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L’art de la guerre

La recolonisation de la Libye

A ceux qui pensent l’ère coloniale finie, les exemples de l’Irak, de la Libye et de la Syrie apportent un démenti cinglant. Les États-Unis ont décidé en 2001 —dans la foulée et la logique des attentats— d’attaquer ces trois pays, et quelques autres. La guerre contre Tripoli et Damas n’a certes éclatée que dix ans plus tard, le temps à la fois de priver ces États de leurs défenses et de constituer des coalitions internationales pour masquer l’objectif colonial en opération humanitaire. Retour sur le cas libyen.

| Rome (Italie)
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Omar el-Mukhtar

Dans la comédie des équivoques pour le petit théâtre de la politique, le premier acteur Renzi a dit qu’en Libye « l’Italie fera sa part », ainsi -dès que le Pentagone a déclaré que l’Italie assurera le « rôle guide » a-t-il déclaré : « La mission militaire italienne en Libye n’est pas à l’ordre du jour », alors qu’en réalité elle a déjà commencé avec les forces spéciales que le parlement a mis aux ordres du Premier ministre. Celui-ci, pour donner le feu vert officiel, attend que se forme en Libye « un gouvernement super-solide qui ne nous fasse pas refaire les erreurs du passé ». En attendant que dans le désert libyen on fasse apparaître le mirage d’un « gouvernement super-solide », jetons un regard au passé.

En 1911 l’Italie occupa la Libye avec un corps expéditionnaire de 100 000 hommes. Peu après le débarquement, l’armée italienne fusilla et pendit 5 000 Libyens et en déporta des milliers. En 1930, sur ordre de Mussolini, la moitié de la population de la Cyrénaïque, environ 100 000 personnes, fut déportée dans une quinzaine de camps de concentration, pendant que l’aviation, pour écraser la résistance, bombardait les villages avec des armes chimiques et que la région était entourée de 270 km de barbelés. Le chef de la résistance, Omar al-Mukhtar, fut capturé et pendu en 1931. On commença la colonisation démographique de la Libye, en séquestrant les terres les plus fertiles et en reléguant les populations dans des terres arides. Au début des années Quarante, l’Italie vaincue fut remplacée en Libye par la Grande-Bretagne et les États-Unis. L’émir Idris al-Senussi, placé sur le trône par les Anglais en 1951, concéda à ces puissances l’utilisation de bases aériennes, navales et terrestres. Wheelus Field, aux portes de Tripoli, devint la principale base aérienne et nucléaire états-unienne en Méditerranée.

Avec l’Italie le roi Idris conclut en 1956 un accord, qui la disculpait des dégâts causés à la Libye et permettait à la communauté italienne de conserver son patrimoine. Les gisements pétrolifères libyens, découverts dans les années 50, finirent dans les mains de la britannique British Petroleum, de l’états-unienne Esso et de l’italienne Eni. La rébellion des nationalistes, durement réprimée, déboucha sur un coup d’État sans effusion de sang opéré en 1969, sur le modèle nassérien, par les « officiers libres » dirigés par Muammar el-Kadhafi.

La monarchie fut abolie, la Jamahiriya arabe libyenne obligea les USA et la Grande-Bretagne à évacuer les bases militaires et nationalisa les propriétés étrangères. Dans les décennies suivantes, la Libye rejoignit, selon la Banque mondiale, « de hauts indicateurs de développement humain », avec une croissance du PIB de 7,5% annuelle, une revenu par habitant moyen-haut, l’accès universel à l’instruction primaire et secondaire et pour 46% à l’enseignement supérieur. Plus de 2 millions d’immigrés africains y trouvaient du travail. Cet État, qui constituait un facteur de stabilité et de développement en Afrique du Nord, avait favorisé avec ses investissements la naissance d’organismes qui auraient créé l’autonomie financière et une monnaie indépendante de l’Union africaine.

États-Unis et France —comme le prouvent les emails d’Hillary Clinton— décidèrent de bloquer « le plan de Kadhafi de créer une monnaie africaine », en alternative au dollar et au franc CFA. Pour cela et pour s’approprier le pétrole et le territoire libyens, l’Otan sous commandement états-unien lançait la campagne contre Kadhafi, à laquelle en Italie participait au premier rang l’ « opposition de gauche ». Elle démolissait ainsi par la guerre l’État libyen, en l’attaquant aussi de l’intérieur avec des forces spéciales et des groupes terroristes. Le désastre social consécutif, qui a fait plus de victimes que la guerre elle-même surtout chez les migrants, a ouvert la porte à la reconquête et au partage de la Libye. Où remet les pieds cette Italie qui, piétinant la Constitution, revient à son passé colonial.

Traduction
Marie-Ange Patrizio

Source
Il Manifesto (Italie)

Manlio Dinucci

Manlio Dinucci Géographe et géopolitologue. Derniers ouvrages publiés : Laboratorio di geografia, Zanichelli 2014 ; Geocommunity (en trois tomes) Ed. Zanichelli 2013 ; Escalation. Anatomia della guerra infinita, Ed. DeriveApprodi 2005.

 
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