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La Doctrine Obama

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Vendredi 30 août 2013, le jour où l’incapable Barack Obama a conduit à une fin prématurée le règne de l’Amérique en tant que seule superpuissance mondiale indispensable – ou, alternativement, le jour où le perspicace Barack Obama regarda attentivement l’abysse du Moyen-Orient et fit marche arrière face au gouffre – a commencé avec un discours tonitruant donné au nom d’Obama par son secrétaire d’État John Kerry, à Washington D.C. Le sujet de l’intervention anormalement churchillienne de Kerry, prononcée dans la salle du Traité (Treaty Room) du Département d’État, était le gazage des civils par le président syrien, Bachar el-Assad.

Obama, dans le cabinet duquel Kerry sert loyalement mais avec quelque exaspération, est lui-même doté d’une éloquence de haute voltige, mais pas généralement dans le style martial associé à Churchill. Obama croit que le manichéisme, éloquemment rendu belliqueux, communément associé à Churchill était justifié par la montée d’Hitler et était à l’époque défendable dans la lutte contre l’Union soviétique. Mais il pense également que la rhétorique devrait être utilisée comme une arme avec parcimonie, si elle doit l’être, aujourd’hui que nous sommes dans une arène internationale plus ambiguë et compliquée. Le président croit que la rhétorique de Churchill et, plus encore, les habitudes de raisonnement churchilliennes, ont concouru à amener son prédécesseur, George W. Bush, dans une guerre ruineuse en Irak. Obama est entré à la Maison-Blanche déterminé à en finir avec la guerre en Irak et en Afghanistan ; il n’était pas en quête de nouveaux dragons à terrasser. Et il était particulièrement attentif à une victoire prometteuse dans des conflits qu’il croyait ingagnables. « Si vous me disiez, par exemple, que nous allions débarrasser l’Afghanistan des Talibans et construire une démocratie à la place, le président est au courant que quelqu’un, sept ans plus tard, va vous demander de tenir cette promesse, » m’a dit il y a peu de temps Ben Rhodes, conseiller à la sécurité nationale adjoint, et son adjoint pour la politique étrangère.

Mais la vibrante intervention de Kerry en ce jour d’août, écrite en partie par Rhodes, était parsemée d’une colère vertueuse et de promesses téméraires, incluant la menace à peine voilée d’une attaque imminente. Kerry, comme Obama lui-même, était horrifié par les péchés commis par le régime syrien dans sa tentative de mettre fin à une rébellion en cours depuis deux ans. A Ghouta, dans la banlieue de Damas, neuf jours plus tôt l’armée d’Assad avait tué 1 400 civils au gaz sarin. Le sentiment profond au sein de l’administration Obama était qu’Assad méritait un terrible châtiment. Dans la salle de crise de la Maison-Blanche, au cours des réunions qui ont suivi l’attaque de Ghouta, seul le chef de cabinet, Denis McDonough, a averti explicitement des périls de l’intervention. John Kerry plaidait en vociférant pour l’action.

« Au cours de l’histoire, alors que des nuages menaçants s’accumulaient à l’horizon, lorsqu’il était en notre pouvoir de stopper des crimes innommables, nous avons été mis en garde contre la tentation de détourner le regard, » a dit Kerry dans son discours. « L’histoire est remplie de dirigeants qui ont mis en garde contre l’inaction, l’indifférence et spécialement contre le silence lorsque c’est important. »

Kerry comptait Obama parmi ces dirigeants. Une année plus tôt, lorsque l’administration suspectait que le régime d’Assad envisageait le recours aux armes chimiques, Obama avait déclaré : « Nous avons été très clairs avec le régime d’Assad… qu’une ligne rouge pour nous est lorsque nous voyons toutes sortes d’armes chimiques circuler ou être utilisées. Cela changerait mes calculs. Cela changerait mon équation. »

Malgré cette menace, beaucoup de critiques trouvaient Obama froidement détaché de la souffrance d’innocents Syriens. Plus tard au cours de l’été 2011, il a appelé au départ d’Assad. « Pour le bien du peuple syrien, » a dit Obama, « le temps est venu pour le président Assad de se retirer. » Mais Obama a initialement peu fait pour obtenir ce départ.

Il a résisté aux demandes d’agir notamment parce qu’il supposait, en se fondant sur les analyses des services secrets américains, qu’Assad tomberait sans son aide. « Il pensait qu’Assad suivrait le même chemin que Moubarak, » m’a dit Denis Ross, ancien conseiller sur le Moyen-Orient d’Obama, en se référant au départ rapide du président égyptien Hosni Moubarak début 2011, un moment qui a représenté le point d’orgue du Printemps arabe. Mais alors qu’Assad s’accrochait au pouvoir, la résistance d’Obama à une intervention directe ne faisait qu’aller croissant. Après plusieurs mois de réflexion, il autorisa la CIA à entrainer et financer les rebelles, mais il partageait aussi la vision de son ancien secrétaire à la défense, Robert Gates, qui demandait continuellement lors des réunions : « Ne devrions-nous pas terminer les deux guerres déjà en cours avant d’en chercher une autre ? »

L’actuelle ambassadrice américaine aux Nations-Unis, Samantha Power, qui est la plus disposée à l’intervention parmi les hauts conseillers d’Obama, a très tôt argumenté en faveur de l’armement des rebelles. Power, qui durant cette période était au Conseil pour la sécurité nationale, est l’auteur d’un livre encensé dénonçant une succession de présidents américains pour leurs manques à prévenir un génocide. Le livre, A Problem from hell, publié en 2002, a rapproché Obama de Power alors qu’il était sénateur, bien que les deux ne soient pas selon toute évidence sur la même longueur d’onde idéologiquement. Power est une partisane de la doctrine connue comme promouvant une « responsabilité de protéger », selon laquelle la souveraineté ne devrait pas être considérée comme inviolable lorsqu’un pays massacre ses propres citoyens. Elle a fait pression sur lui pour qu’il intègre cette doctrine au discours qu’il a donné lorsqu’il a accepté le prix Nobel de la paix en 2008, mais il a refusé. Obama ne croit pas de manière générale qu’un président devrait mettre les soldats américains en danger afin d’empêcher des désastres humanitaires, à moins que ces désastres ne constituent une menace directe pour la sécurité des États-Unis.

Power débattait quelquefois avec Obama devant le reste des officiels du Conseil pour la sécurité nationale, jusqu’au point où il ne pouvait plus longtemps dissimuler son insatisfaction, « Assez, Samantha, j’ai déjà lu votre livre, » lui répondit-il sèchement une fois.

Obama dans le bureau ovale où deux ans et demi plus tôt il choquait les délégués à la sécurité nationale en annulant les frappes aériennes en Syrie

Obama, contrairement aux interventionnistes libéraux, est un admirateur du réalisme de la politique étrangère du président George H. W. Bush père et, en particulier, du conseiller en sécurité nationale de Bush, Brent Scowcroft (« J’adore ce type, » m’a une fois dit Obama). Bush et Scowcroft ont délogé l’armée de Saddam Hussein du Koweït en 1991, et ils ont adroitement géré la désintégration de l’Union soviétique ; Scowcroft a aussi, au nom de Bush, dénoncé les dirigeants chinois peu après le meurtre de la place de Tiananmen. Alors qu’Obama écrivait son manifeste de campagne, The Audacy of Hope, en 2006, Susan Rice, alors conseillère informelle, a jugé nécessaire de lui rappeler d’inclure au moins une ligne de louange pour la politique étrangère de Bill Clinton, pour équilibrer quelque peu les éloges dont il couvrit Bush et Scowcroft.

Dès le début du soulèvement syrien, début 2011, Power défendait l’idée que les rebelles, extraits des rangs des citoyens ordinaires, méritaient le soutien enthousiaste des Américains. D’autres notèrent que les rebelles étaient des fermiers, des médecins et des charpentiers, comparant ces révolutionnaires aux hommes qui avaient gagné la guerre d’indépendance américaine.

Obama retourna cette idée. « Lorsque vous avez une armée professionnelle, » m’a-t-il dit une fois, « qui est bien armée et sponsorisée par deux grands États » – l’Iran et la Russie – « qui ont d’énormes intérêts en jeu et qui combattent contre un fermier, un charpentier ou un ingénieur, qui ont commencé en tant que manifestants puis soudainement se voient au milieu d’une guerre civile… ». Il fit une pause. « L’idée que nous aurions pu – d’une façon qui n’engageait pas les forces armées américaines – changer la donne sur le terrain n’a jamais été vraie. » Le message qu’Obama faisait passer dans ses discours et interviews était clair : il ne finirait pas comme le second président Bush – un président qui s’est tragiquement laissé embourber au Moyen-Orient, dont les décisions ont rempli les salles de Walter Reed de soldats gravement blessés, qui a été incapable de stopper la destruction de sa réputation, même lorsqu’il réajusta sa politique lors de son second mandat. Obama avait pour habitude de dire en privé que la première tâche d’un président américain dans l’ère post-Bush était : « Ne fais pas de conneries. »

La réticence d’Obama a frustré Power et d’autres dans son équipe de sécurité nationale qui avaient une préférence pour l’action. Hillary Clinton, lorsqu’elle était secrétaire d’État d’Obama, argumentait en faveur d’une réponse prompte et ferme aux violences d’Assad. En 2014, après avoir quitté son poste, Clinton m’a dit que « l’échec à créer une force de combat crédible avec les gens qui étaient les organisateurs et les manifestants contre Assad … a laissé un grand vide que les djihadistes ont maintenant rempli. » Lorsque The Atlantic publia cette déclaration et aussi l’affirmation de Clinton selon laquelle « les grandes nations ont besoin de principes directeurs et “Ne fais pas de choses stupides” n’est pas un principe directeur, » Obama devint fou de rage, selon l’un de ses hauts conseillers. Le président ne comprenait pas comment « Ne fais pas de conneries » pouvait être considéré comme un slogan prêtant à controverse. Ben Rhodes se rappelle que « les questions que nous posions à la Maison-Blanche étaient “qui exactement est dans le parti de la connerie ? Qui est pro-conneries ?” ». Obama pensait que l’invasion de l’Irak aurait dû apprendre aux interventionnistes démocrates comme Clinton, qui avait voté pour son autorisation, les dangers de faire des conneries. (Clinton s’est rapidement excusée auprès d’Obama pour ses commentaires et le porte-parole de Clinton a annoncé que les deux allaient « arranger ça par une accolade » sur l’île Martha’s Vineyard, où ils se croisèrent un peu plus tard.)

La Syrie représentait pour Obama une pente potentiellement aussi glissante que celle de l’Irak. Durant son premier mandat, il en est arrivé à penser que seul un petit nombre de menaces au Moyen-Orient pouvaient justifier l’intervention militaire américaine. Cela incluait la menace posée par al-Qaïda ; les menaces quant à l’existence d’Israël (« ce serait un échec moral pour moi en tant que président des États-Unis » de ne pas défendre Israël, m’a-t-il une fois dit) ; et, non sans relation avec la sécurité d’Israël, la menace posée par l’arme nucléaire iranienne. Le danger pour les États-Unis du régime d’Assad n’était pas du même acabit.

Étant donné la réticence d’Obama à propos de l’intervention, la ligne rouge vif qu’il a tracée pour Assad durant l’été 2012 était étonnante. Même ses propres conseillers étaient surpris. « Je ne l’ai pas vu arriver, » m’a dit à l’époque son secrétaire à la Défense Leon Panetta. On m’a dit que le vice-président Joe Biden avait à plusieurs reprises mis en garde Obama contre le fait de tracer une ligne rouge pour les armes chimiques, de peur que cela ne survienne un jour.

Kerry, dans son intervention du 30 août 2013, suggérait qu’Assad devrait être puni en partie parce que « la crédibilité et les intérêts futurs des États-Unis et de leurs alliés » étaient en jeu. « C’est directement en lien avec notre crédibilité et le fait que les pays croient encore les États-Unis lorsqu’ils disent quelque chose. Ils regardent pour voir si la Syrie peut s’en tirer sans être inquiétée, parce qu’alors ils pourront eux aussi mettre le monde en grand danger. »

Quatre-vingt-dix minutes plus tard, à la Maison-Blanche, Obama renforçait le message de Kerry lors d’une déclaration publique : « Il est important pour nous de reconnaître que lorsque plus de mille personnes sont tuées, y compris des centaines d’enfants innocents, par l’usage d’une arme dont 98 à 99 pour cent de l’humanité disent qu’elle ne devrait jamais – pas même en temps de guerre – être utilisée, et que cela n’est suivi d’aucune conséquence, alors nous envoyons un message comme quoi la norme internationale ne signifie pas grand-chose. Et cela constitue un danger pour notre sécurité nationale. »

Il semblait que Obama avait tiré la conclusion que les torts causés à la crédibilité américaine dans une région du monde allaient faire tache d’huile, et que la crédibilité dissuasive des États-Unis était bien en jeu en Syrie. Assad, semble-t-il, avait réussi à pousser le président dans ses retranchements. Obama pensait de manière générale que l’establishment de la politique étrangère à Washington, qu’il dédaigne secrètement, fétichise la « crédibilité » – particulièrement la crédibilité achetée par la force. La préservation de la crédibilité, dit-il, conduisit au Vietnam. A la Maison-Blanche, Obama affirmait que « larguer des bombes sur quelqu’un pour prouver que vous êtes décidé à larguer des bombes sur quelqu’un est à peu près la pire raison d’employer la force. »

La crédibilité de la sécurité nationale américaine, comme elle est traditionnellement comprise au Pentagone, au département d’État et dans le regroupement de think tanks ayant leurs quartiers généraux à proximité de la Maison-Blanche, est une force immatérielle mais puissante – qui, lorsqu’elle est bien entretenue, maintient le sentiment de sécurité des amis de l’Amérique et maintient stable l’ordre international.

