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Il est possible de trouver dans la situation politique du Venezuela, si l’on dépasse le manichéisme avec lequel elle est habituellement interprétée, des aspects révélateurs d’une véritable démocratie éveillée et participative. Une telle démocratie peut se percevoir en premier lieu dans l’existence d’une hétérogénéité politique, symbolisée par deux groupes différents l’un de l’autre [1] échappant ainsi à l’usuel bipartisme. Le 15 août 2004, ces groupes s’affrontèrent dans le champ démocratique d’un référendum unique en son genre (Pour la première fois dans l’histoire de la démocratie il est permis aux électeurs de révoquer le mandat des représentants élus une fois la moitié du mandat écoulée. Selon l’article 72 de la constitution de la République Bolivarienne du Venezuela de 1999, [2] , afin de décider si, une fois parvenu à la moitié de son mandat, le président vénézuélien Hugo Chávez Frías resterait ou non à son poste.

Les conditions et les résultats de ce référendum semblaient constituer à première vue un réel stimulant électoral, permettant de consolider les bases démocratiques, en prévision du rendez-vous électoral suivant. Deux événements importants pour la démocratie vénézuélienne étaient réunis pour servir de révélateur empirique des véritables tendances politiques du pays : le référendum du 15 août et les élections régionales du 31 octobre 2004.

Au-delà des résultats de ces deux batailles électorales, ce qui nous intéresse ici est de montrer la manière dont les deux partis politiques, antithétiques l’un vis-à-vis de l’autre, se préparèrent pour le dernier rendez-vous. Savoir ce que « l’opposition » et le « chavisme » ont fait ou n’ont pas fait de manière à perdre ou gagner les élections régionales, peut être plus intéressant pour nous que de continuer à penser de manière manichéiste, que l’un a perdu et l’autre gagné grâce à une vulgaire fraude électorale, ou que les uns sont des fascistes et les autres des communistes.

Car, bien que cela n’en ait pas l’air, certaines démocraties du sud de l’Amérique, comme c’est le cas au Venezuela (grâce à la ferveur participative et la pluralité des tendances politiques), se présentent de nos jours comme de nouveaux paradigmes démocratiques. Or, tel n’est pas le cas d’une poignée de pays du « premier monde » voulant pourtant prodiguer au monde entier des leçons de démocratie, pays où il n’existe pas vraiment de droite et de gauche (Etas-Unis), pays où l’autorité maximale détient entre ses mains toutes les chaînes de télévision du pays (Italie), ou encore, pays où la démocratie - bien réelle à l’intérieur des frontières - est fondée sur le maintien et l’exploitation de dictatures dans d’autres pays, à travers la vente d’armes, le contrôle militaire et le néo-colonialisme (Etats-Unis, Angleterre et France).

Que s’est-il alors passé entre le mois d’août et le mois d’octobre 2004, dans ce qui a constitué le laboratoire de ces nouveaux paradigmes démocratiques ? En répondant à cette question, nous tenterons de montrer que le défi démocratique, que représente le succès même de ce phénomène politique et social qu’est aujourd’hui le Venezuela, se trouve dans la gestion de cette (réelle) pluralité de tendances politiques.

***

Suite à une collecte de signatures problématique dont la finalité fut de mettre en place un référendum contre le président élu, l’opposition vénézuélienne, parvenant à ses fins, appela, le 15 août 2004, le peuple vénézuélien à révoquer le président Hugo Chávez . Le premier point à souligner est que si Hugo Chávez était révoqué, il pourrait tout de même se présenter aux élections qui auraient lieu peu après. Et dans ce cas de figure, celui-ci perdrait difficilement, vu que l’opposition vénézuélienne, est composée de partis hétérogènes qui vont de l’extrême gauche jusqu’à la droite conservatrice. Dans un tel contexte, il est alors difficile de penser que tous ceux qui s’accorderaient pour révoquer Chávez, parviendraient par la suite à s’accorder sur un candidat unique à présenter contre lui.

