L’étude de la galaxie anthroposophique conduit à poser la difficile question des liens entre doctrines et attitudes sociales. Dans le cas de structures multiples, éparpillées, disposant de statuts juridiques divers, ayant des objets professionnels ou sociaux bien caractérisés, le seul lien apparent semble être la référence à un "penseur" disparu en 1925 après avoir répandu sa doctrine de façon non systématique, par d’innombrables écrits ou propos de conférence diffus et souvent répétitifs.

A la lecture de cette abondante production, on ne peut que s’interroger, en particulier, sur certaines de ses allégations pouvant supposer la promotion d’idées élitistes ou pire, à travers de multiples propos sur le sang et la race, susceptibles d’être interprétées comme racistes (1). Exposées publiquement aujourd’hui, ces opinions pourraient faire l’objet en France de procédures judiciaires, en vertu des articles 225.1 et suivants du Code pénal.

Le problème est donc difficile. Où passe la frontière entre l’analyse de la doctrine et le jugement, par définition interdit, sur des éléments plus proches de la croyance que de la rationalité ? Peut-on auditionner les dirigeants actuels d’un mouvement stigmatisé par un rapport d’enquête parlementaire (2) sans aborder les textes de référence qui cimentent ces enseignements et les relient à l’ensemble des groupements qui se réclament de l’anthroposophie ?

Pratiquement, peut-on exercer le contrôle d’établissements scolaires sans appréhender les référents pédagogiques et par là même, éthiques et doctrinaux, des établissements inspectés ? Peut-on s’arrêter à l’affirmation de l’application d’une pédagogie particulière, sans s’interroger plus loin sur le contenu et le sens des termes employés, à la fois dans l’acception commune de notre société et dans le langage interne du mouvement ?

DOCTRINE ET CONCEPTIONS PEDAGOGIQUES

La biographie de Rudolph Steiner montre à quel point il fut un polygraphe, ce qui semble être souvent la caractéristique commune aux fondateurs et dirigeants de groupes à caractères sectaires, mais aussi aux penseurs humanistes. Dans le cas de la pédagogie, ce serait à la demande de l’un de ses amis (3) que R. Steiner entame des conférences en 1919, et que va naître le mouvement des Ecoles Waldorf (appelées généralement en France écoles Steiner).

Il est très difficile de dissocier les préceptes éducatifs de l’ensemble de l’oeuvre de R. Steiner. D’abord parce que lui même imagine la pédagogie comme une semence, des "germes déposés au début de la vie [de l’enfant] qui y demeurent latents, poursuivant une vie obscure sous la surface de sa conscience, jusqu’au jour où ils se manifestent d’une façon remarquable, souvent au bout d’un grand nombre d’années..." (4). Mais quel pédagogue n’est pas persuadé de la longue portée de son enseignement ? Que sème R. Steiner ? Une conception de l’homme et de l’univers, une Weltsanschauung pour utiliser les termes de l’époque, que bien des parents seraient probablement surpris de découvrir aujourd’hui .

L’anthroposophie, en effet, est issue de la théosophie fondée H.P. Blavatsky et Annie Besant. Steiner adhère à ces conceptions dès 1902. Il s’en sépare en 1913 en raison de divergences doctrinales, mais aussi, semble-t-il, pour des questions de pouvoir. Il reprend l’essentiel de la doctrine théosophique, en l’axant plus nettement sur le personnage central du Christ, qui n’est plus un prophète parmi d’autres, comme pour les théosophes, mais reste cependant très éloigné du Christ des grandes confessions chrétiennes (5).

La conception du monde de Steiner est fondée sur une néo-interprétation des cycles de réincarnation orientalistes et, comme pour les théosophes, sur un Livre révélé "en rêve" à Steiner, les Chroniques d’Akkacha. Selon lui l’Humanité connaîtrait quatre stades : minéral, végétal, cosmique et stade du " Je ", qui correspondent à quatre corps (ou karma) : physique, éthérique, astral et corps du " Je ". Le but initial, pour les enseignants, est donc de repérer à quel stade d’évolution sont les enfants qui leur sont confiés, de façon à leur permettre un maximum de développement au stade où ils se situent. On retrouve cet apprentissage des stades, et des karma dans le " sermon du matin " [Morgengespruch] que le théologien protestant allemand Badewien assimile à une prière ésotérique et qui a été observé dans l’école de Sorgues (6), dans le cadre des inspections conduites par le ministère de l’Education Nationale. On le retrouve aussi dans l’affirmation de Steiner lui-même : " baser la pédagogie sur une observation purement intellectuelle et extérieure à la nature de l’enfant, c’est édifier une pédagogie boîteuse ". On retrouve cette observation de la " nature " de l’enfant ou de l’adulte chez les médecins anthroposophes.