Lors des réunions à la Maison-Blanche durant cette semaine cruciale d’août, Biden, qui d’ordinaire partage les inquiétudes d’Obama quant à l’excès de zèle américain, défendait avec passion l’idée que « les grandes nations ne bluffent pas ». Les alliés les plus proches des États-Unis en Europe et au Moyen-Orient pensaient qu’Obama menaçait d’une action militaire, et ses propres conseillers pensaient de même. Au cours du mois de mai précédent, lors d’une conférence de presse conjointe à la Maison-Blanche entre Obama et David Cameron, le Premier ministre britannique avait dit « l’histoire de la Syrie est en train de s’écrire dans le sang de son peuple et cela se produit sous nos yeux. » La déclaration de Cameron, m’a dit l’un de ses conseillers, avait pour objectif d’encourager Obama à une action plus décisive. « Le Premier ministre avait certainement l’impression que le président ferait respecter la ligne rouge, » m’a dit le conseiller. L’ambassadeur saoudien à Washington à cette période, Adel al-Jubeir, a dit à des amis, et à ses supérieurs à Riyad, que le président était finalement prêt à frapper. Obama « a compris à quel point c’est important, » a alors affirmé Jubeir, qui est maintenant le ministre des Affaires étrangères d’Arabie saoudite. « Il va sans aucun doute passer à l’attaque. »

Obama avait déjà donné l’ordre au Pentagone de développer une liste de cibles. Cinq destroyers de classe Arleigh Burke étaient stationnés en Méditerranée, prêts à lancer des missiles de croisière sur des cibles du régime. Le président français François Hollande, le plus enthousiaste des pro-interventionnistes parmi les dirigeants d’Europe, se préparait également à frapper. Toute la semaine, les représentants de la Maison-Blanche martelaient que Assad avait commis un crime contre l’humanité. Le discours de Kerry allait marquer le point culminant de cette campagne.

Mais le président était de plus en plus mal à l’aise. Obama me racontait plus tard que, durant les jours qui suivirent le gazage de Ghouta, il répugnait de plus en plus à l’idée de procéder à une attaque non validée par le droit international ou par le Congrès. Le peuple américain ne semblait pas se réjouir d’une éventuelle intervention en Syrie ; tout comme l’un des rares dirigeants étrangers que Obama respecte, Angela Merkel, la chancelière allemande. Elle lui a dit que son pays ne participerait pas à une campagne en Syrie. Et de façon inattendue, le 29 août, le parlement britannique refusa à David Cameron son accord pour une attaque. John Kerry me dit plus tard que lorsqu’il avait entendu cela : « intérieurement, je me suis dit Oups. »

Obama a également été déstabilisé par la visite surprise plus tôt dans la semaine de James Clapper, son directeur des services secrets, qui interrompit le briefing journalier du président – le rapport sur les menaces qu’Obama reçoit chaque matin des analystes de Clapper – pour rendre clair le fait que les informations issues du renseignement sur l’usage du gaz sarin en Syrie, bien que solides, n’étaient pas « exemptes de tout doute ». Il a choisi ce terme avec précaution. Clapper, le chef d’une communauté du renseignement traumatisée par ses échecs durant la préparation de la guerre en Irak, ne souhaitait pas faire de promesses excessives, à la manière de l’ancien directeur de la CIA George Tenet, qui avait garanti à George W. Bush, concernant l’Irak, qu’il n’y avait aucun doute à avoir.

Obama et le vice-président Joe Biden en réunion avec les membres du Conseil pour la sécurité nationale, incluant Susan Rice et John Kerry (deuxième et troisième en partant de la gauche) en décembre 2014.

Alors que le Pentagone et les organes de la sécurité nationale de la Maison-Blanche se dirigeaient vers la guerre (John Kerry m’a dit qu’il s’attendait à une frappe le lendemain de son discours), le président en était arrivé à penser qu’il s’avançait vers un piège – mis en place à la fois par ses alliés et ses adversaires, et par les attentes traditionnelles de ce qu’un président américain est supposé faire.

Beaucoup de ses conseillers n’ont pas saisi l’ampleur de ses réticences ; son cabinet et ses alliés n’en avaient certainement pas conscience. Mais ses doutes grandissaient. Le vendredi en fin d’après-midi, Obama décida qu’il n’était tout simplement pas prêt à autoriser une frappe. Il demanda à McDonough, son chef de cabinet, d’aller faire un tour avec lui dans les jardins de la Maison-Blanche (South Lawn). Obama n’a pas choisi McDonough par hasard : il est l’adjoint d’Obama le plus réticent à une intervention militaire, et quelqu’un qui, selon un de ses collègues, « pense en termes de pièges ». Obama, ordinairement un homme extrêmement confiant, cherchait en l’occurrence l’approbation et essayait de trouver un moyen d’expliquer son changement d’avis, à la fois à ses adjoints et au public. Lui et McDonough restèrent dehors durant une heure. Obama lui dit qu’il craignait qu’Assad utilise des civils comme « boucliers humains » autour des cibles les plus évidentes. Il soulignait aussi un défaut sous-jacent de la frappe proposée : les missiles américains ne seraient pas tirés sur les dépôts d’armes chimiques, par peur de propager du poison dans l’air. La frappe ciblerait les unités militaires qui avaient utilisé ces armes, mais pas les armes elles-mêmes.

Obama partagea également avec McDonough un ressentiment de longue date : il était fatigué de voir Washington dériver de manière irréfléchie vers la guerre dans les pays musulmans. Il estimait que, quatre ans auparavant, le Pentagone l’avait « coincé » concernant l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan. Maintenant, avec la Syrie, il commençait à se sentir de nouveau coincé.

Lorsque les deux hommes revinrent au bureau ovale, le Président dit à ses adjoints de la sécurité nationale qu’il prévoyait d’attendre. Il n’y aurait pas d’attaque le lendemain ; il voulait soumettre la question au vote du Congrès. Les adjoints dans la pièce étaient sous le choc. Susan Rice, à présent conseillère pour la sécurité nationale d’Obama, rétorquait que les dommages pour la crédibilité américaine seraient sévères et durables. D’autres eurent du mal à saisir comment le président pouvait changer d’avis la veille de l’attaque prévue. Obama, toutefois, était tout à fait calme. « Si vous êtes dans son entourage, vous savez quand il est incertain sur quelque chose, lorsque c’est une décision à 51 contre 49, » me dit Ben Rhodes. « Mais là il était totalement à l’aise. »

Il y a peu de temps, j’ai demandé à Obama de décrire son état d’esprit ce jour-là. Il lista les considérations pratiques qui l’avaient préoccupé. « Nous avions des inspecteurs des Nations Unies sur le terrain qui terminaient leur travail et nous ne pouvions prendre de risques tant qu’ils y étaient. Le deuxième facteur majeur fut l’échec de Cameron à obtenir le consentement de son parlement. »

Le troisième facteur, et le plus important, m’a-t-il dit était « notre analyse que bien que nous puissions infliger des dommages à Assad, nous ne pouvions pas, via une frappe de missiles, éliminer les armes chimiques elles-mêmes, et j’aurais alors été confronté à la possibilité qu’Assad survive à l’attaque et prétende avoir réussi à défier les États-Unis, que les États-Unis avaient agi illégalement en l’absence de mandat des Nations Unies, et cela aurait potentiellement renforcé plutôt qu’affaibli sa position. »

Le quatrième facteur, dit-il, était d’importance plus philosophique. « C’est une de ces idées que je ruminais depuis un certain temps, » dit-il. « J’étais arrivé en fonction avec la forte conviction que l’étendue du pouvoir exécutif concernant les questions de sécurité nationale est très large, mais pas illimitée. »

Obama savait que sa décision de ne pas bombarder la Syrie allait probablement contrarier les alliés de l’Amérique. Ce fut le cas. Le Premier ministre français, Manuel Valls, m’a dit que son gouvernement était déjà inquiet des conséquences de l’inaction en Syrie lorsque l’information de la suspension de la frappe est arrivée. « En n’intervenant pas rapidement, nous avons créé un monstre, » m’a dit Manuel Valls. « Nous étions absolument certains que l’administration américaine dirait oui. Travaillant avec les Américains, nous avions déjà vu ensemble les cibles. Cela fut une grande surprise. Si nous avions bombardé comme nous l’avions prévu, je pense que les choses seraient différentes aujourd’hui. » Le prince couronné d’Abou Dhabi, Mohammed bin Zayed al-Nahyan, qui était déjà contrarié par Obama pour avoir « abandonné » Hosni Moubarak, l’ancien président de l’Égypte, fulminait face aux visiteurs américains que les États-Unis étaient dirigés par un président « non digne de confiance ». Le roi de Jordanie, Abdullah II – déjà consterné parce qu’il voyait comme le désir illogique d’Obama d’éloigner les États-Unis de ses traditionnels alliés arabes sunnites et de créer une nouvelle alliance avec l’Iran, le sponsor chiite d’Assad – se plaignait en privé : « Je pense que j’ai plus foi dans le pouvoir américain que Obama. » Les Saoudiens aussi étaient furieux. Ils n’avaient jamais fait confiance à Obama – il s’était, bien avant qu’il ne devienne président, référé à eux comme de « soi-disant alliés » des États-Unis. « L’Iran est la nouvelle grande puissance du Moyen-Orient et les États-Unis l’ancienne, » avait dit Jubeir, l’ambassadeur saoudien à Washington, à ses supérieurs à Riyad.

La décision d’Obama a causé des secousses à Washington également. John McCain et Lindsey Graham, les deux meneurs des faucons républicains au Sénat, avaient rencontré Obama à la Maison-Blanche plus tôt dans la semaine et une attaque leur avait été promise. Ils furent furieux du volte-face. Des dommages furent causés même au sein de l’administration. Ni Chuck Hagel, alors secrétaire à la Défense, ni John Kerry n’étaient dans le bureau ovale lorsque le président a informé son équipe de sa décision. Kerry n’apprit le changement que tard dans la soirée. « J’ai juste été baisé, » a-t-il dit à un ami peu de temps après avoir parlé avec le président cette nuit-là. (Lorsque j’ai interrogé Kerry récemment au sujet de cette nuit tumultueuse, il m’a dit « Je n’ai pas arrêté de l’analyser. J’ai compris que le président avait eu raison de prendre cette décision et, honnêtement, j’ai compris l’idée. »)

Les jours suivants furent chaotiques. Le président demanda au Congrès d’autoriser l’usage de la force – l’irrépressible Kerry servit de lobbyiste en chef – et il devint rapidement évident à la Maison-Blanche que le Congrès s’intéressait peu à la frappe. Lorsque j’ai parlé avec Biden récemment au sujet de la décision de la ligne rouge, il fit une allusion particulière à ce fait : « Il est important d’avoir le Congrès avec soi, en terme de capacité à soutenir ce que vous prévoyez de faire, » dit-il. Obama « n’est pas allé au Congrès pour se décharger de sa responsabilité. Il avait des doutes à ce moment donné, mais il savait que s’il faisait quelque chose, il ferait mieux d’avoir le public avec lui, ou la balade aurait été de courte durée. » L’ambivalence évidente du Congrès a convaincu Biden que Obama avait raison de craindre la pente glissante. « Qu’arrive-t-il lorsque vous avez un avion abattu ? N’allons-nous pas le secourir ? » demanda Biden. « Vous avez besoin du soutien du peuple américain. »

Dans la confusion, un deus ex machina apparut sous la forme du président russe Vladimir Poutine. Au sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, qui se tenait la semaine suivant le retournement syrien, Obama prit Poutine à part, me rappela-t-il, et lui dit « que s’il forçait Assad à se débarrasser des armes chimiques, cela éliminerait le besoin pour eux de procéder à une frappe militaire. » Durant des semaines, Kerry, travaillant avec son homologue russe, Sergueï Lavrov, conçurent l’élimination de la plus grande partie de l’arsenal d’armes chimiques de Syrie – un programme dont Assad avait jusqu’ici refusé de reconnaître ne serait-ce que l’existence.

Le moment où Obama décida de ne pas appliquer sa ligne rouge et bombarder la Syrie, il rompit avec ce qu’il appelle, avec dérision, « le Manuel de Washington. » Ce fut son jour de libération.

L’accord valut au président l’éloge de Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien avec qui il a eu une relation constamment litigieuse. L’élimination des stocks d’armes chimiques syriennes représentait « un rayon de lumière dans une région très sombre, » me dit Netanyahou peu de temps après que l’accord a été annoncé.

John Kerry n’exprime aujourd’hui aucune patience pour ceux qui argumentent, comme il l’a lui-même fait, que Obama aurait dû bombarder les sites du régime d’Assad afin de renforcer la capacité de dissuasion américaine. « Vous auriez toujours les armes présentes, et vous seriez probablement en train de combattre Daech » pour le contrôle des armes, dit-il, se référant à l’État islamique. « Cela n’a juste pas de sens. Mais je ne peux pas nier que cette conception du franchissement d’une ligne rouge et de l’inaction d’[Obama] ait acquis sa propre vie. »

Obama comprend que la décision qu’il a prise de renoncer aux frappes aériennes et de permettre la violation impunie de la ligne rouge qu’il avait lui-même tracée sera impitoyablement mise en question par les historiens. Mais aujourd’hui cette décision est source de grande satisfaction pour lui.

« Je suis très fier de ce moment, » m’a-t-il dit. « L’écrasant poids de la pensée conventionnelle et de la machinerie de notre organe de sécurité nationale était allé assez loin. Le sentiment était que ma crédibilité était en jeu, que la crédibilité de l’Amérique était en jeu. Et donc pour moi presser le bouton à ce moment, je le savais, m’aurait coûté politiquement. Et le fait que j’ai été capable de repousser les pressions immédiates et de penser par moi-même ce qui était dans l’intérêt de l’Amérique, pas seulement eu égard à la Syrie mais aussi eu égard à notre démocratie, a été la décision la plus difficile que j’ai prise – et je pense finalement que c’était la bonne décision à prendre. »

Ce fut le moment où le président pense qu’il a finalement rompu avec ce qu’il appelle, avec dérision, « Le manuel de Washington. »

« Où suis-je contesté ? Lorsqu’il s’agit de l’usage du pouvoir militaire, » dit-il. “C’est la source de la contestation. Il y a un manuel à Washington que les présidents sont supposés suivre. C’est un manuel qui provient de l’establishment de la politique étrangère. Et le manuel prescrit les réponses aux différents évènements, et ces réponses tendent à être des réponses militaires. Lorsque l’Amérique est directement menacée, le manuel fonctionne. Mais le manuel peut aussi être un piège qui peut conduire à de mauvaises décisions. Au milieu d’un défi international comme la Syrie, vous êtes jugé sévèrement si vous ne suivez pas le manuel, même s’il y a de bonnes raisons pour qu’il ne s’applique pas. »

J’en suis arrivé à penser que, dans l’esprit d’Obama, le 30 août 2013 a été le jour de sa libération, le jour où il a défié non seulement l’establishment de la politique étrangère et son manuel missile croisière, mais aussi les demandes des alliés frustrés et exigeants de l’Amérique au Moyen-Orient, se plaint-il en privé à ses amis et conseillers qui cherchent à exploiter le « muscle » américain au service de leurs intérêts étroits et sectaires. Depuis 2013, les ressentiments d’Obama ont été bien développés. Il éprouve du ressentiment envers les dirigeants militaires qui pensaient qu’ils pouvaient résoudre tout problème si le commandant en chef leur donnait simplement ce qu’ils voulaient, et il éprouve du ressentiment pour l’ensemble des think tanks sur la politique étrangère. Un sentiment largement partagé au sein de la Maison-Blanche est que beaucoup des plus importants think tanks à Washington font le jeu de leurs pourvoyeurs de fonds arabes et pro-Israéliens. J’ai entendu un représentant de l’administration se référer à l’avenue Massachusetts, le siège de beaucoup de ces think tanks, comme « Arab occupied territory » (territoire occupé arabe).