L’opposition alla donc finalement au révocatoire puisqu’elle réussit à obtenir 20 % des signatures du corps électoral, ce qui lui procura un vif sentiment de sécurité quant à ses possibilités, sentiment que tous les vénézuéliens purent clairement percevoir. Ainsi, lors de plusieurs conférences de presse, l’opposition affirma clairement qu’elle n’accepterait comme résultat que celui qui n’irait pas à l’encontre du peuple vénézuélien, résultat qui selon elle se résumait à la révocation du président [3]. Le président des Etats-Unis, en plusieurs occasions, fit quant à lui comprendre qu’il ne serait pas un « spectateur désintéressé » des élections vénézuéliennes [4].

Le référendum s’effectua donc et le Venezuela démontra que, du point de vue des électeurs, la situation n’était pas aussi critique, violente et désespérée que les médias nationaux et internationaux voulaient le faire croire. D’un côté comme de l’autre, les citoyens, appelés par leurs organisations et partis politiques, se réveillèrent à quatre, à trois et jusqu’à deux heures du matin pour aller voter. Ni les chavistes, ni les anti-chavistes ne renoncèrent à faire entendre leurs voix à travers le vote. Ils tinrent bon jusqu’à la fin malgré les interminables queues.

Une des conditions nécessaires pour que le vote de tous ces citoyens soit validé et puisse se dérouler dans les meilleures circonstances possibles, résidait dans la présence d’observateurs internationaux. Ce fut chose faite. Des accords furent scellés dans les semaines précédant le référendum, et le référendum du 15 août fut garanti par la présence de l’Organisation mondiale des Etats Américains (OEA), le centre Carter (invité par l’opposition) et un groupe de figures reconnues du journalisme et de la politique internationale. Le mot de la fin était entre les mains de ces invités : leurs conclusions positives ou négatives sur les élections seraient la condition sine qua non de la validation du référendum.

Ce fut une longue nuit pour les deux camps. Les uns comme les autres se déclaraient vainqueurs, et les enquêtes des jours et semaines antérieurs, qui donnaient comme victorieuse la confirmation au pouvoir du président Chávez, n’abîmaient en rien les espoirs et l’assurance des votants opposants [5]. En politique en effet, rien n’est écrit d’avance. C’est seulement à trois heures du matin, après une réunion avec les observateurs internationaux, que les résultats furent révélés. L’opposition avait obtenu un nombre important de votes contre le président Chávez : autour de quatre millions (3.989.008, c’est-à-dire 40,63 %).

Mais les votes qui prescrivaient sa continuité au pouvoir étaient plus nombreux : presque six millions (5.800.629, c’est-à-dire 59,09 %). Les opposants étaient effectivement nombreux. Mais ne constituaient pas la majorité.

Les conditions étaient réunies pour que les prochaines élections (régionales) qui se dérouleraient le mois d’octobre suivant (presque trois mois après) soient serrées, et pour que chacun des deux camps débute une campagne électorale sans précédent : les chavistes afin de consolider leur résultat, et les opposants afin de profiter de leurs quatre millions de votes pour obtenir gouverneurs, maires [6], députés et conseillers législatifs régionaux.

D’ailleurs, pour l’opposition, gagner quelques uns des six millions de votes des chavistes n’était pas chose impossible. Il était évident que, pendant le référendum, ces six millions n’avaient eu à choisir qu’entre un « oui » ou un « non », et il était donc probable qu’ils fussent pour le maintien de Chávez au pouvoir pour des raisons bien différentes les unes des autres : parce que l’opposition n’avait pas présenté un projet de gouvernement qui les satisfaisait, parce que l’opposition n’avait présenté à aucun moment de candidat unique, parce que la proposition fondamentale de l’opposition n’était pas formulée de manière positive mais de manière négative par un « Dehors Chávez ! »

Tout cela ne voulait absolument pas dire que parmi ces six millions de voix, certaines ne fussent pas récupérables. Parmi ces électeurs, certains pouvaient souhaiter l’élection d’un gouverneur ou d’un maire pour leur propre région qui, tout en étant un opposant de Chávez, les satisfaisait. Le vote du 31 octobre était alors affranchi de l’amplitude du vote national et des fortes restrictions dogmatiques fatalement engendrées par le « oui » ou le « non ».

***

L’opposition mit en pratique ses avertissements et n’hésita pas, lors d’une conférence de presse, à décréter que le référendum constituait une « méga-fraude ». L’OEA, le Centre Carter et le reste des observateurs internationaux présents dans le pays furent d’un avis différent.