LES PRATIQUES PEDAGOGIQUES ISSUES D’UNE TELLE DOCTRINE

A l’évidence, le constat préoccupant sur le niveau des enseignants, fait par l’Education nationale (7) s’explique : les enseignants ne seraient pas recrutés pour leur formation intellectuelle et pédagogique, mais pour " leur parcours qualifiant de vie " (8) . Ils doivent, selon Steiner, marquer les enfants par la maîtrise qu’ils ont de leur tempérament. "Pour le petit enfant, jusqu’au moment de la nouvelle dentition, toute l’importance de l’éducation réside dans la nature de l’éducateur. Puis jusqu’à la puberté, l’essentiel est que le maître soit un artiste capable de modeler la vie. C’est seulement lorsque l’enfant atteint la quatorzième ou quinzième année que son instruction et son éducation exigent du maître qu’il lui communique les connaissances mêmes qu’il a acquises." (9)

Comment s’étonner alors des retards signalés par le rapport d’inspection et l’incertain respect du décret du 23 mars 1999 sur les méthodes actives ? Pour Steiner, l’enfant doit d’abord imiter, puis imaginer, et seulement à l’adolescence acquérir des connaissances intellectuelles.

L’éducateur n’est plus un enseignant, mais quelqu’un dont la " profession devient un sacerdoce, où la nature humaine elle-même est conduite vers l’éveil à la vie ".

Comment s’étonner aussi du refus réaffirmé d’un contrôle de l’Etat par l’ensemble des écoles Waldorf-Steiner de par le monde ? Par définition, il faut "détacher totalement l’enseignement de la vie de l’Etat et de l’économie. L’organisation sociale des personnes qui participent à l’enseignement ne doit dépendre d’aucune autre puissance que de ceux qui y travaillent. La gestion des établissements d’enseignement, la mise en place des cours et des programmes doivent être exclusivement confiés à des personnes qui en même temps enseignent ou ont dans la vie de l’esprit une activité productive. Chacune de ces personnes partagerait son temps entre l’enseignement ou une autre activité créatrice de l’esprit, et la gestion du système d’enseignement (10). ". L’école devient un isolat culturel, hors de la vie du siècle. Cela renvoie aux conceptions d’anciens pédagogues qui pensaient en créant un microcosme idéal, transformer le macrocosme, et donc créer un nouvel homme.

Comment s’étonner de ce qui a semblé surprendre les inspecteurs ? L’eurythmie, imitation simpliste et pour des stades peu évolués de la musique qui remplit le " karma du Je " ? L’Histoire vue comme une suite de mythes nourrissant l’imaginaire ? (11)

Au plan sanitaire, l’absence de vaccinations surprend également (12). Les vaccinations ne peuvent agir sur les vraies causes des maladies, situés souvent ailleurs que dans le corps physique. Pour parvenir à traiter et harmoniser les différents corps de l’individu, la médecine anthroposophique, outre l’allopathie ou l’homéopathie, utilise la phytothérapie (13), mais aussi " la peinture thérapeutique, le modelage, la musique ou l’eurythmie curative " (14). Cette dernière, curative ou non, est fortement remise en cause dans le rapport d’inspection de l’Education nationale. Les inspecteurs de la Direction départementale de l’Action sanitaire et sociale (DDASS) de l’Yonne précisent, pour l’Institut médico-pédagogique (IMP) inspecté, que " les comptes-rendus du psychomotricien qui pratique l’eurythmie curatrice sont basés sur une analyse fumeuse ", faisant craindre en conclusion " un probable système de fonctionnement pédagogique très orienté, voire mystique " (15). A Strasbourg, les inspecteurs et le médecin qui assistent à une séance d’eurythmie en 4° classe sont très critiques : " ...revêtus de tuniques uniformes et de la même couleur, ils ont essentiellement imité le professeur d’eurythmie. Aucune initiative ne leur a été offerte... Il s’agit sans doute de la séance la plus étrange qui nous ait été donnée à voir ". Ce rapport est contesté par les dirigeants de la Fédération des Ecoles Steiner et par les chefs des établisssements visités. A Strasbourg, le directeur insiste sur " l’attitude peu compréhensive " des inspecteurs (16), ce que soulignent aussi MM. Dallé et Dahan, représentants de la Fédération des écoles Steiner, auditionnés le 19 octobre 2000 à la Mission.