Pour certains experts de politique étrangère, même au sein de sa propre administration, la volte-face d’Obama sur l’application de la ligne rouge a été un moment décourageant dans lequel il apparaît irrésolu et naïf, et a causé des dommages durables à la position des États-Unis dans le monde. “Une fois que le commandant en chef tire cette ligne rouge, » Leon Panetta , qui a servi comme directeur à la CIA, puis comme secrétaire de la Défense dans le premier mandat d’Obama, m’a dit récemment, “je pense que la crédibilité du commandant en chef et de cette nation est en jeu s’il ne l’applique pas.” Juste après le changement d’avis d’Obama, Hillary Clinton dit en privé : “Si vous dites que vous allez frapper, vous devez frapper. Il n’y a pas le choix.”

“Assad est effectivement récompensé pour l’utilisation d’armes chimiques, plutôt que « puni » comme prévu initialement.” Shadi Hamid, chercheur à la Brookings Institution, écrivait pour The Atlantic à l’époque. “Il a réussi à éliminer la menace d’une action militaire des États-Unis tout en donnant très peu en retour.”

Même les commentateurs qui ont été largement favorables à la politique d’Obama ont estimé calamiteux cet épisode. Gideon Rose, rédacteur en chef de Foreign Affairs, a écrit récemment que le traitement de cette crise par Obama – “premièrement l’annonce désinvolte d’un engagement majeur, puis l’hésitation à le respecter, puis le lancer frénétique de la balle dans le camp du Congrès pour qu’il prenne une décision – était un exemple d’improvisation et d’amateurisme embarrassant.”

Les défenseurs d’Obama, cependant, affirment qu’il n’a pas causé de dommages à la crédibilité des États-Unis, citant l’accord ultérieur d’Assad pour la suppression de ses armes chimiques. “La menace de la force était suffisamment crédible pour qu’ils renoncent à leurs armes chimiques, » m’a dit Tim Kaine, un sénateur démocrate de Virginie. “Nous avons menacé d’action militaire et ils ont répondu. C’est la crédibilité de la dissuasion.”

L’histoire peut enregistrer le 30 août 2013 comme le jour où Obama a empêché les États-Unis d’entrer dans une autre guerre civile musulmane désastreuse, et le jour où il a supprimé la menace d’une attaque chimique sur Israël, la Turquie ou la Jordanie. Ou on pourrait s’en souvenir comme le jour où il laisse le Moyen-Orient s’échapper des griffes de l’Amérique, pour s’en remettre aux mains de la Russie, de l’Iran et de Daech.

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J’ai d’abord parlé avec Obama de la politique étrangère lorsqu’il était sénateur des États-Unis, en 2006. À l’époque, je connaissais surtout le texte d’un discours qu’il avait prononcé quatre ans plus tôt, lors d’un rassemblement contre la guerre à Chicago. Ce fut un discours inhabituel pour un rassemblement contre la guerre en ce qu’il n’était pas contre la guerre ; Obama, alors sénateur de l’Illinois, a argumenté contre une seule guerre en particulier et, à l’époque, encore théorique. “Je ne me fais pas d’illusions sur Saddam Hussein,” a-t-il déclaré. “C’est un homme brutal. Un homme impitoyable… Mais je sais aussi que Saddam ne pose pas de menace imminente et directe aux États-Unis ou à ses voisins.” Il a ajouté : “Je sais que l’invasion de l’Irak sans une justification claire et sans un soutien international fort ne fera que souffler sur les flammes du Moyen-Orient, et encourager les pires, et non les meilleurs, élans du monde arabe, et renforcer le recrutement de l’armée d’al-Qaïda.”

Ce discours m’avait rendu curieux au sujet de son auteur. J’ai voulu comprendre comment un sénateur de l’État de I’Illinois, professeur de droit à temps partiel qui a passé son temps à voyager entre Chicago et Springfield, en était venu à une compréhension plus éclairée du bourbier qui s’annonçait que les plus expérimentés des penseurs en politique étrangère de son parti, y compris des figures telles que Hillary Clinton, Joe Biden et John Kerry, sans parler de, bien sûr, la plupart des républicains et de nombreux écrivains et analystes de la politique étrangère, dont moi.

Depuis cette première réunion en 2006, j’ai interrogé Obama périodiquement, principalement sur des sujets liés au Moyen-Orient. Mais pendant ces quelques derniers mois, j’ai passé plusieurs heures à parler avec lui de thèmes plus larges de sa politique étrangère « à long terme », y compris des sujets dont il aime particulièrement s’entretenir, ceux qui n’ont rien à voir avec le Moyen-Orient.

« Daech n’est pas une menace existentielle pour les États-Unis, » m’a-t-il dit dans une de ces conversations. « Le changement climatique est une menace existentielle potentielle pour le monde entier, si nous ne faisons pas quelque chose. » Obama a expliqué que le changement climatique l’inquiète en particulier parce que « c’est un problème politique parfaitement conçu pour repousser l’intervention gouvernementale. Il implique chaque pays et c’est un cas d’urgence comparativement lent, ainsi il y a toujours quelque chose apparemment plus urgent à l’ordre du jour. »

À l’heure actuelle, bien sûr, la Syrie est la plus urgente des questions « apparemment plus urgentes ». Mais à n’importe quel moment, l’entière présidence d’Obama pourrait être renversée par une agression nord-coréenne ou une attaque de la Russie contre un membre de l’OTAN, ou une attaque planifiée de l’État Islamique sur le sol américain. Peu de présidents ont fait face à de telles épreuves diverses au niveau international comme Obama et le défi pour lui, comme pour tous les présidents, a été de distinguer la simple urgence de l’urgence vraiment importante et de se concentrer sur cette dernière.

Mon but dans nos récentes conversations était de voir le monde par les yeux d’Obama et comprendre ce qu’il croit devoir être le rôle de l’Amérique dans le monde. Cet article est nourri par notre récente suite de conversations, qui ont eu lieu dans le bureau ovale ; lors de déjeuners dans sa salle à manger ; à bord de Air Force One ; et à Kuala Lumpur pendant sa visite la plus récente en Asie, en novembre. Il tire aussi ses informations de mes précédents entretiens avec lui, de ses discours et des nombreuses considérations publiques, aussi bien que des conversations avec ses principaux conseillers en politique étrangère et en sécurité nationale, avec les dirigeants étrangers et leurs ambassadeurs à Washington, avec les amis du président et d’autres qui ont parlé avec lui de ses politiques et de ses décisions, et ses adversaires et détracteurs.

Pendant la durée de nos conversations, je suis venu voir Obama comme un président devenu progressivement plus fataliste à propos des limites du pouvoir de l’Amérique à diriger les événements mondiaux, même si, à la fin de sa présidence, il a accumulé un ensemble d’avancées majeures potentiellement historiques en politique étrangère – des avancées controversées, provisoires, sans aucun doute, mais néanmoins réalisées : l’ouverture de Cuba, l’entente sur le changement climatique de Paris, la négociation de l’accord sur le Partenariat Trans-Pacifique et, bien sûr, l’accord nucléaire avec l’Iran. Un travail qu’il a accompli malgré son impression croissante que de plus grandes forces – le contre-courant du sentiment tribal dans un monde qui devrait avoir abandonné ses atavismes ; la résistance des petits hommes qui gouvernent de grands pays de façon contraire à leurs propres intérêts supérieurs ; la persistance de la peur en tant qu’émotion humaine dominante conspirant contre les meilleures intentions de l’Amérique. Mais il a aussi appris, m’a-t-il dit, que très peu de choses sont accomplies dans les affaires internationales sans la gouvernance américaine.

Obama m’a parlé de cette apparente contradiction. “Je veux un président qui sente que vous ne pouvez tout résoudre,” dit-il. D’autre part, “si nous ne fixons pas l’agenda, il ne se passe rien.” Il explique ce qu’il voulait dire. “Le fait qu’il n’y a pas un sommet où j’ai assisté depuis que je suis président où nous n’avons pas fixé l’agenda, où nous n’étions pas responsables pour les résultats-clés,” dit-il. “C’est aussi vrai quand vous parlez de sécurité nucléaire, de sauvetage du système financier international ou si vous parlez du climat.”

Un jour, lors d’un lunch dans la salle à manger du bureau ovale, j’ai demandé au président comment il pensait que la politique étrangère serait comprise par les historiens. Il commença par me décrire la grille à quatre cases représentant les écoles principales de pensée de la politique étrangère américaine. Une des cases s’appelle l’isolationnisme, il l’a écartée d’un geste de la main. “Le monde rapetisse de jour en jour,” dit-il. “Le retrait est intenable.” Il a appelé les autres cases réalisme, interventionnisme libéral et internationalisme. “Je suppose que vous pouvez m’appeler un réaliste car je pense que nous ne pouvons à aucun moment soulager toute la misère du monde,” dit-il. “Nous devons choisir où nous pouvons avoir un réel impact.” Il a aussi noté qu’il était assez évidemment un internationaliste, étant donné son dévouement au renforcement des organisations multilatérales et des normes internationales.

Je lui ai dit mon impression que les différents traumatismes des sept années précédentes avaient en tout cas intensifié son engagement envers une modération guidée par le réalisme. Est-ce que presque deux termes complets à la Maison-Blanche l’avaient aigri sur l’interventionnisme ?

“Malgré tous nos défauts, les États-Unis ont clairement été une force du bien dans le monde,” dit-il. “Si vous nous comparez à toutes les super puissances antérieures, nous agissons moins sur les bases restreintes à notre propre intérêt, et nous nous sommes intéressés à établir des normes qui bénéficient à tout le monde. S’il est possible de faire le bien à un coût supportable, nous le faisons.”

Si une crise, ou une catastrophe humanitaire, ne respecte pas les critères stricts de ce qui constitue une menace directe à la sécurité nationale, Obama dit qu’il ne croit pas qu’on devrait le contraindre au silence. Il a suggéré être réaliste au point de pouvoir porter un jugement sur les autres dirigeants. Même s’il n’a pas jusqu’ici exclu l’usage direct de la puissance américaine pour détrôner Assad, il a estimé qu’il n’avait pas eu tort de l’avoir appelé à partir. « Souvent, quand vous recevez des détracteurs de notre politique syrienne, une des choses qu’ils vont pointer du doigt est que “vous avez appelé Assad à partir mais vous ne l’y avez pas forcé. Vous n’avez pas envahi.” Et l’idée est que si vous n’alliez pas renverser le régime, il n’aurait fallu rien dire. Pour moi, c’est un argument étrange, l’idée que si nous utilisons notre autorité morale pour dire “c’est un régime brutal et ce n’est pas la façon dont un dirigeant devrait traiter son peuple,” une fois que vous avez dit cela, vous êtes obligés d’envahir le pays et mettre en place un gouvernement que vous préférez.”

« Je suis très internationaliste, » a dit Obama dans une conversation ultérieure. « Et je suis aussi un idéaliste, dans la mesure du possible, parce que je crois que nous devons promouvoir des valeurs comme la démocratie et les droits de l’homme et des normes et des valeurs, parce qu’elles ne servent pas uniquement nos intérêts lorsque plus de gens adoptent les valeurs que nous partageons – de la même façon qu’économiquement, si les gens adoptent l’État de droit et le droit de propriété et ainsi de suite, c’est à notre avantage – mais parce que cela fait du monde un endroit meilleur. Et je souhaite le dire d’une façon très bête, et d’une façon dont Brent Scowcroft ne le dirait probablement pas. »

« Maintenant que j’ai dit cela, » a-t-il ajouté, « je crois aussi que le monde est un endroit rude, compliqué, confus, et plein de souffrance et de tragédie. Et pour faire avancer à la fois nos intérêts sécuritaires et ces idéaux et valeurs auxquels nous tenons, nous devons être têtus tout en gardant un grand cœur, bien choisir les endroits, et reconnaître que certaines fois, le mieux que nous pourrons faire sera de mettre un coup de projecteur sur une chose terrible, mais sans croire que nous pourrons automatiquement la résoudre. Certaines fois, nos intérêts sécuritaires s’opposeront à nos soucis à propos des droits de l’homme. Certaines fois, nous pourrons faire quelque chose pour des innocents qu’on tue, mais certaines fois nous ne pourrons pas. »

Si Obama ne s’était jamais demandé si l’Amérique était vraiment l’unique nation indispensable au monde, il a arrêté de le faire. Mais il est l’un des rares présidents à parfois sembler s’indigner contre ce caractère indispensable plutôt qu’y adhérer. « Les resquilleurs m’exaspèrent, » m’a-t-il dit. Récemment, Obama a averti que la Grande-Bretagne ne serait plus capable de prétendre à une « relation spéciale » avec les États-Unis si elle ne s’engageait pas à dépenser au moins 2% de son PIB à la défense. « Vous devez payer votre part, » a dit Obama à David Cameron, qui a par la suite respecté le seuil de 2%.

