Il y a quelques semaines, nous apprenions avec stupéfaction lors de la visite de Mikhail Saakashvili en France que l’ambassadrice de France en Géorgie, Salomé Zourabichvili, était nommée ministre des Affaires étrangères de Géorgie avec l’assentiment de Jacques Chirac. Nous avons également été surpris par les réactions à cette nomination car [ce « passage » des fonctions d’ambassadrice à celui de ministre des Affaires étrangères d’un autre État, de surcroît ex-République soviétique se trouvant dans une zone toujours instable, soulève un certain nombre de questions [1].
Où est l’intérêt de la France dans cette nomination et qu’en est-il du respect des règles ? En tant qu’ambassadrice, Mme Z. a, en effet, assisté à la conférence des ambassadeurs où sont définis les politiques étrangères de la France région par région et thème par thème. À qui fera-t-on croire que les intérêts de la France coïncident avec ceux de la Géorgie ? Remarquons à ce propos qu’il est étonnant que Mme Z., qui a alterné des affectations où elle a eu accès à des informations hautement confidentielles, notamment sur le conflit du Caucase, ait été nommée dans le pays où elle avait des attaches et dont son conjoint a la nationalité. Il faut savoir aussi que l’administration des Affaires étrangères estime normalement que maintenir au-delà de trois ans un agent dans le pays dont son conjoint est originaire peut mettre en péril la sécurité de l’État. Les règles de sécurité ont elle encore cours à Tbilissi ? En comparaison, le rapprochement des représentations diplomatiques de la France et de l’Allemagne reste à l’état de projet.
Il existe aussi des questions statutaires problématiques : Quel est aujourd’hui le statut exact de notre ex-diplomate ? A-t-elle démissionné ou appartient-elle toujours à la fonction publique française ? Si oui, on voit mal quelle position statutaire pourrait convenir à son cas. Aucune disposition n’est prévue pour des fonctions politiques dans un gouvernement étranger. Mme Z. continue-t-elle à être rémunérée par l’administration française ? On est curieux de savoir ce que répondra l’administration à ces questions légitimes.
Elle affirme que ses nouvelles fonctions vont renforcer les liens entre nos deux pays, gageons que les réactions à de tels propos auraient été reçus très différemment si le cas de figure s’était présenté avec un pays africain.

Source
Le Monde (France)

« Ambassadrice ou ministre, il faut choisir... », par Jacqueline Séjean, Le Monde, 18 mai 2004.

[1] Voir à ce propos notre article Coups de maîtres sur l’échiquier géorgien.