Appliquant les lois électorales, l’opposition vénézuélienne exigea une vérification des comptes et donc leur recomptage par le Conseil national électoral (CNE). Elle fut acceptée. Le paradoxe de la situation fut que, une fois la vérification accordée, l’opposition la désavoua. Les représentants de l’opposition ne se présentèrent pas en lieu et place dits lorsque le CNE et les observateurs exécutèrent leur requête.

Les yeux de tous étaient fixés sur le gouvernement de Bush, proche de l’opposition et opposé au gouvernement de Chávez. Le gouvernement états-unien, avant de se prononcer, attendit un certain temps afin de voir ce qui allait se produire. Rien ne se produisit. Il accepta donc finalement les résultats et, avec lui, beaucoup d’autres pays firent de même [7]. Contrairement à ce qui s’était passé jusqu’alors, la communauté internationale des pays occidentaux reconnut enfin le gouvernement du président Hugo Chávez Frías comme gouvernement démocratique [8].

Cependant, une grande partie des dirigeants de l’opposition, adversaire du gouvernement de Hugo Chávez, avait considéré comme acquise leur victoire au référendum, et l’avait criée sur tous les toits. Car il s’agissait selon eux de l’unique résultat possible, et d’ailleurs, il continue aujourd’hui à l’être pour nombre d’entre eux. Quand les dirigeants de l’opposition furent confrontés au résultat du référendum, le jeu démocratique ne sembla plus alors leur suffire comme moyen de concrétiser l’unique fin qu’ils avaient jusque-là communiquée aux vénézuéliens et qui se résumait à un « Dehors Chávez ! »

Sans la moindre preuve concrète, l’opposition continua à crier à la fraude, et ses affirmations du passé, contre ce qu’elle appelait la dictature vénézuélienne, se retournèrent contre elle.

Le temps passait et les élections régionales se rapprochaient de plus en plus : ceux qui avaient obtenu quelques semaines plus tôt quatre millions de votes, persistaient dans leur position qui se résumait en un « nous avons gagné, ils nous ont volé nos votes ». Mais une partie de l’opposition, consciente du fait que le temps était en train de passer et qu’elle n’avait commencé aucune campagne autre que la dénonciation de la fraude, décida de se séparer de la ligne dominante sans perdre la face : « Il y a eu fraude, mais nous allons quand même aux régionales » [9]. Ils débutèrent alors leur campagne politique.

Le parti de Chávez au pouvoir et ses alliés politiques avaient quant à eux commencé leur campagne pratiquement le jour suivant le référendum : des grandes villes jusqu’aux villages les plus perdus de la côte et des Andes, on pouvait entendre les consignes de vote en faveur des gouverneurs ou des mairies chavistes.

Le Venezuela était alors en train d’être le témoin d’une nouvelle division, inédite jusquelà, entre les chavistes, les opposants en campagne et les opposants qui continuaient à dénoncer la présupposée fraude. Ces derniers, n’ayant aucune proposition pour les futures élections régionales, décidèrent d’en avoir tout de même une : ne pas se présenter au scrutin, c’est-à-dire, obliger le parti du gouvernement à se transformer en un parti unique, comme à Cuba.

Avant le référendum, cette situation était pourtant le danger que l’opposition dénonçait nationalement et internationalement. Mais voilà qu’ils avaient décidés de se convertir d’eux-mêmes en victimes d’un parti unique et d’une future dictature qu’eux-mêmes étaient en train de tenter de créer et d’alimenter.

A deux semaines des scrutins régionaux, Alfredo Peña, maire métropolitain de Caracas et une des figures les plus emblématiques de l’opposition, renonça à sa charge parce que “le gouvernement veut que nous participions à ces élections afin que nous validions la fraude” [10]. Le renoncement d’Alfredo Peña coïncida avec l’effondrement de ses chances de gagner les élections.

Fin septembre, le journal « Ultimas noticias » soutint qu’Alfredo Peña aurait 23 % des votes potentiels contre les 52 % de son opposant, Juan Barreto [11].

Au vu de cette tactique mise en place par une partie de l’opposition, nous pouvons nous demander ce qu’il advint des quatre millions de votes que l’opposition détenait trois mois avant les élections régionales. Aucune raison ne semble a priori nous indiquer que l’opposition ait pu perdre ces électeurs les jours précédant le scrutin.