On peut aussi s’interroger sur l’appartenance des enseignants. Ils répètent à l’envi que la doctrine de Steiner n’est pas enseignée ("sauf dans les grandes classes"), mais nombre d’entre eux sont membres soit de la Société anthroposophique, soit de la "Communauté des Chrétiens en France" (17). La question qui se pose alors est celle de la qualification des écoles : il ne s’agit pas à proprement parler d’écoles alternatives, mais d’établissements scolaires se rattachant à une doctrine, l’anthroposophie. Or, certains parents semblent l’ignorer. La même ignorance peut se manifester chez les patients de médecins anthroposophes ou se référant à une " méthodologie " et à une pratique anthroposophique : " Tout membre du Mercure Fédéral (18) s’interdit de faire apparaître son appartenance à une association de médecins anthroposophes ". En revanche "la transparence s’applique dans la relation entre, d’une part, les médecins anthroposophes et, d’autre part, des entités comme les pharmaciens anthroposophes, notamment ceux de la société Weleda." (19).


(1) Voir annexe.

(2) dont les sources d’information sont placées sous embargo, conformément à l’article 5bis, 2 e, alinéa de l’Instruction générale du 22 juillet 1959.

(3) E. Molt, directeur des usines Waldorf-Astoria.•57

(4) R. Steiner, Education des éducateurs. Cinq conférences faites à Stuttgart du 8 au 11 avril 1923, 2 e édition, Editions anthroposophiques romandes, 1988, 127 pages, p.12.

(5) J. Badewien, Waldorfpädagogik-eine christliche Erziehung ?, op. cit.

(6) " agitation de cloche, allumage de bougies, invocation divine à forte connotation naturaliste récitée collectivement, bras croisés sur la poitrine ".voir p.5 du Rapport de l’Education Nationale sur le contrôle des Ecoles Steiner effectué le 14 décembre 1999, rendu public le 17 mai 2000. Les autres inspecteurs sont arrivés plus tard dans les écoles, et n’ont donc pas signalé ce rituel du matin, qui peut-être n’existe qu’à Sorgues.

(7) Rapport de l’Education Nationale sur le contrôle des Ecoles Steiner effectué le 14 décembre 1999, rendu public le 17 mai 2000.

(8) Entretien du 19 octobre à la Mission

(9) R. Steiner,. op. cit., p.22.•58

(10) R. Steiner, L’éducation de l’enfant : un choix de conférences et d’écrits, Triades, 1999, 163p., p. 72 (Chapitre " Pour une école libre, publié en 1919)

(11) Rapport de l’Education Nationale, op. cit.

(12) Des problèmes de vaccination semblent exister dans toutes les écoles, sauf à Strasbourg et dans l’IME de Sorgues. Deux écoles (Verrières le Buisson et Laboissière-en-Thelle) ne peuvent présenter aucun dossier médical le jour de l’inspection ( Rapport de l’Education nationale, op. cit.).

(13) produits Weleda, groupe pharmaceutique suisse se référant à l’anthroposophie.

(14) Cf. http://www.edicom.ch/sante/conseils...

(15) Rapport de l’Education Nationale, op. cit.

(16) Lettre du 9 mai 2000 du directeur de l’Ecole Michaël à l’Inspecteur d’Académie.

(17) Association spirituelle se référant à l’anthroposophie, sans reconnaissance des églises chrétiennes.

(18) Association fédérant les médecins anthroposophes.

(19) Idem