Obama a expliqué qu’une partie de sa mission de président est d’aiguillonner les autres pays pour qu’ils agissent d’eux-mêmes, plutôt que d’attendre d’y être amenés par les États-Unis. La défense de l’ordre international libéral contre la terreur djihadiste, l’aventurisme russe et les pressions chinoises dépendent en partie, croit-il, de la volonté des autres nations d’en partager la charge avec les États-Unis. Voilà pourquoi la controverse autour de cette assertion – faite par un fonctionnaire anonyme au New Yorker durant la crise en Libye de 2011 – selon laquelle sa politique consisterait à “diriger depuis l’arrière” l’a perturbé. “Nous n’avons pas à être toujours ceux qui sont à l’avant,” m’a t-il dit. “Quelquefois nous allons obtenir ce que nous voulons précisément parce que nous partageons les mêmes objectifs. L’ironie est que c’était précisément afin d’empêcher les États européens et arabes de s’accrocher à nos basques pendant que nous menions tous les combats, que nous avons insisté à dessein,” pour qu’ils mènent la mission pour renverser Mouammar Khadafi en Libye. “Cela faisait partie de la campagne contre les resquilleurs.”

Le président semble également croire que le partage du leadership avec d’autres pays est un moyen de contenir les pulsions les plus incontrôlées de l’Amérique. « L’une des raisons pour lesquelles je me suis tant concentré sur une intervention multilatérale où nos intérêts directs ne sont pas en jeu, c’est que le multilatéralisme régule la démesure, » a-t-il expliqué. Il évoque constamment ce qu’il estime des échecs du passé de l’Amérique à l’étranger comme un moyen de contrôler l’arrogance américaine. « Nous avons l’histoire, » dit-il. « Nous avons l’histoire en Iran, nous avons l’histoire en Indonésie et en Amérique centrale. Nous devons donc être attentifs à notre histoire lorsque nous commençons à parler d’intervention, et comprendre la source de la méfiance d’autres peuples. »

Dans ses efforts pour décharger l’Amérique de certaines responsabilités en matière de politique étrangère sur ses alliés, Obama semble être un président de désengagement classique à la manière de Dwight D. Eisenhower et Richard Nixon. Le désengagement, dans ce contexte, est défini comme « faire marche arrière, dépenser moins, limiter les risques et se décharger de tâches sur les alliés, » m’a expliqué Stephen Sestanovich, un expert de la politique étrangère présidentielle au Conseil des relations étrangères. « Si John McCain avait été élu en 2008, vous auriez toujours vu un certain degré d’austérité, » a déclaré Sestanovich. « Il est ce que le pays voulait. Si vous entrez en fonction au milieu d’une guerre qui ne se déroule pas bien, vous êtes convaincu que le peuple américain vous a embauché pour faire moins. » Une différence entre Eisenhower et Nixon, d’une part, et Obama, d’autre part, dit Sestanovich, est que Obama « semble avoir eu un engagement idéologique personnel à l’idée que la politique étrangère avait consommé trop d’attention et de ressources de la nation. »

Je questionnai Obama à propos de ce désengagement. “Presque toutes les puissances du monde ont succombé” à l’expansionnisme, dit-il. « L’idée qu’à chaque fois qu’il y a un problème, nous envoyons nos militaires pour imposer l’ordre, ne me semble pas une idée intelligente. Nous ne pouvons pas faire cela. »

Mais une fois qu’il a décidé qu’un défi particulier représente une menace directe à la sécurité nationale, il a montré une volonté d’agir unilatéralement. C’est une des plus grandes ironies de la présidence d’Obama : il a inlassablement remis en cause l’efficacité de l’usage de la force, mais il est également devenu le plus performant des chasseurs de terroristes de l’histoire de la présidence, un qui transmettra à son successeur un ensemble d’outils à faire rêver un assassin accompli. « Il applique différents standards à la menace directe des États-Unis, » dit Ben Rhodes. « Par exemple, malgré ses réticences au sujet de la Syrie, il n’a pas eu une hésitation pour le drone. » Certains détracteurs avancent qu’il aurait dû y réfléchir à deux fois sur ce qu’ils perçoivent comme une utilisation excessive des drones. Mais John Brennan, le directeur de la CIA d’Obama, m’a dit récemment que lui et le président « avaient des vues similaires sur la théorie de la guerre juste. » Le président réclame une quasi-certitude d’absence de dommages collatéraux.

Ceux qui parlent avec Obama de la pensée djihadiste disent qu’il possède une compréhension sans illusions des forces qui animent la violence apocalyptique parmi les musulmans radicaux, mais il a été prudent en l’exprimant publiquement, par crainte d’exacerber la xénophobie antimusulmane. Il comprend le réalisme tragique du péché, la lâcheté et la corruption, et a une appréciation hobbesienne de la façon dont la peur façonne le comportement humain. Et pourtant, il a toujours et avec une apparente sincérité, professé avec optimisme que le monde s’incline vers la justice. Il est, en quelque sorte, un optimiste hobbesien.

Les contradictions ne finissent pas là. Bien qu’il ait une réputation de prudence, il a également souhaité remettre en question certaines hypothèses de longue date concernant la conception traditionnelle de la politique étrangère des États-Unis. À un degré remarquable, il est prêt à se demander pourquoi les ennemis de l’Amérique sont ses ennemis, ou pourquoi certains de ses amis sont ses amis. Il a renversé un demi-siècle de consensus bipartite afin de rétablir les liens avec Cuba. Il s’est demandé pourquoi les États-Unis devraient éviter d’envoyer leurs forces au Pakistan pour tuer les dirigeants d’al-Qaïda, et, en privé, se demande pourquoi le Pakistan, qu’il considère comme un pays désastreusement dysfonctionnel, devrait être considéré comme un allié des États-Unis. Selon Leon Panetta, il s’est demandé pourquoi les États-Unis devrait maintenir le prétendu avantage militaire qualitatif d’Israël, ce qui lui donne accès à des systèmes d’armes plus sophistiqués que ce que les alliés arabes de l’Amérique reçoivent ; mais il a également remis en question, souvent durement, le rôle que les alliés arabes sunnites de l’Amérique jouent à fomenter le terrorisme anti-américain. Il est clairement irrité que l’orthodoxie de la politique étrangère l’oblige à traiter l’Arabie saoudite comme un allié. Et bien sûr, il a décidé dès le début, en face d’une importante critique, qu’il voulait tendre la main aux plus ardents ennemis de l’Amérique au Moyen-Orient, l’Iran. L’accord nucléaire qu’il a conclu avec l’Iran prouve, au moins, qu’Obama ne craint pas le danger. Il a parié la sécurité mondiale et son propre héritage que l’un des principaux États commanditaires du terrorisme au monde adhérera à un accord de limitation de son programme nucléaire.

On considère, au moins parmi ses détracteurs, qu’Obama a cherché à conclure un accord avec l’Iran parce qu’il a une vision du rapprochement historique américano-persan. Mais son désir d’un compromis sur le nucléaire était né autant du pessimisme que de l’optimisme. « L’accord iranien n’a jamais eu pour principal objectif d’essayer d’ouvrir une nouvelle ère de relations entre les États-Unis et l’Iran, » m’a dit Susan Rice. « Il était bien plus pragmatique et minimaliste. Le but était très simplement de rendre un pays dangereux considérablement moins dangereux. Personne ne s’attendait à ce que l’Iran devienne un acteur bienveillant. »

* * *

J’ai un jour cité à Obama une scène du Parrain 3, dans laquelle Michael Corleone est en colère et se plaint de son échec à échapper à l’emprise du crime organisé. J’ai dit à Obama que le Moyen-Orient était à sa présidence ce que la pègre est à Corleone, et j’ai commencé à citer Al Pacino : « Juste quand je m’en croyais sorti – »

« Ils m’y ramènent, » a dit Obama, terminant l’idée.

L’histoire de la rencontre d’Obama avec le Moyen-Orient suit une courbe de désillusion. Pendant sa première période prolongée de gloire, en tant que candidat à la présidentielle en 2008, Obama a souvent parlé de la région avec espoir. À Berlin cet été, dans un discours devant 200 000 Allemands en adoration, il a dit « C’est le moment où nous devons aider à répondre à l’appel d’une nouvelle aube au Moyen Orient. »

L’année suivante, en tant que président, il a fait un discours au Caire afin de rétablir les relations des États-Unis avec les musulmans du monde. Il a parlé des musulmans dans sa propre famille, de son enfance en Indonésie, et a confessé les péchés de l’Amérique même lorsqu’il critiquait ceux du monde musulman qui diabolisaient les États-Unis. Sa promesse de régler le conflit israélo-palestinien, ce qu’on a alors cru être la préoccupation centrale qui animait les musulmans arabes, a cependant attiré mon attention. Sa sympathie pour les Palestiniens a ému l’auditoire mais a compliqué ses relations avec Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, en particulier parce que Obama a aussi décidé d’éviter Jérusalem lors de sa première visite présidentielle au Moyen-Orient.

Quand j’ai demandé à Obama ce qu’il avait récemment espéré accomplir avec son discours de rétablissement du Caire, il a dit qu’il avait essayé – sans succès, il l’a admis – de persuader les musulmans d’examiner de plus près les racines de leur mécontentement.

« Mon argument était le suivant : nous allons tous arrêter de prétendre que la cause des problèmes du Moyen-Orient est Israël, » m’a-t-il dit. « Nous voulons travailler à aider les Palestiniens à parvenir à un État et à la dignité, mais j’espérais que mon discours pourrait déclencher une discussion, pourrait créer un espace aux musulmans afin de régler les vrais problèmes auxquels ils sont confrontés, les problèmes de gouvernance et le fait que certains des courants de l’Islam ne sont pas passés par une réforme qui aiderait les gens à adapter leurs doctrines religieuses à la modernité. Ma pensée était : je communiquerai sur le fait que les États-Unis ne bloquent pas la voie de ce progrès, que nous aiderons, de toutes les manières possibles, à l’avancement des objectifs d’un programme arabe pratique réussi qui procure une vie meilleure aux gens ordinaires. »

Grâce à la première vague du Printemps arabe, en 2011, Obama a continué à parler avec optimisme de l’avenir du Moyen-Orient, à coller aussi près que jamais de l’ordre du jour de ce que l’on appelle la liberté de George W. Bush, qui a été caractérisé en partie par la conviction que les valeurs démocratiques pourraient être implantées au Moyen-Orient. Il a assimilé les manifestants en Tunisie et de la place Tahrir avec Rosa Parks [une militante de la lutte contre la ségrégation raciale, NdT] et les « patriotes de Boston » [victoire de Lexington et de Concord en 1775, lors du premier conflit de la guerre d’indépendance des États-Unis, NdT].

« Après les décennies d’acceptation du monde tel qu’il est dans la région, nous avons une chance d’atteindre le monde tel qu’il devrait être, » a-t-il dit dans un discours à l’époque. « Les États-Unis soutiennent un ensemble de droits universels. Et ces droits incluent la liberté d’expression, la liberté d’assemblée pacifique, la liberté de religion, l’égalité des hommes et des femmes dans le cadre de l’État de droit et le droit de choisir vos propres dirigeants… Notre soutien à ces principes n’est pas d’un intérêt secondaire. »

Mais au cours des trois années suivantes, comme le printemps arabe a renoncé à ses promesses initiales et que la brutalité et les dysfonctionnements ont submergé le Moyen-Orient, le président a renoncé à ses illusions. Certaines de ses déceptions les plus profondes concernent les leaders du Moyen-Orient eux-mêmes. Benjamin Netanyahou est dans sa propre catégorie : Obama a longtemps cru que Netanyahou pourrait apporter une solution à deux États qui protégerait le statut d’Israël en tant que démocratie majoritairement juive, mais il est trop timoré et politiquement paralysé pour le faire. Obama n’a aussi eu guère de patience envers Netanyahu et d’autres leaders du Moyen-Orient qui mettent en doute sa vision de la région. Lors d’une des réunions de Netanyahou avec le président, le Premier ministre israélien s’est lancé sur un discours professoral à propos des dangers de la région violente dans laquelle il vit. Obama a estimé que Netanyahou se comportait d’une façon condescendante et évitait aussi le sujet du jour : les négociations de paix. Finalement, le président a interrompu le Premier ministre : « Bibi, vous devez comprendre quelque chose, » a-t-il dit. « Je suis le fils afro-américain d’une mère célibataire et je vis ici, dans cette maison. Je vis à la Maison Blanche. Je suis parvenu à être élu président des États-Unis. Vous pensez que je ne comprends pas de quoi vous parlez, mais je le comprends. » D’autres dirigeants le frustrent aussi énormément. Dès le début, Obama a vu Recep Tayyip Erdogan, le président de la Turquie, comme le genre de dirigeant musulman modéré qui comblerait le fossé entre l’Est et l’Ouest – mais Obama le considère maintenant comme un échec et un partisan de l’autorité, en tant qu’il refuse d’utiliser son énorme armée pour apporter la stabilité en Syrie. Et dans la coulisse d’un sommet de l’OTAN au Pays de Galles en 2014, Obama a pris à part le roi Abdullah II de Jordanie. Obama a dit qu’il avait entendu dire qu’Abdullah s’était plaint à des amis au Congrès américain de son aptitude à diriger et avait dit au roi que s’il avait des plaintes, il devrait les lui faire directement. Le roi a nié qu’il avait dit du mal de lui.

Ces derniers jours, le président s’est mis à plaisanter en privé, « Tout ce dont j’ai besoin au Moyen-Orient c’est de quelques autocrates intelligents. » Obama avait toujours une affection pour les assistants pragmatiques et efficaces, des technocrates aux émotions contenues, « si seulement tout le monde pouvait ressembler aux Scandinaves, tout serait facile. »

L’écroulement du Printemps arabe a brouillé la vision du président sur ce que les États-Unis pourraient réaliser au Moyen-Orient et lui a fait prendre conscience à quel point le chaos prenait la place d’autres priorités. “Le président a reconnu au cours du Printemps arabe que le Moyen-Orient nous épuisait,” m’a dit récemment John Brennan, qui a exercé sous le premier mandat d’Obama la fonction de principal conseiller en contre-terrorisme.