Pourtant, beaucoup d’entre eux n’iront pas voter, pour la simple et bonne raison que la crédibilité dans le système électoral est au plus bas, et ce grâce au message martelé pendant plus de deux mois et dont l’unique contenu était l’éminent « méga-fraude ». Ceux qui, autrefois, furent quatre millions, seront alors tout simplement divisés, et l’addition de leurs votes ne sera sûrement pas fidèle au résultat que l’opposition avait obtenu lors du référendum du 15 août. Il faut bien dire tout d’abord que les scrutins régionaux ont toujours attiré moins d’électeurs que les présidentiels.

Si l’on prend en compte le fait que le 31 octobre les votes des opposants seront beaucoup moins nombreux, et surtout, que leurs dirigeants en sont parfaitement conscients, cette nouvelle tactique de ne pas se présenter aux élections apparaît alors plutôt comme un moyen de sauver ce qui ne peut de toute façon pas l’être que comme une réelle proposition politique. Le fait de ne pas se présenter est à la fois un palliatif contre la déroute du référendum et un acte d’orgueil face à la prise de conscience du fait que ce qui aurait dû se faire avec ces quatre millions de votes n’a pas été fait.

Les cloches sonnèrent plus tôt que tard pour l’opposition et l’attitude antidémocratique inaugurée par le maire de Caracas Alfredo Peña fut reniée par une grande partie des membres de son camp. Les réactions se mirent à affluer. Les députés de l’opposition réunis dans le « bloc de l’autonomie Parlementaire de l’Assemblée Nationale » (composé de représentants du MAS, du Projet Venezuela et de l’OFM) firent un appel à l’exercice du droit de vote [12]. Entre autres, Manuel Rosales, un des rares gouverneurs opposants qui sortiraient vainqueurs des élections du 31 octobre, n’hésita pas un instant à inviter tous les vénézuéliens à voter. Selon lui, ce serait « une grave erreur » de ne pas participer aux élections [13].

Bien qu’avec retard, la campagne d’une grande partie de l’opposition commença. Pendant les jours précédant les élections, ses membres improvisèrent des démissions et des changements de candidature pour tenter de créer des blocs d’union contre leurs opposants chavistes. Peu de jours avant les régionales une question surgit presque spontanément : y arriveront-ils ? Et si ce n’est pas le cas : que penser d’une nouvelle dénonciation de fraude régionale ou nationale une fois les votes comptabilisés ?

Mais qui sont ceux qui finalement, dans l’opposition, désiraient participer aux régionales ? La réponse peut être cherchée au sein de la démocratie elle-même par l’intermédiaire d’une autre question : quelle est la partie de l’opposition qui a été élue et qui occupe des postes représentatifs ? Le gouverneur de l’Etat de Zulia avec son parti « un nuevo tiempo » est l’un d’eux, ainsi que certains élus de « Action démocratique » (AD), le premier parti de l’opposition.

De tels partis veulent se présenter aux élections parce que, pour eux, le contraire leur ferait perdre de nombreux représentants élus en diverses parties du pays. La grande majorité des opposants qui refuse de se présenter élections n’a jamais ou presque été élue ou, du moins, toujours dans des proportions moindres que les autres. Ils n’ont donc simplement rien à perdre.

La démocratie ne joue pas en leur faveur.

Les scrutins se déroulèrent en toute tranquillité bien qu’une grande partie de l’opposition se sût perdue d’avance [14].

L’abstention aux régionales gagna du terrain par rapport à l’abstention enregistrée pendant le référendum, mais atteint toutefois un taux équivalent aux chiffres des scrutins régionaux du passé : le taux national fut de 54,27 % [15].

Quoi qu’il en soit, le phénomène de l’abstention du 31 octobre passé et son augmentation par rapport au référendum sont tout à fait compréhensibles si on prend en compte deux motifs fondamentaux. Le premier, que nous avons déjà mentionné, est lié à la nature même des élections régionales, lesquelles ne semblent pas attirer beaucoup les vénézuéliens. Mais il existe une autre raison beaucoup plus grave et dangereuse dont les causes et les conséquences devraient être analysées de manière beaucoup plus exhaustive que ce qu’il nous est possible de faire dans cet article. Nous faisons référence au message politique de l’opposition qui n’a pas cessé d’inviter les vénézuéliens à ne pas aller voter, s’opposant ainsi à la démocratie, système jusqu’à présent le plus apte à nous permettre de trouver un accord. Jusqu’à quel point l’abstention du 31 octobre dernier fut engendrée par des entités politiques appartenant à l’opposition ?

