« Grâce à ce que nous produisons, nous savons qui nous sommes » ! [1]

hd. L’analyse de la société est une chose. Des propositions pour résoudre les problèmes distincts en est une autre. ­Alexandra Danzl et Thomas Schramm vont encore plus loin et mettent les constatations qu’ils ont faites directement en pratique. Ils décrivent leur motivation comme suit : « Nous voulons concrétiser nos observations et nos réflexions dans la vie réelle autant que pos­sible. Déjà simplement pour des raisons ‹égoïstes›, pour préserver notre ‹santé morale› ».
Dans le premier article, nous rapporterons leur analyse et leurs réflexions sur ce sujet, dans le deuxième, Benjamin Beutler décrira leur projet « Un mode de vie sans détruire ».
« C’est un phénomène à remarquer que pendant l’évolution du capitalisme et de son éthique, la compassion […] ne soit plus une vertu. La nouvelle norme éthique, c’est le progrès, au sens économique du terme, dans la croissance de la production et dans la création d’un système productif toujours plus efficient. Toutes les qualités humaines, qui servent au progrès, sont vertueuses et toutes celles qui empêchent le progrès sont ‹impies›. C’est un fait que la compassion ne soutient pas le progrès mais au contraire le freine. » [2]

Dans la perspective des pays industrialisés, la Bolivie est considérée comme un pays dit « en voie de développement », on dit qu’un développement durable est nécessaire et beaucoup d’organisations offrent leur aide dans ce sens. Ce développement durable vise exclusivement le développement économique et technologique – les pays industrialisés (les USA, l’Europe etc.) servent de modèle à celui-ci.
Toutefois, il faudrait savoir dans quelle mesure le développement de ces « pays modèles » est durable. Est-ce la manière dont on vit, agit, travaille et consomme à l’heure actuelle dans ces pays ? Est-ce l’exploitation abusive de la Terre et de l’homme, qui a provoqué maintenant la destruction de la plus grande partie du paysage ainsi que des circuits d’eau naturels du fait de l’exploitation massive des ressources minérales et d’une économie agricole et forestière hautement mécanisée et globale ? Où est-ce l’isolement social et la solitude de l’être humain dans une société orientée exclusivement vers des aspects économiques ?

En quoi consisterait donc un développement durable ?

Considérons la Terre et le cosmos en tant qu’organisme vivant, alors nous constatons qu’à l’intérieur, des processus de création et de préservation de la vie ont lieu en permanence. Des forces constructives et destructrices agissent bien que les forces constructives aient toujours la prépondérance. Le meilleur résultat possible est obtenu au moyen d’un déploiement d’énergie aussi minime que pos­sible. Cela garantit la vitalité de toutes les générations qui suivent. [3]