Mais ce qui a scellé le point de vue fataliste d’Obama a été l’échec de l’intervention de son administration en Libye en 2011. Cette intervention avait pour but d’empêcher le dictateur d’alors du pays, Mouammar Kadhafi, de massacrer le peuple de Benghazi, puisque c’est ce qu’il menaçait de faire. Obama ne voulait pas se joindre à la bataille, il a été conseillé par Joe Biden et, parmi d’autres, son secrétaire à la Défense dont c’était le premier mandat, de rester à l’écart. Mais un groupe puissant au sein de l’équipe de sécurité nationale, la secrétaire d’État Hillary Clinton, Susan Rice, alors ambassadrice aux Nations Unies, ainsi que Samantha Power, Ben Rhodes et Antony Blinken, alors conseiller en sécurité nationale de Biden, ont fait un intense lobbying pour protéger Benghazi, et l’ont emporté. (Biden, acerbe à propos du jugement de politique étrangère de Clinton, a dit en privé, « Hillary veut seulement être Golda Meir. ») Les bombes américaines ont plu, le peuple de Benghazi a été épargné par ce qui aurait pu ou ne pas être un massacre, et Kadhafi a été capturé et exécuté.

Mais Obama dit aujourd’hui de l’intervention, « Cela n’a pas marché. » Les États-Unis, pense-t-il, ont soigneusement planifié l’opération en Libye et pourtant le pays est toujours dans un état catastrophique.

Pourquoi, étant donné ce qui semble être la réticence naturelle du président à s’embarquer militairement là où la sécurité nationale américaine n’est pas directement en jeu, a-t-il accepté la recommandation de ses conseillers les plus militants d’intervenir ?

« L’ordre social en Libye est en panne, » a déclaré Obama, expliquant sa pensée à l’époque. « Vous avez des protestations massives contre Kadhafi. Vous avez des divisions tribales à l’intérieur de la Libye. Benghazi est un point focal pour le régime d’opposition. Et Kadhafi met en marche son armée vers Benghazi, et il a dit : « Nous allons les tuer comme des rats. »

« Maintenant, la première option serait de ne rien faire, et certains dans mon administration ont dit, aussi tragique que la situation en Libye puisse être, ce n’est pas notre problème. La façon dont je l’ai considéré, c’était que ce serait notre problème si, en fait, le chaos complet et la guerre civile avaient éclaté en Libye. Mais ce n’est pas au cœur des intérêts américains ni logique pour nous de frapper unilatéralement le régime de Kadhafi. À ce moment-là, vous avez l’Europe et un certain nombre de pays du Golfe qui méprisent Kadhafi, ou qui sont concernés sur une base humanitaire, qui appellent à l’action. Mais l’habitude au cours des dernières décennies dans ces circonstances est que les gens nous poussent à agir mais se montrent réticents à mettre leur peau en jeu. »

« Resquilleurs », a-t-il dit, et a continué : « Donc, ce que je disais à ce moment-là c’était que nous devons agir dans le cadre d’une coalition internationale. Mais parce que ce n’est pas au cœur de nos intérêts, nous avons besoin d’obtenir un mandat de l’ONU ; nous avons besoin de la participation active à la coalition des Européens et des pays du Golfe ; nous appliquerons les capacités militaires qui nous sont uniques, mais nous nous attendons que d’autres assument leur soutien. Et nous avons travaillé avec nos équipes de défense pour assurer que nous puissions exécuter une stratégie sans mettre les pieds sur le terrain et sans engagement militaire à long terme en Libye.

« Donc nous avons en réalité exécuté ce plan aussi bien que je pouvais m’y attendre : nous avons obtenu un mandat de l’ONU, nous avons construit une coalition, cela nous a coûté un milliard de dollars ce qui, s’agissant d’opérations militaires, est très bon marché. Nous avons évité des pertes humaines civiles à grande échelle, nous avons empêché ce qui presque sûrement aurait été un conflit civil prolongé et sanglant. Et malgré tout cela, la Libye est en désordre. »

Désordre est le terme diplomatique du président ; en privé, il appelle la Libye un « spectacle de merde », en partie parce qu’il est ensuite devenu un havre pour l’ÉI – celui qu’il a déjà ciblé par des frappes aériennes. Il est devenu un spectacle de merde, pense Obama, pour des raisons qui avaient moins à voir avec l’incompétence américaine qu’avec la passivité des alliés de l’Amérique et le pouvoir obstiné du tribalisme.

« Quand je me retourne et que je me demande ce qui c’est mal passé, » a dit Obama, « il y a place pour la critique, parce que j’avais plus foi dans les Européens, étant donné la proximité de la Libye, étant investis dans le suivi, » a-t-il dit. Il a noté que Nicolas Sarkozy, le président français, a perdu son emploi l’année suivante. Et il a dit que le Premier ministre britannique David Cameron cessa rapidement de prêter attention, « distrait par une série d’autres choses. » De la France, il dit : « Sarkozy voulait proclamer partout qu’il prenait part à la campagne aérienne, malgré le fait que nous avions anéanti toutes les défenses aériennes et mis en place l’essentiel de l’infrastructure » pour l’intervention. Ce genre de vantardise était parfait, a dit M.Obama, parce qu’elle a permis aux États-Unis d’« acheter la participation de la France d’une manière qui la rendait moins chère et moins risquée pour nous. » En d’autres termes, donner à la France un crédit supplémentaire en échange de moins de risques et de coût pour les États-Unis était un utile compromis, sauf que « du point de vue d’un grand nombre de gens parmi les décideurs de la politique étrangère, eh bien, ce fut terrible. Si nous voulons faire quelque chose, de toute évidence, nous devons être au premier plan, et personne d’autre ne doit en partager l’honneur. »

Obama blâme également les dynamiques internes libyennes. “Le degré de division tribale en Libye était plus important que nos analystes ne l’avaient prévu. De même que notre capacité à avoir une quelconque structure avec laquelle nous pourrions interagir, commencer à entraîner et fournir des ressources s’est très vite détériorée.”

La Libye lui a prouvé qu’il était préférable d’éviter le Moyen-Orient. « Nous ne devrions nous engager au Moyen-Orient et en Afrique du Nord en aucune façon, » a-t-il dit à un ancien collègue du Sénat. « Cela serait une erreur élémentaire et fondamentale. »

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Le président Obama n’est pas entré en fonction préoccupé par le Moyen-Orient. Il est le premier enfant du Pacifique à devenir président – né à Hawaï, élevé là-bas, et durant quatre ans en Indonésie – et il fait une fixation sur la nécessité de tourner l’attention de l’Amérique vers l’Asie. Pour Obama, l’Asie représente l’avenir. L’Afrique et l’Amérique latine, selon lui, méritent mieux que l’attention qu’ils ont reçue jusqu’ici des États-Unis. L’Europe, au sujet de laquelle il est très prosaïque, est une source de stabilité qui requiert, durant d’occasionnelles déconvenues, que l’Amérique lui tienne la main. Et le Moyen-Orient est une région à éviter – une qui, grâce à la révolution énergétique de l’Amérique, sera bientôt de peu d’intérêt pour l’économie des États-Unis.

Ce n’est pas le pétrole mais une autre exportation du Moyen-Orient, qui façonne la compréhension d’Obama de ses responsabilités là-bas. Au début 2014, les conseillers du renseignement d’Obama lui ont dit qu’ISIS était d’une importance marginale. Selon les représentants de l’administration, le général Lloyd Austin, puis le commandant du commandement central, qui supervise les opérations militaires américaines au Moyen-Orient, ont dit à la Maison-Blanche que l’État Islamique n’était qu’un « feu de paille ». Cette analyse a conduit Obama, dans une interview au New Yorker, à décrire la constellation des groupes djihadistes en Irak et Syrie comme « l’équipe junior » du terrorisme. (Un porte-parole d’Austin m’a dit « à aucun moment le général n’a considéré Daech comme un phénomène « feu de paille ».)

« Désordre est le terme diplomatique du Président pour caractériser ce que l’intervention américaine a laissé en Libye ; à titre privé, il l’appelle « un spectacle de merde ».

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Mais plus tard dans le courant du printemps 2014, après qu’ISIS a pris la ville de Mossoul au nord-est de l’Irak, il en est venu à croire que les renseignements américains avaient échoué dans leur appréciation de la sévérité de la menace et l’inadaptation de l’armée irakienne, et sa vision changea. Après qu’ISIS a décapité trois civils américains en Syrie, il est devenu évident à Obama que vaincre le groupe était plus urgent pour les États-Unis que renverser Bachar el-Assad.

Les conseillers rappellent qu’Obama aurait cité un moment clé de The Dark Knight, le film de Batman sorti en 2008, pour aider à expliquer pas seulement comment il comprenait le rôle d’ISIS mais comment il comprenait le plus large écosystème dans lequel il a grandi. “Il y a une scène au début dans laquelle les chefs de gang de Gotham se rencontrent,” aurait dit le président. “Ce sont ceux qui se sont répartis la ville. Ils étaient des voyous mais avec une sorte de sens de l’ordre. Tous avaient leur territoire. Et alors le Joker arrive et met la ville à feu et à sang. ISIS est le Joker. Il a la capacité d’embraser toute la région. Voilà pourquoi nous devons le combattre.”

L’essor de l’État Islamique a renforcé la conviction d’Obama selon laquelle la situation au Moyen-Orient ne peut être réglée – pas sous son mandat, et pas pour la génération à venir.

* * *

Durant un pluvieux mercredi de la mi-novembre, le président Obama est apparu au sommet de l’APEC à Manille avec Jack Ma, le fondateur de la société d’e-commerce chinois Alibaba, et un inventeur philippin de 31 ans nommé Aisa Mijeno. La salle de bal était remplie de dirigeants d’Asie, de chefs d’entreprise américains et de représentants de gouvernements de la région. Obama, qui a été chaleureusement accueilli, prononça tout d’abord un discours informel devant le podium, principalement au sujet de la menace du changement climatique.

Obama ne fit pas mention du sujet qui préoccupait beaucoup le reste du monde – les attaques d’ISIS à Paris cinq jours plus tôt, qui avaient tué 130 personnes. Obama était arrivé à Manille la veille du sommet du G20 qui s’était tenu à Antalya, où Obama a tenu une conférence de presse particulièrement controversée sur ce sujet.

L’équipe de presse mobile de la Maison-Blanche était implacable : “N’est-il pas temps de changer votre stratégie ?” demanda un reporter. Cela fut suivi par « Pourrais-je vous demander de répondre à vos critiques qui disent que votre réticence à entrer dans une autre guerre au Moyen-Orient, et votre préférence pour la diplomatie plutôt que pour l’usage de la force, rendent les États-Unis plus faibles et encouragent nos ennemis ? » Puis vint l’éternelle question, d’un reporter de CNN : « Excusez mon langage – pourquoi ne pouvons-nous pas nous débarrasser de ces bâtards ? » Qui fut suivie par « Pensez-vous que vous comprenez réellement suffisamment bien cet ennemi pour le vaincre et pour protéger notre patrie ? »

Alors que les questions se succédaient, Obama devint de plus en plus irrité. Il décrivit longuement sa stratégie concernant ISIS, mais la seule fois qu’il exprima une émotion autre que le dédain fut lorsqu’il répondit à la controverse naissante sur la politique américaine des réfugiés. Les gouverneurs et les candidats à la présidence républicains avaient soudain demandé que les États-Unis empêchent les réfugiés syriens de venir en Amérique. Ted Cruz avait proposé de n’accepter que les Syriens chrétiens. Chris Christie avait dit que tous les réfugiés, y compris « les orphelins de moins de 5 ans », devraient être interdits de séjour jusqu’à ce qu’une procédure de contrôle digne de ce nom ait été mise en place.

Cette rhétorique semblait énormément agacer Obama. « Lorsque j’entends des gens dire que, eh bien, peut-être que nous devrions admettre que les chrétiens mais pas les musulmans ; lorsque j’entends des dirigeants politiques suggérer qu’il faudrait un test religieux pour les personnes qui fuient un pays en guerre soient acceptées, » a dit Obama à l’assemblée de journalistes, « cela n’est pas américain. Ce n’est pas ce que nous sommes. Nous n’avons pas de test religieux à notre compassion. »

L’Air Force One partit d’Antalaya et arriva dix heures plus tard à Manille. C’est à ce moment-là que les conseillers du président ont compris, selon un officiel, que « tout le monde avait perdu la tête à leur retour. » Susan Rice, tentant de saisir l’anxiété montante, chercha CNN sur la télévision de l’hôtel en vain, ne trouva que la BBC et Fox News. Elle basculait de l’un à l’autre, cherchant à comprendre, dit-elle durant le voyage.

Plus tard, le président dira qu’il avait échoué à pleinement apprécier la peur de beaucoup d’Américains qui ressentaient la possibilité d’une attaque du style de celle de Paris aux États-Unis. La grande distance, un emploi du temps frénétique et le brouillard du jet-lag qui enveloppait le voyage présidentiel autour du monde travaillaient contre lui. Mais il n’a jamais cru que le terrorisme posait une menace à l’Amérique en adéquation avec la peur qu’il suscitait. Même durant la période en 2014 lorsqu’ISIS exécutait ses prisonniers américains en Syrie, ses émotions étaient maîtrisées. Valerie Jarrett, le plus proche conseiller d’Obama, lui a dit que les gens étaient inquiets que le groupe importe bientôt sa campagne de décapitation aux États-Unis. « Ils ne vont pas venir ici pour couper des têtes, » la rassura-t-il. Obama rappelait fréquemment à son équipe que le terrorisme prenait beaucoup moins de vies en Amérique que les armes à feu, les accidents de voiture et les chutes dans la baignoire. Il y a plusieurs années de cela, il m’avait exprimé son admiration pour la « résilience » des Israéliens face au constant terrorisme, et il est clair qu’il aurait aimé voir la résilience remplacer la panique dans la société américaine. Quoi qu’il en soit, ses conseillers mènent un combat d’arrière-garde permanent pour empêcher Obama de placer le terrorisme dans de ce qu’il considère comme sa « juste » place, sans se soucier qu’il apparaîtrait insensible aux peurs du peuple américain.