Bien sur, on ne peut se contenter de faire porter la responsabilité de l’abstention à l’opposition. Il existe un autre élément capital, relatif au chavisme en tant que phénomène politique de masses. Cet élément peut être défini par une seule question. Le chavisme se résumet-il à Chávez ? Les chiffres de l’abstention nous montrent que tous ceux qui suivent Chávez au plan national ne sont pas pour autant disposés à suivre un gouverneur ou un maire de ce même parti au plan régional. Comme nous le montre un journal vénézuélien proche de l’opposition :

« les 3.220.388 qui ont voté non sont restés chez eux », c’est-à-dire que ceux qui ont voté pour que Chávez reste au pouvoir [16] lors du référendum ne se sont pas déplacés lors des élections régionales.

De toute manière, les résultats sautent aux yeux et rendent raison de la manière dont les opposants et les chavistes ont préparé le rendez-vous électoral du 31 octobre 2004. La faction politique qui a consacré le plus de temps à convaincre les électeurs d’aller voter et de voter pour elle a gagné : « l’immense triomphe auquel est parvenu la coalition du président Hugo Chávez lors des élections régionales a fait du « chavisme » la plus grande force politique du pays, avec un pouvoir majoritaire sur l’exécutif, le congrès et les Etats, incluant la capitale » [17]. Sur les 23 états qui composent le pays, la coalition de Hugo

Chávez est parvenue à en obtenir 21. La coalition de l’opposition ne possède quant à elle que 2 états et 45 % des sièges à l’Assemblée Nationale [18].

Au vu des pages précédentes nous pouvons alors comprendre ce résultat. Comme nous l’affirmions au début, savoir ce que l’« opposition » et le « chavisme » ont fait ou n’ont pas fait pour perdre ou gagner les régionales nous permet, sans aucun doute, d’interpréter de manière plus sérieuse et respectueuse (vis-à-vis des électeurs) les résultats des élections régionales vénézuéliennes. Le manichéisme est toujours injustifié.

Il faut noter que les résultats des régionales de 2004 au Venezuela sont, du point de vue quantitatif, pratiquement identiques à ceux que la France a obtenus lors des élections régionales de la même année ou « La gauche remporte 20 des 22 régions métropolitaines...Avec plus de 50% des voix, le Parti socialiste et ses alliés devance très largement la droite qui avoisine le 37% » [19]. Mais il est important de souligner que les raisons de cet immense triomphe de la gauche française ne ressemblent en rien aux raisons du triomphe de la coalition dirigée par Hugo Chávez.

Le vote majoritaire des Français en faveur de la gauche de leur pays, ce 28 mars 2004, était un « vote de protestation » contre le gouvernement de Jacques Chirac, président élu pour la deuxième fois le 5 mai 2002 : les mesures sociales que le président français était en train de mettre en place depuis deux ans n’étaient pas acceptées par la majorité des électeurs. A l’inverse, au Venezuela, le triomphe de Hugo Chávez Frías peut être considéré comme un « vote de reconfirmation », après son élection du 6 décembre 1998 et sa confirmation à la présidence à la suite du référendum du 15 août 2004.

Une conclusion hâtive - que l’on a beaucoup entendue - à propos de cette importante défaite de l’opposition vénézuélienne, est que pour l’instant le pays ne possède pas de véritable opposition, d’opposition démocratique. Et de là à dire que s’il n’existe pas une telle opposition, le pays n’est pas une véritable démocratie, il n’y a qu’un pas, que beaucoup franchissent allégrement. Car une telle conclusion aurait pu être légitime ce 31 octobre, si toutefois le référendum du 15 août n’avait pas eu lieu et si ce jour-là, l’opposition n’avait pas démontré sa force démocratique grâce aux quatre millions de votes qu’elle avait obtenus. En réalité, les résultats de ce deuxième scrutin révèlent plutôt une opposition qui n’a pas su faire son travail, qui n’a pas convaincu l’électorat, et qui a même éloigné son propre électorat des urnes.

