Appelée anciennement Abyssinie et tirant ses origines mythiques ou bibliques du roi Salomon, l’Éthiopie (« pays des visages brûlés en grec ») est, à côté du Libéria, le seul pays africain à n’avoir pas été colonisé. C’est le plus grand de la Corne de l’Afrique, l’un des foyers des anciennes civilisations les plus connues du continent et pays riverain du fleuve Nil et de la Mer Rouge. Fortement christianisée dès le VIe siècle après J. C., pays au passé prestigieux (du royaume d’Axoum à l’empire éthiopien du XIXe siècle), il a résisté avec succès à l’expansion de l’islam, voire la colonisation européenne (victoire d’Adoua le 1er mars 1896 devant les troupes italiennes). Dirigée par la dynastie des Zagoués depuis le XIIe siècle, ses monarques les plus connus de l’histoire contemporaine sont Ménélik II (1889–1913), « negusä nägäst » ou roi des rois, et Hailé Séllassié I (1930–1936, 1941–1974). Ce dernier, qui recevait la grande partie de l’aide des États-Unis, fut renversé le 12 septembre 1974 par une junte militaire aux vélléités marxiste-léninistes et dirigée par Hailé Mariam Mengistu.

Communisme autoritaire sous Mengistu

Voilà donc l’Éthiopie passant d’un État dit messianique à un État socialiste. La Corne de l’Afrique, et plus spécialement l’Éthiopie, a subi ces trente dernières années deux famines majeures. La révélation, fin 1973, d’une grave crise de subsistance, au Nord, a entraîné la déposition de Hailé Sellassié, le 12 septembre 1974. Mengistu instaura une dictature communiste dure et sanguinaire, sous la bannière du Parti travailleur de l’Éthiopie : Au pouvoir, le Därg (Comité militaire secret ou Conseil militaire administratif provisoire qui avait renversé le roi Hailé Sellassié) s’engagea dans la Réforme agraire (mars 1975) afin de débarrasser les paysans du fardeau du féodalisme et de déchaîner les forces productives. Il mobilisa les étudiants, les professeurs et les militaires dans une campagne d’explication et d’alphabétisation, la Zämacha. Pris dans les luttes pour la terre, dans les conflits indépendantistes (alimentés et soutenus par les États-Unis, soucieux d’isoler le Soudan islamiste), dans ses rivalités internes, la Révolution remit son sort entre les mains d’un homme fort, Mengistu.

Allié de l’URSS, il lança, en 1979, la « Révolution verte », habillage dissimulant à peine la collectivisation des terres et l’agrandissement des fermes d’État. Alors que la paysannerie du Nord, attachée à la transmission lignagère de la tenure, avait refusé la Réforme agraire tandis que le Sud l’avait acceptée, les paysans, dans l’ensemble, s’opposèrent à la pseudo-Révolution verte. Or, alors qu’en 1984 on fêtait le 10e anniversaire de la Révolution, des bruits alarmants de famine atteignirent la capitale. Le président Mengistu commit les mêmes erreurs que le négus : Il nia, puis reconnut l’étendue du désastre qui touchait plus largement les terres du Nord et de l’Est et même du Sud. Malgré cela, il annonça l’extension des fermes d’État et la villagisation des campagnes. Le régime ne renonçait pas à l’extinction du mode de production paysan et bien plus, voulait accélérer la collectivisation en profi­tant de l’affaiblissement de la paysannerie (et des éleveurs). Cette politique brutale et cynique qui menaçait dans son existence 90% de la population éthiopienne apporta de nouvelles recrues aux fronts de libération, entraîna la défection de ministres, de diplomates, d’officiers, de fonctionnaires et heurta les paysans choqués, de plus, par des campagnes d’athéisme.

Sécession érythréenne

Un autre élément qui a pesé sur l’évolution interne est la question érythréenne. En effet, l’Érythée a été rattachée à l’Éthiopie par l’ONU pour former un État fédéré en 1952 ; l’Éthiopie transforma celle-ci en une province en 1962. Dès cette date naquirent progressivement plusieurs mouvements d’opposition : certains étaient d’obédience nationale comme le Front populaire démocratique du peuple éthiopien (FPDPE). Par contre, d’autres étaient régionalement et ethniquement ancrés. C’est le cas du Front populaire de libération du Tigré (FPLE) et l’Organisation démocratique du peuple Oromo (ODPO). Le FPDPE réussit, et ce avec la bénédiction de Washington, à s’emparer de la capitale en mai 1991. Ne pouvant pas survivre à l’effondrement de l’URSS, Mengistu fut vaincu malgré l’appui des troupes soviétiques et cubaines et contraint de chercher refuge au Zimbabwe où il vit jusqu’aujourd’hui. Toutefois, comme ce fut le cas avec son prédecesseur, l’ampleur de la catastrophe (famine) de 1984–1985 a hâté, sans nulle doute, la chute de Mengistu.