L’agacement parmi les conseillers d’Obama se répand jusqu’au Pentagone et au département d’État. John Kerry, notamment, semble plus alarmé à propos d’ISIS que le président. Récemment, lorsque j’ai posé au secrétaire d’État une question générale – le Moyen-Orient est-il toujours important pour les États-Unis ? – il répondit en parlant exclusivement d’ISIS. « C’est une menace pour toutes les personnes dans le monde, » dit-il, un groupe « ouvertement engagé à anéantir les gens de l’Occident et du Moyen-Orient. Imaginez ce qu’il se produirait si nous ne le combattions pas, si nous ne menions pas une coalition – comme nous le faisons actuellement, d’ailleurs. Si nous ne faisions pas cela, vous pourriez voir des alliés et des amis tomber. Vous pourriez avoir une migration rapide en Europe qui détruirait l’Europe, qui conduirait à la pure destruction de l’Europe, mettrait fin au projet européen, et tout le monde se mettrait à l’abri et vous auriez les années 30 encore une fois, avec le nationalisme et le fascisme et d’autres choses qui arriveraient. Bien sûr nous y avons un intérêt, un énorme intérêt. »

Lorsque j’ai fait remarquer à Kerry que la rhétorique du président n’allait pas dans ce sens, il dit : « Obama voit tout cela, mais il ne tombe pas dans ce genre de piège – il pense que nous sommes sur la bonne voie. Il a intensifié ses efforts. Mais il n’essaie pas de créer l’hystérie… Je pense que le président est toujours enclin à essayer de maintenir les choses dans un bon équilibre. Je respecte ça. »

Obama module son discours sur le terrorisme pour différentes raisons : Il est, par nature, “spockien” [référence au tempérament peu loquace du capitaine Spock de Star Treck, NdT]. Et il croit qu’un mot déplacé, ou un air effrayé, ou une allégation hyperbolique mal avisée, pourrait basculer le pays dans la panique. Le type de panique qu’il redoute le plus est celle qui se manifesterait par une xénophobie contre les musulmans ou en contradiction avec l’ouverture américaine et l’ordre constitutionnel.

Le président est également agacé par le fait que le terrorisme continue d’enliser son programme général, particulièrement pour ce qui a trait au rééquilibrage des priorités mondiales de l’Amérique. Depuis des années, le « changement de cap vers l’Asie » a été l’une de ses priorités absolues. L’avenir de l’économie américaine est lié à l’Asie, croit-il, et le défi posé par l’essor de la Chine requiert une constante attention. Depuis ses premiers jours en poste, Obama s’est focalisé sur la reconstruction de liens parfois usés entre l’Amérique et ses partenaires conventionnels asiatiques, et il est perpétuellement à l’affût d’opportunités pour attirer d’autres nations asiatiques dans l’orbite américaine. Sa spectaculaire ouverture vers la Birmanie était une de ses opportunités ; le Vietnam et l’entière constellation des pays asiatiques du Sud-Est angoissés par la domination chinoise en sont d’autres.

A Manille, durant l’APEC, Obama était déterminé à maintenir la conversation sur cet agenda, et pas sur ce qu’il voyait comme le défi pouvant être contenu présenté par ISIS. Le secrétaire à la Défense d’Obama, Ashton Carter, m’a dit il y a peu qu’Obama avait maintenu son attention sur l’Asie même lorsque la Syrie et d’autres conflits du Moyen-Orient continuaient de s’embraser. Obama pense, me dit Carter, que l’Asie « est la partie du monde où il y a le plus d’enjeux pour l’avenir de l’Amérique, et qu’aucun président ne peut s’en détourner. » Il ajouta « Il demande constamment, même au milieu de tout autre chose qui se passe, “Où en sommes-nous du rééquilibrage de l’Asie Pacifique ? Où en sommes-nous en termes de ressources ?” Il a toujours été très constant sur ce point même en période de tensions au Moyen-Orient. »

Après qu’Obama a fini sa présentation sur le changement climatique, il rejoint Ma et Mijeno, qui s’étaient assis sur des chaises à proximité, lorsqu’Obama se préparait à les interviewer à la manière d’invités de talk-show – une approche qui semblait créer un accès momentané de stupéfaction, du fait de cette inversion de statuts, dans une audience non accoutumée à ce genre de comportement chez leurs dirigeants. Obama commença par poser à Ma une question sur le changement climatique. Ma, sans surprise, fut d’accord avec Obama sur le fait qu’il s’agissait d’un problème important. Obama se tourna vers Mijeno. Un laboratoire opérant dans les recoins de l’Aile Ouest (de la Maison-Blanche) n’aurait pas pu créer une personne plus spécifiquement conçue pour séduire la passion geek d’Obama que Mijeno, un jeune ingénieur qui, avec son frère, a inventé une lampe qui fonctionne à l’eau salée.

“Juste pour être clair, Aisa, donc avec de l’eau salée, l’appareil que vous avez créé peut fournir – je ne me trompe pas ? – de la lumière pendant environ huit heures ?,” demanda Obama.

“Huit heures de lumière,” répondit-elle.

Obama : “Et la lampe coûte 20$ -”

Mijeno : “Environ 20$.’

“Je pense qu’Aisa est le parfait exemple de ce que l’on voit dans beaucoup de pays – de jeunes entrepreneurs arrivant avec des technologies nouvelles, de la même manière que dans une grande partie de l’Asie et de l’Afrique, la vieille ligne de téléphone fixe n’a jamais été installée,” dit Obama, parce que ces endroits ont directement fait le saut vers les téléphones mobiles. Obama encouragea Jack Ma à financer son travail : “Elle a gagné par ailleurs de nombreux prix et a beaucoup attiré l’attention, donc ce n’est pas comme certaines de ces publicités commerciales où vous commandez quelque chose et ça ne fonctionne jamais,” dit-il en riant.

Le jour suivant, à bord de Air Force One en route vers Kuala Lumpur, j’ai fait remarquer à Obama qu’il semblait sincèrement content d’être sur scène avec Ma et Mijeno, et ensuite j’ai changé de cap loin de l’Asie, lui demandant si quelque chose au Moyen-Orient le satisfaisait.

« A l’heure actuelle, je pense que personne ne peut être satisfait de la situation au Moyen-Orient, » a-t-il répondu. « Vous avez les pays qui échouent à fournir prospérité et opportunités à leurs peuples. Vous avez une idéologie violente, extrémiste, ou des idéologies propulsées par des réseaux sociaux. Vous avez des pays qui ont très peu de traditions citoyennes, aussi lorsque les régimes autocratiques commencent à s’effondrer, les seuls principes d’organisation sont sectaires. »

Il continua, “Cela contraste avec l’Asie du sud-est, qui a toujours d’importants problèmes – énorme pauvreté, corruption – mais qui est constituée de personnes énergiques, ambitieuses, prêtes à l’effort, qui chaque jour s’échinent à construire des affaires et s’éduquent et trouvent des emplois et construisent des infrastructures. Le contraste est plutôt frappant.”

En Asie, tout comme en Amérique latine et en Afrique, dit Obama, il voit des jeunes gens aspirés à s’améliorer, à la modernité, à l’éducation et aux richesses matérielles.

“Ils ne réfléchissent pas à comment tuer des Américains,” dit-il. “Ce à quoi ils pensent, c’est comment obtenir une meilleure éducation ? Comme créer quelque chose de valeur ?”

Puis il fit une observation dont je réalisai qu’elle exprimait sa compréhension la plus viscérale et sombre du Moyen-Orient – pas le type de compréhension vers laquelle la Maison-Blanche s’oriente toujours dans ses annonces autour des thèmes de l’espoir et du changement. « Si nous ne leur parlons pas, » dit-il, se référant aux jeunes asiatiques, africains et d’Amérique latine, « parce que la seule chose que nous faisons est de réfléchir à comment détruire ou contenir ou contrôler les partis violents, nihilistes et malveillants de l’humanité, alors on est à côté de la plaque. »

Les critiques d’Obama avancent qu’il est inefficace à contenir les violents nihilistes de l’Islam radical car il ne réalise pas la menace. Il refuse de voir la pensée de l’Islam radical à travers le prisme du « clash des civilisations » popularisé par le politologue Samuel Huntington. Mais c’est parce que, argumente-il avec ses conseillers, il ne veut pas grossir les rangs de l’ennemi. « Le but est de ne pas faire entrer de force ce conflit dans le modèle de Huntington, » a dit John Brennan, directeur de la CIA.

François Hollande et David Cameron ont parlé de la menace de l’Islam radical en termes plus “huffingtonesque” et j’ai entendu que les deux hommes souhaitaient qu’Obama utilise un langage plus direct en parlant de la menace. Lorsque je le mentionnai à Obama, il dit « Hollande et Cameron ont utilisé des expressions, comme islam radical, que nous n’avons pas utilisées régulièrement dans notre façon de cibler le terrorisme. Mais je n’ai jamais eu de conversation lorsqu’ils ont dit, “Mec, comment se fait-il que tu n’emploies pas cette expression de la manière dont tu entends les républicains l’utiliser ?” Obama dit qu’il a demandé que les dirigeants musulmans fassent plus pour éliminer la menace de fondamentalisme violent. « Ce que je veux dire est très clair, » me dit-il, « c’est qu’il y a une interprétation de l’Islam nihiliste, fanatique, radicale et violente par une faction – une petite faction – à l’intérieur de la communauté musulmane qui est notre ennemie, et qu’il faut la vaincre. »

Il fit par la suite une critique qui sonnait plus conforme à la rhétorique de Cameron et Hollande : « Il y a également la nécessité pour l’Islam dans son ensemble de contester cette interprétation de l’Islam, pour l’isoler, et d’ouvrir une discussion à l’intérieur de leur communauté sur la manière dont l’Islam s’intègre à une société moderne et pacifique, » dit-il. Mais il ajouta : « Je ne convaincs pas des musulmans tolérants et pacifiques à s’engager dans ce débat, sans être sensible à leur inquiétude d’être dépeints grossièrement. »

Lors de rencontres privées avec d’autres dirigeants, Obama a argumenté qu’il n’y aura pas de solution globale au terrorisme islamiste tant que l’Islam ne se réconciliera pas avec la modernité et ne se soumettra pas à quelques réformes qui ont changé la chrétienté.

Bien qu’il ait déclaré, de manière contestée, que les conflits au Moyen-Orient « étaient millénaires », il pense également que la fureur musulmane intensifiée de ces dernières années a été encouragée par des pays considérés comme amis des États-Unis. Dans une réunion durant l’APEC avec Malcom Turnbull, le nouveau Premier ministre australien, Obama a décrit comment il avait vu l’Indonésie glisser petit à petit d’un islam paisible et syncrétique à une interprétation plus fondamentaliste et hostile ; un grand nombre de femmes indonésiennes, a-t-il observé, ont maintenant adopté le hijab, le voile musulman couvrant la tête.

Pourquoi, demanda Turnbull, que s’est-il passé ?

Parce que, répondit Obama, les Saoudiens et d’autres pays du Golfe ont répandu de l’argent et un grand nombre d’imams et d’enseignants dans ce pays, dans les années 90, les Saoudiens ont massivement financé des madrasas wahhabites, des séminaires qui enseignent une version de l’islam ayant la préférence de la famille Saoud au pouvoir, dit Obama à Turnbull. Aujourd’hui, l’islam en Indonésie est plus arabe dans son orientation qu’il ne l’était lorsqu’il y a vécu, lui dit-il.

“Les Saoudiens ne sont-ils pas vos amis ?” demanda Turnbull.

Obama sourit : “C’est compliqué,” dit-il.

La patience d’Obama envers les Saoudiens a toujours été limitée. Dans son premier commentaire d’une note de politique étrangère, pour le discours du rassemblement antiguerre à Chicago en 2002, il disait “Vous voulez un combat, président Bush ? Battons-nous pour être sûrs que nos soi-disant alliés au Moyen-Orient – les Saoudiens et les Égyptiens – arrêtent d’oppresser leur peuple, de supprimer les dissidents et de tolérer la corruption et l’inégalité.” A la Maison-Blanche de nos jours, on entend occasionnellement les officiels du Conseil de sécurité nationale d’Obama rappeler aux visiteurs que la grande majorité des pirates du 11 septembre n’étaient pas Iraniens mais Saoudiens – et Obama lui-même s’en prend à la misogynie d’État de l’Arabie saoudite, développant en privé que “un pays ne peut pas fonctionner dans un monde moderne lorsqu’il réprime la moitié de sa population.” Lors de rencontres avec des dirigeants étrangers, Obama a dit ” Vous pouvez évaluer la réussite d’une société par la manière dont elle traite les femmes.”

Son irritation face aux Saoudiens éclaire son analyse des pouvoirs politiques du Moyen-Orient. A un moment donné, je lui ai fait remarquer qu’il était moins enclin que les présidents précédents à se ranger automatiquement du côté de l’Arabie saoudite dans son différend avec son grand rival, l’Iran. Il n’était pas en désaccord.

« L’Iran, depuis 1979, a été un ennemi des États-Unis, et s’est engagé dans un financement étatique du terrorisme, il est une véritable menace pour Israël et beaucoup de nos alliés, et est engagé dans toutes sortes de comportements destructeurs, » a dit le président. « Et mon point de vue n’a jamais été que nous devrions jeter nos alliés traditionnels » – les Saoudiens – « par-dessus bord au profit de l’Iran. »

Mais il poursuivit en ajoutant que les Saoudiens ont besoin de « partager » le Moyen-Orient avec leurs adversaires iraniens. « La compétition entre les Saoudiens et les Iraniens – qui a participé à nourrir les guerres par procuration et le chaos en Syrie, en Irak et au Yémen – exige que nous disions à nos amis aussi bien qu’aux Iraniens, qu’ils ont besoin de trouver un moyen efficace de vivre dans le même voisinage et d’instaurer une sorte de paix froide, » dit-il. « Une approche qui dit à nos amis “Vous avez raison, l’Iran est la source de tous les problèmes, et nous vous soutiendrons face à l’Iran” signifierait principalement que comme ces conflits sectaires continuent de faire rage et que nos partenaires du Golfe, nos amis traditionnels, n’ont pas la capacité d’éteindre le feu par eux-mêmes, nous devrions commencer à intervenir et utiliser notre pouvoir militaire pour régler les comptes. Et cela ne serait dans l’intérêt ni des États-Unis ni du Moyen-Orient. »

Une des forces les plus destructrices au Moyen-Orient, pense Obama, est le tribalisme – une force qu’aucun président ne peut neutraliser. Le tribalisme, qui a pris forme dans le retour aux sectes, à la croyance, au clan et au village des citoyens désillusionnés par les États en déliquescence, est la source de beaucoup des problèmes des musulmans du Moyen-Orient, et c’est une autre source de son fatalisme. Obama a un profond respect pour la résistance destructrice du tribalisme – une partie de son mémoire, Dreams From My Father, questionne la façon dont le tribalisme dans le Kenya post-colonial a participé à ruiner la vie de son père – lequel prend de la distance en expliquant pourquoi il est si obstiné à éviter l’empêtrement dans les conflits tribaux.