Où trouver alors les éléments pour fournir une interprétation plausible de l’attitude d’une opposition vénézuélienne qui aujourd’hui fait fuir ses sympathisants, qui semble ne pas être préparée à occuper la place qui lui revient et à exercer son rôle de contrepoids du pouvoir ? La réponse à une telle question ne peut être donnée sans éclaircir au préalable un point de l’histoire démocratique du Venezuela. La démocratie vénézuélienne, depuis son avènement datant de la chute du dictateur Marcos Pérez Jiménez le 23 janvier 1958, a fait l’expérience d’une opposition politique plutôt ambiguë. La racine de cette situation se trouve dans le célèbre « Pacto del Punto Fijo » (pacte du point fixe) qui, comme il le stipule lui-même, fut « un accordd’unité et de coopération » entre« Action Démocratica » (AD), « COPEI » et « Union Républica Democratica ». Ce pacte consista en réalité à mettre en place dès le 31 octobre de cette même année, un bipartisme fondé sur l’alternance au pouvoir des deux premiers partis cités, alternance qui durera jusqu’en 1998, année où pour la première fois un parti alternatif remportera les élections (le MVR de Hugo Chávez ). Jusqu’à cette date-là, on ne pouvait donc pas parler de l’existence d’une réelle opposition politique au Venezuela.

Aujourd’hui, l’opposition ennemie du MVR et de sa coalition montre qu’elle est encore victime et tributaire de ce « Pacto de Punto Fijo » : elle semble en effet ne pas avoir développé les armes nécessaires pour entraîner les masses, pour parler au peuple, pour le convaincre du bien-fondé de ses fins politiques (trop habituée par le passé à se passer simplement le pouvoir sans rencontrer d’opposition). Et pourtant, telle est bien la tâche qui incombe aux partis politiques dans le jeu démocratique (puisque le contraire consisterait dans l’utilisation de méthodes non démocratiques en vue de l’obtention du pouvoir).

Nous pouvons alors nous demander si l’opposition vénézuélienne ne serait pas par hasard victime de ce que nous voulons appeler « le syndrome du bipartisme ». C’est-à-dire, du syndrome de certains partis et structures politiques qui, faute d’avoir pris l’habitude par le passé de perdre (réellement) les élections, ne savent pas comment s’adresser à leurs électeurs dans le présent.Prendre un tel syndrome comme clef de lecture de l’« impasse vénézuélienne » pourrait peut-être nous permettre de penser ses caractéristiques fondamentales à partir d’une autre optique, à la fois moins manichéiste et moins centrée sur la seule figure de Hugo Chávez Frías que les analyses habituelles. Le défi démocratique qu’a à affronter aujourd’hui le Venezuela pour achever de se constituer en paradigme de ce que représente une vraie démocratie, se trouve dans la mise en place d’une société fondée sur le réel affrontement politique de ses parties.

Car il ne faut pas oublier que la condition nécessaire de tout système démocratique est l’existence d’une opposition saine et vive. Mais il faut tout de même rester réaliste et ne pas en demander trop à Hugo Chávez : cela n’a jamais fait partie du travail démocratique d’aucun gouvernement de mettre en place et d’organiser sa propre opposition.

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Traduction : Ximena Gonzalez

[1] Un premier groupe est constitué de ceux qui appuient le processus de réformes sociales dirigées par le président Hugo Chávez Frías, représentés fondamentalement par le parti MVR et sa coalition (« les chavistes »). Un deuxième groupe est constitué par ses concurrents (« les opposants ») et rassemble les partis traditionnels des quarante dernières années (AD et COPEI) et une union inhabituelle d’autres partis politiques qui vont de l’extrême gauche (Bandera Roja) à l’extrême droite (Primero Justicia). L’opposition vénézuélienne est formée par une coalition dont le nom est La Coordinatoria Democratica (CD)

[2] « todos los cargos y magistraturas de la elección popular son revocables. Transcurrida la mitad del período para el cual fue elegido el funcionario o funcionaria, un número no menor del veinte por ciento de los electores o electoras inscritos en la correspondiente circunscripción podrá solicitar la convocatoria de un referendo para revocar su mandato. Cuando igual o mayor número de electores o electoras que eligieron al funcionario o funcionaria hubieren votado a favor de la revocatoria, siempre que haya concurrido al referendo un número de electores y electoras igual o superior al venticinco por ciento de los electores y electoras inscritos, se considerará revocado su mandato y se procederá de inmediato a cubrir la falta absoluta conforme a lo dispuesto en esta constitución y la ley »