Le chef des tombeurs de Mengistu et son successeur est Meles Zenawi ; le nouveau pouvoir, confronté au réveil des nationalités, reconnaît l’indépendance de l’Érythrée, effective le 3 mai 1993. Ce qui prive l’Éthiopie de sa façade maritime. Les anciens alliés qui sont pourtant tous tigréens et « se dis­putent l’héritage de la reine de Saba » (Meles Zenawi et Issayas Afeworki) sont entrés en guerre depuis 1998, une guerre qui n’a pas encore pris fin jusqu’aujourd’hui. Les « deux jumeaux », comme on les appelle, l’Éthiopie et l’Érythrée sont devenus des « frères ennemis » qui sont loin d’enterrer leur hache de guerre. Le calme qui règne actuellement est très fragile car il tient au bout du file grâce à l’œil vigilant de leur parrains américains. Addis-Abeba est le siège de l’Union Africaine (UA) depuis 1963. En plus, l’Éthiopie est constituée par une mosaïque d’ethnies (parmi lesquelles on trouve les Oromo/Gallas – les plus nombreux –, les Amhara, les Tigréens, les Falashas/Beta Israel, les Afars, les Somalis) et de régions aux constrastes bien marqués et correspondant parfois aux divisions ethniques. C’est pour bien répondre aux aspirations des uns et des autres que le régime actuel a fait de l’Ethiopie un État fédéral avec une autonomie plus ou moins renforcée des régions. Ce qui a apaisé un peu les revendications des Oromo.

Guerres sans fin

L’après-Mengistu n’a pas apporté la paix attendue. Cinq ans après le compromis politique et ethnique qui a abouti à l’indépendance de l’Érythrée, l’Éthiopie est entrée en guerre contre son nouveau voisin (1998–2000) ; comme nous venons de le dire, les États-Unis sont intervenus « pour calmer le jeu » et la paix ne repose que sur le bout du fil. En plus de la méfiance qu’ils se vouent, les dirigeants éthiopiens et érythréens nourrissent tous les deux des ambitions hégémoniques sur l’ensemble de la Corne de l’Afrique. Dans ce cadre, l’Érythtrée soutient les opposants à l’Éthiopie et vice versa. Comme la Somalie est demeurée un trou noir depuis la chute du régime de Siad Barré en 1991, elle est le havre de tous les combattants de la région. D’un côté, il s’agit surtout des rebelles éthiopiens dont le Front de Libération Oromo et l’Ogaden National Liberation Front ; de l’autre côté, c’est la présence de l’Union des Tribunaux Islamistes dont l’importance n’a cessé de grandir à partir de 1991. En invoquant le motif de la sécurité et du droit d’auto-défense, l’Éthiopie intervint directement dans les affaires internes à la Somalie. Ces arguments éthiopiens allaient de pair avec ceux des États-Unis qui justifient cette intervention par la lutte contre le terrorisme et Al-Qaïda. Sur le plan politique, l’Éthiopie soutint la formation d’un gouvernement Fédéral de Transition somalien et l’élection d’un ancien opposant somalien, Abdul Yusu, à Nairobi en octobre 2004 comme président de ce gouvernement. Comme celui-ci a vécu en Éthiopie, c’est Addis-Abeba qui allait diligenter les affaires de la Somalie par son canal ; ce qui fut fait dès que ce gouvernement fut transféré de Nairobi (Kenya) à Mogadiscio (Somalie) en février 2006. Faible, il ne put résister à l’assaut de l’Union des Tribunaux Islamistes qui réussirent à le chasser quelques semaines après, s’emparer de Mogadiscio, et contrôler, en plus de la capitale, une grande partie du Sud et du centre de la Somalie. L’Éthiopie intervint militairement en envoyant en Somalie près de 20 000 soldats dès décembre 2006 avec l’aval et l’appui des États-Unis (présence des Marines et commandos de la CIA aux côtés des troupes éthiopiennes). Expulsés de Mogadiscio, ces Tribunaux Islamistes n’ont pas désarmé de sorte que l’Éthiopie qui a remis ses amis au pouvoir s’enlise dans ce bourbier somalien : elle soutient le gouvernement fédéral de transition alors que son rival, l’Érythrée, soutient les Tribunaux Islamistes et d’autres groupes anti-Éthiopie avec lesquels ils ont formé l’Alliance pour la relibération de la Somalie (ARS ; plus de 5000 de ses soldats y seraient déployés) ; elle les soutient probablement avec l’aval et l’appui des États-Unis car ceux-ci ne semblent pas l’en dissuader. Les deux armées rivales éthiopiennes et érythréennes se trouvent face à face dans le front somalien. En prétendant asseoir son hégémonie, l’Éthiopie fait la sous-traitance de l’hégémonie US dans la région. L’impact de cette intervention armée en Somalie musulmane sur la politique interne en Éthiopie chrétienne est double : la montée d’une grogne dans l’armée qui risque d’aboutir à une véritable mutinerie (ce qui fragiliserait davantage le gouvernement de Meles Zenawi) et le réveil des sentiments sécessionnistes dans l’Ogaden ou du séparatisme ogadenien sous la bannière du Front de Libération nationale d’Ogaden que soutiennent l’Égypte (expression de la lutte entre l’Égypte et l’Éthiopie pour l’hégémonie régionale), la Lybie et les Somaliens opposés à l’Éthiopie. Comme Mamo Zeleke le dit si bien, « la guerre dans l’Ogaden menace l’unité éthiopienne, sur le plan ethnique, mais aussi religieux (Tigréens ou groupe au pouvoir de confession catholique dans le pays contre Somaliens musulmans de l’Ogaden » (voir bibliographie) ; à tout cela vient s’ajouter l’odeur du pétrole qui est un ingrédient supplémentaire dans cette guerre. La montée de la résistance contre l’occupation éthiopienne en Somalie ne rend pas la tâche facile à Addis-Abeba dans la région ni à Washington, son mentor. Du côté sud, le Kenya a fermé ses frontières pour limiter l’aflux des réfugiés somaliens dans un contexte où lui-même est confronté à des violences d’ordre politique et ethnique. L’Union Africaine qui y a envoyé, dans le cadre de la Mission africaine en Somalie, quelques troupes (on parle de 8000 hommes) pour maintenir la paix donne l’air d’être plus spectatrice qu’actrice décisive.

Bibliographie

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