pratiquement impossibles. En fait, ces activités illégales ne sont pas perçues comme telles par les Albanais mais comme du simple commerce. Une activité interdite et elle-même qualifiée de "trafic" durant cinquante ans par le régime communiste, mais aujourd’hui présentée comme la valeur essentielle. La drogue côtoie ainsi le pétrole, les armes, les cigarettes, les fruits et légumes, le fameux "mercure rouge" ou du TNT, explosif fabriqué à l’usine de Gramsh, non loin de Tirana, et qui aurait été utilisé lors de la campagne d’attentats qui a précédé les dernières élections en Italie (Florence, Milan et Rome). Les lois du marché, prises au pied de la lettre, s’imposent d’autant mieux dans le contexte géopolitique actuel : deux voisins de l’Albanie sous embargo (international : la nouvelle Yougoslavie, et grec : la Macédoine), une guerre ouverte en Bosnie et larvée au Kosovo, la proximité de l’Italie, terre de mafias. Les marchandises transitent - souvent sous la protection de la police albanaise -, par les postes frontière albanais de Hati Horni et Ulkini pour le Monténégro, par Tropaja pour le Kosovo (La Dépêche Internationale des Drogues n°32), par Cacavia pour la Grèce. Au port de Vlora, un parc de hors-bord permet à l’aller de conduire des clandestins sur la rive italienne et au retour de rapporter de l’héroïne. Ainsi, chaque crise gréco - albanaise, chaque recrudescence de tension au Kosovo, chaque durcissement de la communauté internationale à l’égard de la Serbie, crée de nouvelles fortunes à Tirana. La classe politique locale semble profiter du désordre ambiant, et même miser sur lui, ce qui ne favorise en rien le processus de modernisation et de restructuration de l’Albanie. Tout effort législatif pour créer un cadre juridique accepté par la communauté internationale est systématiquement paralysé. On remet sans cesse au lendemain l’élaboration d’une nouvelle constitution car tout le monde préfère s’en remettre au droit coutumier. Le fonctionnement de la société albanaise repose en effet largement sur la notion quasi-mythique de la bessa. C’est la règle inviolable du respect de la parole donnée. La transgresser, c’est encourir la peine de mort ou la réclusion à perpétuité. Dans le nord du pays, une tour a été construite dans chaque village dans ce but. Si on échappe à la punition, c’est le descendant mâle qui doit expier. C’est ainsi qu’après cinquante années de stalinisme, on se met à punir les manquements à la parole datant d’avant le règne d’Enver Hodja. De ce fait, les familles traditionnelles de caractère "tribal" (les fares) et les alliances entre les clans des seigneurs des montagnes, parrainent l’Etat. La cohésion des fares l’emporte de loin sur une législation restée encore stalinienne. Le pays néglige toute politique d’investissement et mène la vie dure aux investisseurs étrangers. Il profite des crises avec ses voisins au point qu’un trafic peut rapidement en cacher un autre. Ainsi la livraison de pétrole à la Macédoine, contournant l’embargo grec, permet, tout comme la fourniture de Kalachnikov aux "frères" du Kosovo, de dissimuler de l’héroïne. Celle-ci provient d’Italie (par les fameuses "Mercedes transporteuses"), mais aussi de Turquie et du Caucase, par la traditionnelle route des Balkans, détournée sur l’Albanie puis le Kosovo depuis la fermeture, chaque jour plus étanche, de la frontière entre la Macédoine et la nouvelle Yougoslavie. D’autre part, la présence à Skopje d’une raffinerie d’héroïne (La Dépêche Internationale des Drogues n°32) alimente également le trafic par cette voie. Les Albanais qui tentent d’échapper à cette logique sont contraints de s’y plier s’ils veulent émigrer... L’intégration récente de ressortissants albanais dans les réseaux de drogues s’est faite sous la pression de leurs frères "ennemis" du Kosovo, citoyens de la nouvelle Yougoslavie. En effet, si l’ethnie albanaise est unie par la haine des Serbes, un fort antagonisme oppose Kosovars et Albanais. Les premiers, qui ont en effet profité de l’autonomie accordée à leur province par Tito et de la possibilité, contrairement aux citoyens albanais, de voyager pour renforcer et multiplier leurs communautés à l’est des Etats-Unis et en Suisse, sont nombreux à investir en Albanie faisant figure de parents riches et jalousés. Dans le même temps, les fares du nord-est de l’Albanie, région frontalière du Kosovo, ont vécu sous un joug d’autant plus pesant durant la période Enver Hojda que la nomenklatura au pouvoir était issue du sud du pays. Les Albanais voulant rejoindre l’Allemagne, comme les Kosovars qui s’y étaient établis depuis longtemps, en ont été soudainement empêchés par les nouvelles lois sur l’immigration dans ce pays qui leur dénient le statut de réfugiés politiques. Les ressortissants du Kosovo, considérés comme des victimes de la répression serbe, par contre en bénéficient. Les Albanais ont donc dû, à contre-coeur, solliciter l’aide des Kosovars afin de se procurer de faux passeports yougoslaves. Ceux-ci, en échange, exigent qu’ils s’intègrent à leurs réseaux de trafic d’héroïne. Cela leur évite d’avoir recours à des Tchèques ou des Croates trop gourmands. Un jeune médecin albanais, originaire de Shkodra, qui vient de rentrer au pays après avoir "dealé" pendant six mois à Munich pour un réseau du Kosovo, a déclaré à l’envoyé de l’OGD : "Avant, pour se procurer un kilo d’héroïne, il fallait à un Albanais 50 000 marks. Aujourd’hui les Kosovars m’en fournissent à 20 000 ou 25 000 marks le kilo et, du fait de leur très bonne organisation, les risques sont minimes. J’ai gagné 170 000 marks en six mois, que je prête ici à un taux de 8% par mois. Cela me permet de vivre et de construire une maison. Plus tard, quand l’Albanie sera redevenue un pays normal, j’irai encore passer six mois en Allemagne pour revenir ouvrir un cabinet privé. " On estime que dans les régions germanophones d’Europe occidentale (Allemagne, Autriche, certains cantons suisses), cinq mille faux passeports ou vrais passeports munis de faux visas, sont en circulation. Sur le marché de Tirana, et au Tetovo autour de Bajram Curri, haut lieu du nationalisme albanais, les passeports "du Kosovo" ont atteint le prix de ceux qui sont achetés aux membres de la minorité grecque de l’"Empire du nord" qui permettent pourtant d’obtenir quasi automatiquement un visa d’entrée en Grèce et ensuite un permis de travail dans ce pays (envoyé spécial de l’OGD en Albanie)

(c) La Dépêche Internationale des Drogues n° 35

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