En comparaison, les êtres humains du monde technicisé et capitaliste ont besoin principalement des forces destructrices ce qui signifie simultanément qu’au moyen d’un énorme renfort d’énergie, on obtient un résultat qui n’est en aucun rapport raisonnable avec l’effort déployé. Presque toute la production d’énergie repose sur ce principe, avec pour conséquence que dans un avenir proche, les réserves énergétiques utilisées jusqu’à maintenant seront épuisées et qu’il n’existe pas de matière substitutive suffisante. [4]
C’est là seulement un côté du problème. La manière d’agir de l’homme décrite plus haut a des effets sur sa pensée et sur ses sentiments. L’être perd ainsi ses qualités typiquement humaines, la compassion, la solidarité etc., il agit et pense avant tout de façon mécanique et fragmentaire.
Ainsi, un développement durable ne peut être atteint en harmonie avec notre système socio-économique actuel – nous devons créer une nouvelle base pour notre vie commu­nautaire. Une structure communale fondée sur la solidarité et la réciprocité, qui notamment garantit la sécurité alimentaire, fait partie du fondement principal de notre vie. Pour cela, il faut changer radicalement notre manière de penser et s’éloigner des plans orientés vers la mondialisation et le profit pour construire et renforcer l’approvisionnement régional des marchés par les petits paysans et l’artisanat.
Un des problèmes majeurs en Bolivie est la destruction déjà avancée des sols et de l’eau par l’exploitation pendant des siècles des ressources minérales et par le vaste déboisement des forêts, tout comme par l’intensification de l’agriculture industrielle en monoculture pour l’exportation de ces derniers temps. Ici, on ne donne pour exemple que la culture de soja sur de grandes superficies en Bolivie, destinée à la nourriture bon marché des animaux en Europe et l’extension planifiée de la surface cultivable pour la production de carburants agrochimiques (biodiesel, éthanol).
Les conséquences pour la production alimentaire et l’environnement sont évidentes.
Comme en Bolivie, les petits paysans représentent encore une grande partie de la population, à partir de celle-ci, cette nouvelle base pourrait se développer avec un soutien adéquat.
Les efforts devraient se concentrer sur une culture équilibrée et en rapport avec les besoins (protection de l’eau et du sol) et en relation avec cela, sur le renforcement d’une structure communale.
Les conditions légales et structurelles correspondantes ont déjà été créées par le gouvernement de Evo Morales avec l’aide des mouvements sociaux. Le partage du sol, le renforcement et le soutien des structures régionales et des petites entreprises ainsi que dans le domaine de la protection de l’eau, spécialement la création d’un nouveau ministère pour celle-ci ne sont ici que quelques exemples importants.
Nous travaillons en ce moment sur un projet à ce sujet avec une petite commune paysanne (dans laquelle nous vivons depuis deux ans) et avec le ministère adjoint pour la protection des sources en Bolivie.
La commune s’étend sur une surface d’environ 2000 ha dans les contreforts des Andes, à environ 160 km de Santa Cruz. Elle est située dans la région de haute montagne où il y a les sources en altitude du Rio Piraí.
Dans cette colonie vivent environ 25 familles qui vendent leurs produits cultivés principalement à Santa Cruz, ce qui leur cause de grosses difficultés en raison des ­routes en partie non consolidées particulièrement durant la saison des pluies. Toutefois, le marché de gros à Santa Cruz leur octroie une certaine garantie de vente et ainsi un revenu minimum plus ou moins sûr, qui cependant ne suffit la plupart du temps qu’à satisfaire les besoins fondamentaux comme les aliments, les vêtements etc.
Les points essentiels du projet sont : – Le renforcement des structures familiales dans la commune grâce à un travail coopératif au niveau du développement, de la planification et de la réalisation du projet – La réadaptation de la culture pour garantir une nourriture de base aux familles – Le traitement des produits et le développement du petit artisanat – La nouvelle plantation du sol érodé – La protection des sources et des rives des fleuves pour réduire le risque d’inondations en aval du fleuve – L’amélioration des conditions d’habitation et de l’infrastructure
Ainsi, chaque famille contribue de manière importante à la préservation du sol et de l’eau pour ceux qui habitent au bord du fleuve et dans la plaine. Pour ce travail, elle doit égale­ment obtenir une rétribution financière correspondante.
L’objectif central du projet est de montrer que la protection de l’eau et de l’agriculture n’incombe pas à quelques personnes seulement mais à l’ensemble de la société. Il est insuffisant d’instaurer quelques sites protégés et en même temps de continuer à travailler le reste de la surface comme de coutume.
L’ensemble de la vie sociale et du travail doit être plutôt transformé de sorte que les êtres humains puissent vivre des ressources abondantes de la nature, sans les détruire. Il s’agit d’un processus de transformation ­urgent et fondamental qui ne peut être atteint que par un ample engagement de tous les êtres et non par une planification et une direction centrale (démocratie à la base).
Nos problèmes tels que la famine, la guerre et la destruction de l’environnement ne ­trouvent pas leur origine dans les pays en particulier, mais dans notre système économique international. Il en résulte qu’il ne s’agit pas seulement d’une aide pour les petits paysans en Bolivie, mais d’un effort d’énergie commun de la part de l’ensemble de la société mondiale pour encourager les petits paysans afin d’entamer ainsi un processus pour un développement durable. •

Source
Horizons et débats (Suisse)

[1] Ignacio Ellacurïa. Jésuite et théologien de la libération au Salvador, assassiné le 16 novembre 1989 au Salvador

[2] Erich Fromm. Revolution der Hoffnung.

[3] Viktor Schauberger. Unsere sinnlose Arbeit.

[4] Matthew R. Simmons. Wenn der Wüste das Öl ausgeht.