« C’est littéralement dans mon ADN d’être suspicieux vis-à-vis du tribalisme, » m’a-t-il dit. « Je comprends la pulsion tribale, et reconnaît le pouvoir de la division tribale. J’ai eu affaire aux divisions tribales ma vie durant. Au bout du compte, c’est la source de beaucoup d’actes destructeurs. »

* * *

Alors que j’étais en vol vers Kuala Lumpur avec le président, je me suis souvenu d’une brève allusion qu’il avait eue au sujet de l’argument hobbesien selon lequel un gouvernement fort est un antidote à l’impitoyable état de nature. Lorsqu’Obama regarde les territoires du Moyen-Orient, ce qu’il voit c’est « la guerre de tous contre tous » de Hobbes. « Je nous vois comme servant de bras armé au Léviathan pour dompter quelques-unes de ces pulsions, » avait dit Obama. J’ai donc essayé de rouvrir cette conversation avec malheureusement une question complexe sur, entre autres, « la vision hobbesienne selon laquelle les gens s’organisent en collectivités pour conjurer leur plus grande peur, la mort. »

Ben Rhodes et Joshua Earnest, porte-parole de la Maison-Blanche, qui étaient assis sur un canapé à côté du bureau d’Obama dans Air Force One, pouvaient à peine cacher leur amusement quant à ma péroraison. J’ai fait une pause et j’ai dit « Je parie que si je demandais ça dans une conférence de presse mes collègues me jetteraient simplement hors de la pièce. »

« Je serais vraiment intéressé par cet argument, » dit Obama, « mais tous les autres lèveraient les yeux au ciel. »

Rhodes est intervenu : « Pourquoi nous ne pouvons pas avoir ces salopards ? » Cette question, déjà adressée au président par le journaliste de CNN à la conférence de Presse en Turquie, était devenue un sujet de plaisanterie pendant le voyage.

Je me tournai vers le président : “Eh bien, ouais, pourquoi on ne peut pas attraper ces salauds ?”

Il répondit à la première question.

« Ecoutez, je ne suis pas d’avis que les gens soient intrinsèquement mauvais, » dit-il. « Je pense qu’il y a plus de bien que de mauvais chez l’homme. Et si vous regardez l’Histoire, je suis optimiste. »

« Je crois que globalement, l’humanité est devenue moins violente, plus tolérante, plus saine, mieux nourrie, plus empathique, plus apte à gérer les différences. Mais c’est très inégal. Et ce qui est clairement apparu durant les 20e et 21e siècles est que le progrès que nous faisons dans l’ordre social, pour dompter nos instincts primaires et calmer nos peurs, peut très vite s’inverser. L’ordre social commence à se fissurer si les gens sont dans un état de stress profond. Et alors, le refuge est la tribu – nous contre eux, une hostilité face à ce qui n’est pas familier ou inconnu. »

Il continua : « Maintenant, à travers le monde, vous voyez des endroits qui subissent des tensions sévères à cause de la mondialisation, à cause de la collision de cultures apportées par internet et les médias sociaux, à cause des pénuries – certaines seront dues au changement climatique durant les prochaines décennies – à cause de l’augmentation de la population. Et dans ces endroits, le Moyen-Orient étant la “preuve A”, la solution trouvée par beaucoup de gens est de s’organiser hermétiquement en tribu et de repousser ou d’attaquer ceux qui sont différents. »

« Un groupe comme ISIS est le fruit de tous les pires instincts de cette sorte. La vision que nous sommes un petit groupe que nous définissons avant tout selon le critère de qui nous pouvons tuer car différents de nous, et tenter d’imposer une orthodoxie rigide qui ne produit rien, qui ne célèbre rien, qui est réellement le contraire de tout progrès humain – cela indique le type de mentalité qui peut prendre racine et gagner des adeptes au 21e siècle. »

Donc votre appréciation du pouvoir du tribalisme vous donne envie d’en rester éloigné ?, demandais-je. “En d’autres termes, lorsque les gens disent “Pourquoi n’allez-vous pas attraper ces salauds ?,” vous reculez ?”

“Nous devons déterminer les meilleurs outils pour faire reculer ce genre d’attitudes,” dit-il. “Il y aura des moments où soit parce que ce n’est pas une menace directe pour nous, soit parce que nous n’avons simplement pas les outils nécessaires pour vraiment changer la donne, tragiquement, nous devons nous retenir d’y sauter à pieds joints.”

Je demandai à Obama s’il aurait envoyé les marines au Rwanda en 1994 pour stopper le génocide lorsqu’il se produisait, s’il avait été président à ce moment-là. “Etant donné la rapidité avec laquelle le massacre s’est déroulé et le temps nécessaire pour mettre en marche la machinerie du gouvernement américain, je comprends pourquoi nous n’avons pas agi suffisamment vite,” dit-il. “Maintenant, nous devons tirer les enseignements de ce qui s’est produit. Je pense en réalité que le Rwanda est un intéressant cas de figure parce qu’il est possible – ce n’est pas garanti mais possible – qu’il s’agissait d’une situation où une rapide intervention de la force aurait pu être suffisante.”

Il fit un parallèle avec la Syrie : « Ironiquement, il est probablement plus facile d’affirmer qu’une force plus ou moins réduite déployée rapidement avec le soutien international aurait pu empêcher le génocide (avec plus de succès au Rwanda) qu’en Syrie actuellement, où le niveau auquel les différents groupes sont armés, avec des combattants endurcis et un soutien par tout un ensemble d’acteurs extérieurs avec beaucoup de ressources, demande un engagement beaucoup plus grand de forces. »

* * *

Les représentants de l’administration Obama argumentent qu’il a une approche claire de la lutte contre le terrorisme : un drone des forces de l’air, des raids des forces spéciales, une armée de 10 000 rebelles combattant en Syrie avec l’aide clandestine de la CIA. Alors pourquoi Obama est-il maladroit lorsqu’il explique au peuple américain que, lui aussi, se soucie du terrorisme ? La conférence de presse en Turquie, lui ai-je dit « fut un moment pour vous en tant que politicien pour dire “Oui, je déteste ces salauds aussi, et d’ailleurs, je vais dégager ces salauds.” » La chose facile à faire aurait été d’assurer aux Américains en termes viscéraux qu’il tuerait les gens qui veulent les tuer. Avait-il peur d’une réaction impulsive contre une autre invasion au Moyen-Orient ? Ou est-il juste un inaltérable “spokien” ?

« Tous les présidents ont des forces et des faiblesses, » répondit-il. « Et il ne fait aucun doute qu’il y eut des moments où je ne fus pas assez attentif aux sentiments, aux émotions et à la politique en communiquant ce que nous faisions et comment nous le faisions. »

Mais pour que l’Amérique soit performante comme leader du monde, continua-t-il, « Je crois que nous devons éviter d’être simplistes. Je pense que nous devons renforcer la capacité de résistance et s’assurer que nos débats politiques sont ancrés dans la réalité. Ce n’est pas que je n’apprécie pas la valeur du théâtre dans les communications politiques ; c’est que les habitudes que nous avons – les médias et politiciens – et la façon dont nous parlons de ces questions, sont souvent si éloignées de ce dont nous aurions besoin de faire, que, pour moi, satisfaire la frénésie des programmes d’information sur le câble nous mènerait à prendre de plus en plus de décisions. »

Alors que Air Force one commençait sa descente sur Kuala Lumpur, le président fit allusion aux efforts victorieux conduits par les États-Unis pour stopper l’épidémie d’Ébola en Afrique de l’Ouest comme un bon exemple de gestion continue et mesurée d’une crise terrifiante.

« Durant les deux mois où tout le monde était convaincu qu’Ébola allait détruire la planète et qu’il y avait une couverture médiatique 24h/24 – 7j/7, si j’avais alimenté la panique ou, d’une façon ou d’une autre, m’étais éloigné de « Voici les faits, voici ce qui doit être fait, voici comment nous gérons la situation, la probabilité que vous attrapiez Ébola est très faible, et voici ce que nous devons faire sur le territoire national et à l’étranger pour endiguer cette épidémie », puis « peut-être que les gens auraient dit “Obama prend cela vraiment au sérieux” » mais alimenter la panique en sur-réagissant aurait pu arrêter les voyages vers et depuis les pays africains qui étaient déjà incroyablement faibles, d’une façon qui aurait pu détruire leur économie – ce qui aurait probablement signifié, parmi d’autres choses, une récurrence d’Ébola. Il ajouta : « Cela aurait également signifié que nous aurions gâché une importante quantité de ressources dans nos systèmes de santé public normalement consacrées aux vaccinations et aux autres causes qui tuent réellement les gens » en grand nombre en Amérique.

L’avion atterrit. Le président, allongé dans le fauteuil de son bureau sans sa veste et la cravate de travers, n’a pas eu l’air de le remarquer. Dehors, sur le tarmac, je pouvais voir ce qui semblait être une importante partie des forces armées malaisiennes assemblées pour l’accueillir. Comme il continuait de parler, j’ai commencé à m’inquiéter que les soldats et les dignitaires qui l’attendaient prennent chaud. « Je pense que nous sommes en Malaisie, » dis-je.

Il concéda que cela était vrai, mais ne semblait pas être pressé, donc je lui demandais d’expliquer sa réaction publique au terrorisme : s’il montrait plus d’émotion, cela ne calmerait-il pas les gens plutôt que de les agacer ?

« J’ai des amis qui ont des enfants à Paris actuellement, » dit-il. « Et vous et moi et un bon nombre de personnes qui écrivent sur ce qui s’est passé à Paris ont arpenté les mêmes rues où les gens ont été tués. Et il est normal d’avoir peur. Et il est important pour nous de ne jamais être complaisants. Il y a une différence entre résistance et complaisance. » Il décrit une autre différence – entre prendre des décisions mûrement réfléchies et les prendre dans la précipitation, sous le coup de l’émotion. « Ce que cela signifie, en réalité, c’est que vous voulez tellement bien arranger les choses et vous n’allez céder à aucune réponse impétueuse, voire dans certains cas, fabriquée qui sonne bien mais ne produit aucun résultat. Les enjeux sont trop élevés pour jouer ce genre de jeux. »

« L’Etat Islamique n’est pas une menace existentielle aux Etats-Unis. Le changement climatique est une menace existentielle potentielle dans le monde entier, si nous ne faisons pas quelque chose. »

Sur ce, Obama se leva et dit : « Ok, on doit y aller. » Il sortit de son bureau et descendit de l’avion, sur le tapis rouge, devant les gardes d’honneur et le parterre d’officiels malaysiens réunis pour l’accueillir, puis dans sa limousine armoriée, s’envola vers Kuala Lumpur. (Au début de son premier mandat, toujours peu accoutumé aux opérations militaires d’envergure qui emmènent un président d’un endroit à un autre, il faisait remarquer avec une pointe d’humour : « J’ai la plus grosse empreinte carbone du monde. »)

Le premier arrêt du président était un autre de ces événements destinés à mettre en lumière son tour d’Asie, celui-là, une assemblée publique d’étudiants et entrepreneurs membres de l’administration de Young Southeast Asian Leaders Initiative (Action des jeunes leaders d’Asie du Sud-Est). Obama entra dans la salle de conférence de l’université Taylor sous un tonnerre d’applaudissements. Il fit un petit discours d’ouverture, puis charma son audience avec une longue séance de questions/réponses.

Mais ceux d’entre nous qui regardaient la section presse furent distraits par les nouvelles arrivant sur nos téléphones au sujet d’une nouvelle attaque djihadiste, cette fois au Mali. Obama, occupé à envouter les entrepreneurs asiatiques, n’avait aucune idée de ce qui se passait. Il ne le sut que lorsque Susan Rice lui dit une fois dans la limousine.

Plus tard dans la soirée, je rendis visite au président dans sa suite du Ritz-Carlton dans le centre de Kuala Lumpur. Les rues autour de l’hôtel avaient été fermées. Les véhicules armoriés encerclaient le bâtiment ; le hall était rempli d’équipes du SWAT. Je pris l’ascenseur jusqu’à un étage plein d’agents des services secrets, qui m’indiquèrent un escalier ; l’ascenseur de l’étage d’Obama avait été désactivé pour raison de sécurité. Deux étages plus haut, dans un couloir avec plus d’agents encore. Un moment d’attente, puis Obama ouvrit la porte. Ses deux suites étaient étranges : des rideaux et des divans surchargés. C’était immense, triste et catastrophique tout à la fois.

« C’est comme le Hearst Castle, » [gigantesque propriété du magnat de la presse William Randolph Hearst, NdT], observai-je.

« Eh bien, c’est loin de Hampton Inn à Des Moines, » [hôtel à des Moines, Iowa, NdT], dit Obama.

La chaîne ESPN était en fond sonore.

Lorsqu’il s’assit, je soulignais au président un défi majeur de son tour d’Asie. Plus tôt dans la journée, au moment où il était en train d’essayer d’encourager un groupe d’entrepreneuses indonésiennes talentueuses et enthousiastes portant le hijab, l’attention fut détournée par la dernière attaque terroriste islamiste.

Ecrivain dans l’âme, il eut une suggestion : « C’est probablement une façon assez simple de commencer une histoire, » dit-il, se référant à cet article.

Peut-être, dis-je, mais c’est une astuce assez facile.

