Parlant de mon rapport sur le non respect du droit à l’alimentation dans les Territoires palestiniens occupés (dont la version intégrale est disponible sur le site RéseauVoltaire.net), l’ambassadeur du gouvernement d’Ariel Sharon auprès de l’ONU à Genève, Yakoov Lévy, prétend : « Jean Ziegler a violé les règles d’impartialité » (Tribune de Genève, 6 novembre 2003). Il demande par ailleurs que mon mandat de Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation soit cassé, que mon rapport soir retiré et qu’il ne soit pas considéré comme document des Nations unies. Or, pour mon travail, je suis responsable devant l’Assemblée générale et devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU. Je refuse de polémiquer avec un chef de mission d’un État membre. D’ailleurs, les requêtes d’annulation et de retrait formulées par M. Lévy viennent d’être tranchées : mon rapport figure depuis une semaine sur le site internet du Haut Commissariat pour les droits de l’homme. Mardi 11 novembre, je me suis exprimé devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York.

La situation alimentaire et de l’eau dans les Territoires palestiniens est lamentable. 3,8 millions de personnes vivent depuis 1967 sous l’occupation militaire israélienne, sur un territoire de moins de 7 000 km2. Selon les chiffres les plus récents de la Banque mondiale (mars 2003), le produit intérieur brut des Territoires occupés s’est effondré de plus de 40% en trois ans. 15% des enfants en dessous de 10 ans souffrent de sous alimentation chronique grave. 61% des ménages palestiniens ne mangent qu’une fois par jour. 85% de tous les habitants palestiniens des Territoires occupés (et donc pas seulement les 1,5 millions de réfugiés de Gaza et de Cisjordanie) en sont réduits, pour survivre, à l’assistance publique internationale, notamment à celle des organisations spécialisées de l’ONU, du CICR et d’une quarantaine d’organisations caritatives étrangères. Ce drame silencieux se déroule dans un très vieux pays agricole et marchand, autrefois riche et fertile. La Banque mondiale établit explicitement un lien direct entre l’occupation militaire et la catastrophe humanitaire. Pratiquement tous les 282 villes, bourgs et villages de Palestine sont encerclés, les transports de marchandises et les mouvements de population bloqués et soumis à des contrôles de l’armée d’occupation souvent longs et humiliants. 41% des nappes d’eau souterraines de Cisjordanie coulent vers des terres habitées par des Israéliens. Creuser un puits impose au paysan palestinien la demande d’une autorisation, souvent refusée. La spoliation des terres est continue : 500 000 Israéliens habitent maintenant dans les territoires conquis en 1967, y compris à Jérusalem Est. En dépit des prescriptions de l’article 49 de la 4e Convention de Genève, réglant les obligations de la puissante occupante dans le pays occupé, de nouvelles colonies de peuplement israéliennes continuent de s’établir sur les terres palestiniennes et les zones dites de « sécurité militaire » qui entourent ces colonies s’étendent ainsi sans cesse. Des dizaines de milliers d’arbres fruitiers, d’oliviers pluriséculaires ont été coupés, des champs dévastés par les bulldozers, des maisons détruites par milliers, des chemins d’accès et des conduites d’eau interrompus. L’accès à la nourriture devient de plus en plus ardu. Résultat : humiliation, misère, sous alimentation et désespoir.

À aucun moment, je n’oublie la tragédie humaine vécue par les deux peuples : depuis le début de la Seconde Intifada en septembre 2000, plus de 800 Israéliens de tous âges sont morts dans les attentats suicides palestiniens. Plus de 2 700 hommes, femmes et enfants palestiniens sont tombés sous les bombardements de l’aviation israélienne, les balles des commandos, les obus des tanks. Pour les deux peuples, il faut ajouter des milliers de blessés graves et de mutilés. Le besoin de sécurité d’Israël est certes légitime, mais la punition collective est interdite. La tragédie est horrible. Elle doit cesser. Elle ne peut cesser qu’avec la fin de l’occupation militaire.

M. Yakoov Lévy fonde ses reproches sur le fait que j’entretiens des amitiés de longue date avec certains députés et députées de gauche de la Knesseth et que je fais partie de l’Alternative Information Center (AIC) de Tel Aviv et Jérusalem, où siègent des intellectuels israéliens, palestiniens et internationaux (parmi lesquels Naom Chomsky, Pierre Galland, etc.). J’admire profondément le combat patient de tant d’universitaires, écrivains, avocats et syndicalistes, hommes et femmes, en Israël pour la justice, la fin de l’occupation et la paix. Erreur, M. Lévy il ne s’agit pas seulement d’hommes et de femmes de gauche. À côté de Léah Tsemel et de tant d’autres militants, il y a les Rabbins pour les Droits de l’Homme, dont les convictions religieuses et politiques sont à des années lumières de celles du Mertez ou de Peace Now.

Il faut lire le dernier ouvrage de Michel Warschawski : A tombeau ouvert. La crise de la société israélienne (Éditions La fabrique, Paris, 2003). Fils de rabbin, fondateur de l’AIC, écrivain au rayonnement international, Warschawski a été emprisonné pour ses convictions. Dans son livre, il montre comment le régime militaire en vigueur depuis plus de trente ans dans les Territoires occupés ne détruit pas seulement la vie collective et familiale des Palestiniens, mais menace également d’érosion grave les valeurs fondatrices de l’État d’Israël.

Le respect du droit à la souveraineté des peuples, comme celui du droit à l’alimentation, est une exigence.

Texte intégral du rapport (français/anglais)