[3] “Oposición desconocerá resultados del referendo alegando fraude”. “Temas Venezuela”, 25 de junio del 2004. http://www.temas.com.ve/modules.php?name=News&file=article&sid=1017

[4] « Postura de EE.UU. por referendo en Venezuela altera relaciones” : “La declaración del subsecretario de Estado Roger Noriega de que Estados Unidos no será indiferente al referendo sobre el recorte del mandato del presidente de Venezuela, Hugo Chávez, alteró nuevamente las relaciones entre ambos países”. “Moun.com”, 9 de septiembre del 2003. http://www.moun.com/Articles/sep2003/9-9-9.htm

[5] “Cómo explicar el triunfo de Chávez en el revocatorio presidencial” : “El oficialismo, apuntalado por los porcentajes, exaltó afanosamente las encuestas durante el lapso electoral. La oposición, contrariamente, desmereció sus resultados, y a partir del supuesto voto oculto, difícilmente detectable por las encuestas, cuestionó la capacidad reveladora de las mediciones que antes aplaudió”. “El Universal”, 29 de agosto del 2004. http://www.eluniversal.com/2004/08/29/pol_art_29184A.shtml

[6] Le Venezuela est un Etat fédéral, ce qui fait qu’il y a un maire et un gouverneur pour chaque état (note du traducteur)

[7] “Estados Unidos admitió la victoria del presidente Hugo Chávez en el referendo del pasado domingo”. “BBC”, 17 de agosto del 2004 http://news.bbc.co.uk/hi/spanish/latin_america/newsid_3574000/3574600.stm

[8] MINCI”, http://www.minci.gov.ve/reportajes.asp?id=76

[9] “La oposición venezolana acude dividida a las elecciones regionales” : “La oposición venezolana acude dividida, sin proyecto común ni dirigentes de talla, a las elecciones regionales del próximo día 31, que según los sondeos van a otorgar más poder al presidente Hugo Chávez”. “La Vanguardia”, 18 de octubre del 2004. http://www.lavanguardia.es/res/20041018/51166453499.html?urlback=http%3A%2F%2Fwww%2Elavanguardia%2Ees%2Fweb%2F20041018%2F51166453499%2Ehtml

[10] “Radio Nacional de Venezuela” (RNV), 16 de octubre del 2004. http://www.rnv.gov.ve/noticias/?act=ST&f=2&t=9370

[11] “Radio Nacional de Venezuela” (RNV) 27 de septiembre del 2004. http://www.rnv.gov.ve/noticias/index.php?act=ST&f=2&t=8863

[12] “Radio nacional de Venezuela” (RNV), 16 de octubre del 2004. http://www.rnv.gov.ve/noticias/index.php?act=ST&f=10&t=9626

[13] “El Universal”, 26 de octubre del 2004. http://www.eud.com/2004/10/26/ereg_ava_26A501939.shtml

[14] “‘Este es un gol cantado. La oposición dividida va a reducir sus espacios. El gobierno acude en bloque a la elección’, afirma Heydra, diputado por el único estado, Nueva Esparta, en el cual las proyecciones señalan que la oposición sustituirá a una administración chavista”. Claudia Jardín, “Red Voltaire”, 29 de octubre del 2004. http://www.redvoltaire.net/article2591.html

[15] “Se mantuvo cifra histórica de abstención en comicios regionales del 31 de octubre”. “Consejo Nacional Electoral” (CNE), 8 de noviembre del 2004. http://www.cne.gov.ve/notideta.asp?id=474

[16] “El Universal”, 8 de noviembre del 2004. http://politica.eluniversal.com/2004/11/08/pol_art_08182A.shtml

[17] “AGM News”, 2 de noviembre del 2004. http://www.agmnews.com/noticias/main.cfm?notc=35722

[18] “El Universal”, 8 de noviembre del 2004. http://www.eluniversal.com/2004/11/08/pol_art_08182A.shtml

[19] “Liberation”, 2 de abril del 2004. en “ Tous les résultats, les 1722 élus des 22 régions métropolitaines”. http://www.liberation.fr/page.php?Rubrique=REGIONALES