« C’est facile, mais ça fonctionne, » dit Obama. « Nous parlons à ces enfants, et là, il y a cette attaque qui survient. »

L’écran partagé du jour entraîna une conversation au sujet de deux récentes réunions qu’il avait tenues, une qui avait généré une contestation internationale majeure et des gros titres, et une qui passa inaperçue. Celle qui attira tant d’attention sera en définitive jugée comme ayant le moins de conséquences, suggérai-je. C’était le sommet du Golfe en mai 2015 à Camp David, destiné à apaiser les cheikhs et princes en visite, qui craignaient l’accord imminent avec l’Iran. L’autre réunion s’était déroulée deux mois plus tard, dans le bureau ovale, entre Obama et le secrétaire général du parti communiste vietnamien, Nguyen Phu Trong. Cette réunion n’avait lieu que parce que John Kerry avait poussé la Maison-Blanche à violer le protocole, puisque le secrétaire général n’était pas un chef de l’État. Mais les objectifs l’emportèrent sur le décorum : Obama voulait mettre la pression sur les Vietnamiens concernant l’Accord de partenariat trans-pacifique – ses négociateurs avaient arraché la promesse des Vietnamiens qu’ils légaliseraient les syndicats indépendants – et il souhaitait approfondir la coopération sur les questions stratégiques. Les représentants de l’administration m’avaient suggéré à plusieurs reprises que le Vietnam pourrait dans un avenir proche accueillir une présence militaire américaine permanente, pour contenir les ambitions du pays qu’il craint le plus aujourd’hui, la Chine. Le retour de la marine américaine à Cam Ranh Bay serait un des plus improbables évènements de l’histoire récente de l’Amérique. « Nous avons amené le parti communiste vietnamien à reconnaître les droits des travailleurs, ce qui n’aurait pu être fait en les harcelant ou les effrayant, » me dit Obama, appelant cela une victoire clé dans sa campagne pour remplacer la menace du bâton par la persuasion diplomatique.

Je faisais remarquer que les deux cent jeunes asiatiques du sud-est dans la pièce plus tôt dans la journée – incluant des citoyens de pays communistes – semblaient aimer l’Amérique. “C’est le cas,” dit Obama. “Au Vietnam actuellement, les sondages en faveur de l’Amérique atteignent 80%.”

La popularité renaissante de l’Amérique en Asie du Sud-Est signifie que “nous pouvons vraiment faire d’importantes choses – qui, d’ailleurs, auront des ramifications plus générales,” dit-il, “parce que lorsque la Malaisie rejoint la campagne anti-ISIS, cela nous aide à lever des ressources et gagner de la crédibilité pour notre combat contre le terrorisme. Lorsque nous avons de fortes relations avec l’Indonésie, cela nous aide lorsque nous allons à Paris et essayons de négocier un traité sur le climat, lorsque la tentation de la Russie ou d’autres de ces pays peut être de rendre l’accord sans objet.”

Obama cita ensuite l’influence accrue de l’Amérique en Amérique latine – accrue, dit-il, en partie par sa suppression d’un obstacle majeur dans la région en rétablissant des liens avec Cuba – comme preuve que son approche délibérément diplomatique et non menaçante des relations étrangères fonctionne. Le mouvement ALBA, un groupe de gouvernements d’Amérique latine axé sur l’anti-américanisme, s’est significativement affaibli depuis qu’il est devenu président. “Quand je suis entré en fonction, au premier Sommet des Amériques auquel j’ai assisté, Hugo Chavez – le dernier dictateur vénézuélien anti-américain – “était encore la figure dominante dans les discours,” a-t-il dit. “Nous avons pris une décision très stratégique dès le début, et qui était, plutôt que de le faire exposer comme un adversaire géant de 3 mètres, évaluons correctement le problème et disons : Nous n’aimons pas ce qui se passe au Venezuela, mais ce n’est pas une menace pour les États-Unis.”

Obama dit que pour atteindre ce rééquilibrage, les États-Unis doivent aller au-delà des diatribes et insultes du vieillissant Castro manqué. « Lorsque j’ai vu Chavez, je lui ai serré la main et il m’a tendu une critique marxiste des relations États-Unis-Amérique latine, » rappela Obama. « Et j’ai dû m’asseoir là et écouter Ortega » – Daniel Ortega, le président d’extrême gauche du Nicaragua – « faire une diatribe d’une heure contre les États-Unis. Mais nous étant là, sans prendre tout cela au sérieux – parce que ce n’était vraiment pas une menace pour nous » – a aidé à neutraliser l’anti-américanisme.

La volonté du président de ne pas mordre à l’appât tendu par les adversaires de l’Amérique me paraît émotionnellement non satisfaisant, dis-je, et je lui dis que de temps en temps, j’aimerais le voir faire un doigt d’honneur à Vladimir Poutine. C’est atavique, dis-je, connaissant mon audience.

« Ça l’est, » répondit calmement le président. « C’est ce qu’ils attendent. »

Il décrivit une relation avec Poutine qui n’était pas tout à fait conforme à la perception commune. J’avais l’impression qu’Obama voyait Poutine comme un homme mauvais, brutal et petit. Mais Obama me dit que Poutine n’est pas particulièrement mauvais.

« La vérité est, en réalité, que Poutine, lors de toutes nos rencontres, est scrupuleusement poli, très franc. Nos réunions ressemblent beaucoup à des réunions d’affaires. Il ne me fait jamais attendre deux heures comme il le fait avec beaucoup d’autres. » Obama dit que Poutine pensait que sa relation avec les États-Unis était plus importante que les Américains tendaient à le penser. » Il est toujours intéressé à ce qu’on le voit comme notre pair et comme travaillant avec nous, parce qu’il n’est pas complètement stupide. Il comprend que la position générale de la Russie dans le monde est très diminuée. Et le fait qu’il envahisse la Crimée ou essaye de soutenir Assad ne fait pas soudainement de lui quelqu’un de la partie. Vous ne le voyez dans aucune des réunions aider à donner forme au plan d’action. De même, il n’y a pas de réunion du G20 où les Russes établissent un plan d’action sur aucune des questions importantes. »

* * *

L’invasion russe de la Crimée début 2014, et sa décision d’utiliser la force pour renforcer le régime de son client Bachar el-Assad, a été vu par les critiques d’Obama comme une preuve que le monde post-ligne rouge ne craignait plus l’Amérique.

Donc lorsque fin janvier je parlais au président dans le bureau ovale, j’amenais encore cette question de crédibilité dissuasive. « L’argument est donné, » dis-je, « que Vladimir Poutine vous regarde en Syrie et pense, Il est trop logique, il est trop rationnel, il est trop dans le retranchement. Je vais le pousser encore un peu plus loin en Ukraine. »

Obama n’apprécia pas beaucoup la voie que j’empruntai. « Ecoutez, cette théorie est si souvent avancée que je suis toujours perplexe face au gens qui l’avancent. Je ne pense pas que qui que ce soit pensait que George W. Bush était trop rationnel ou prudent dans son usage de la force militaire. Et comme je vous le rappelle, parce qu’apparemment personne dans cette ville ne s’en rappelle, Poutine est allé en Géorgie durant le mandat de Bush, juste pile au moment où nous avions 100 000 hommes de troupes déployés en Irak. » Obama se référait à l’invasion de la Géorgie par Poutine en 2008, une ancienne République soviétique, qui fut entreprise pour des raisons similaires à l’invasion par la suite de l’Ukraine – pour garder une ancienne République soviétique dans la sphère d’influence de la Russie.

« Poutine a agi en Ukraine en réponse à un État client qui était en train de lui échapper. Et il improvisa de sorte à y garder le contrôle, » dit-il. « Il fit exactement la même chose en Syrie, avec un énorme coût pour le bien-être de son propre pays. Et la vision selon laquelle d’une certaine façon la Russie est davantage en position de force actuellement, en Syrie et en Ukraine, qu’elle ne l’était avant d’envahir l’Ukraine ou avant de déployer ses forces militaires en Syrie est fondamentalement une mauvaise compréhension de la nature du pouvoir dans les affaires étrangères ou dans le monde en général. Le pouvoir réel signifie que vous pouvez obtenir ce que vous voulez sans avoir à exercer la force. La Russie était bien plus puissante lorsque l’Ukraine ressemblait à un pays indépendant mais était une “kleptocracie” où il tirait les ficelles. »

La théorie d’Obama est simple : l’Ukraine a un intérêt fondamental pour les Russes mais pas pour les Américains, donc la Russie sera toujours capable d’y maintenir une domination.

« Le fait est que l’Ukraine, qui n’est pas un pays membre de l’Otan, sera vulnérable face à la domination russe quoi que l’on fasse, » dit-il.

Je demandai à Obama si sa position en Ukraine était réaliste ou fataliste.

« Elle est réaliste, » dit-il. « Mais c’est un exemple où nous devons être très clair sur ce que sont nos intérêts fondamentaux et sur quoi nous sommes prêt à partir en guerre. Et à la fin de la journée, il y aura toujours une certaine ambiguïté. » Il fit alors part d’une critique qu’il avait entendue à son sujet, afin de la démonter. « Je pense que le meilleur argument que vous puissiez avoir du point de vue de ceux qui critiquent ma politique étrangère est que le président n’exploite pas assez l’ambiguïté. Il ne réagit peut-être pas de façon à ce que les gens pensent, Wow, le gars est peut-être un peu fou. »

« La “folle approche de Nixon”, » dis-je : dérouter et effrayer nos ennemis en leur faisant penser que vous êtes capable d’actes irrationnels.

« Mais analysons cette théorie de Nixon, » dit-il. « Donc nous larguons plus d’obus sur le Cambodge et le Laos que sur l’Europe durant la Seconde Guerre mondiale, et pourtant, Nixon se retire, Kissinger va à Paris, et tout ce que nous avons laissé derrière c’est le chaos, le massacre et des gouvernements autoritaires qui finalement, avec le temps, ont émergé de cet enfer. Lorsque je vais visiter ces pays, j’essaie de comprendre comment nous pouvons, aujourd’hui, aider à enlever les bombes qui font encore sauter les jambes des enfants. En quoi cette stratégie a-t-elle promu nos intérêts ? ».

Mais que se passerait-il si Poutine s’en prenait à, disons, la Moldavie – un autre ex-État soviétique vulnérable ? Serait-il utile pour Poutine de penser qu’Obama pourrait se mettre en colère et devenir irrationnel ?

« Il n’y a aucun indice dans la politique étrangère américaine moderne de la façon dont les gens réagissent. Les gens réagissent en fonction de ce que leurs impératifs sont, et ce qui est vraiment important pour quelqu’un, ne l’est pas autant pour nous, ils le savent et nous le savons, » a-t-il dit. « Il existe des moyens de dissuasion, mais cela oblige à savoir très clairement à l’avance ce qui vaut la peine d’entrer en guerre ou pas. Maintenant, si quelqu’un dans cette ville prétendait que nous envisagions d’entrer en guerre contre la Russie au sujet de la Crimée et de l’Ukraine, il devrait s’exprimer très clairement à ce sujet. L’idée que tenir des discours musclés ou se livrer à une action militaire indirecte par rapport à ce territoire en particulier va en quelque sorte influencer la prise de décision de la Russie ou de la Chine va à l’encontre de toutes les preuves que nous avons observés au cours des 50 dernières années. »

Obama a continué en disant que la croyance dans la possibilité de montrer sa force est enracinée dans “des mythologies” de la politique étrangère de Ronald Reagan.

“Si vous pensez à, disons, la crise des otages en Iran, il y a un récit qui a été mis en avant aujourd’hui par certains candidats républicains selon lequel le jour où Reagan a été élu, parce qu’il avait l’air dur, les Iraniens ont décidés, “Nous ferions mieux de libérer les otages,”.” Lorsque vous pensez aux actions militaires menées par Reagan, vous avez Grenade – dont il est difficile de dire qu’elle a aidé notre capacité à façonner les évènements mondiaux, bien que ce fut, pour lui, une bonne politique de retour à la maison. Vous avez l’affaire Iran-Contra, dans laquelle nous avons soutenu les paramilitaires de droite et qui n’a en rien contribué à améliorer notre image en Amérique centrale, et ce ne fut pas du tout un succès.” Il me rappela que le grand ennemi de Reagan, Daniel Ortega, est aujourd’hui l’irrécupérable président du Nicaragua.

Obama cita également la décision de Reagan de retirer quasi immédiatement les forces américaines du Liban après que 241 militaires ont été tués par une attaque du Hezbollah en 1983. “Apparemment toutes ces choses nous ont vraiment aidés à gagner en crédibilité avec les Russes et les Chinois,” parce que “c’est le récit qui est donné,” dit-il sarcastiquement. “Maintenant, je pense en réalité que Ronald Reagan a eu un grand succès en politique étrangère qui fut de se rendre compte de l’opportunité que représentait Gorbatchev et d’engager une diplomatie intensive – qui fut beaucoup critiquée par certaines des personnes qui aujourd’hui utilisent Ronald Reagan pour promouvoir la vision selon laquelle nous devrions aller bombarder des gens un peu partout.”

* * *

Lors d’une conversation fin janvier, je demandai au président de décrire pour moi les menaces qui l’inquiétaient, alors qu’il s’apprête, dans les mois qui viennent, à transmettre le pouvoir à son successeur.

« Telles que je vois les 20 prochaines années, le changement climatique m’inquiète profondément à cause des effets qu’il a sur tous les autres problèmes auxquels nous faisons face, » dit-il. « Si vous commencez à prêter attention à la grave sécheresse ; la famine de plus en plus importante ; les déplacements du sous-continent indien et des régions côtières en Afrique et en Asie ; les continuels problèmes de pénurie, les réfugiés, la pauvreté, la maladie – cela aggrave tous les autres problèmes que nous avons. Ça va bien au-delà de simples problèmes existentiels dans une planète qui commence à entrer dans une mauvaise boucle de rétroaction. »

Le terrorisme, dit-il, est aussi un problème à long terme « quand il se combine avec le problème des États en déliquescence. »

Quel pays considère-t-il comme représentant le plus grand défi pour l’Amérique dans les décennies à venir ? « En termes de relations traditionnelles entre grandes puissances, je pense vraiment que la relation entre les États-Unis et la Chine va être la plus problématique, » dit-il. « Si nous comprenons bien cela et que la Chine continue son essor pacifique, alors nous avons un partenaire dont la capacité à supporter avec nous les charges et responsabilités du maintien de l’ordre international augmente. Si la Chine échoue ; si elle n’est pas capable de maintenir une trajectoire qui satisfasse sa population et doive recourir au nationalisme comme principe directeur ; si elle se sent si dépassée qu’elle ne puisse assurer les responsabilités d’un pays de cette taille dans le maintien de l’ordre international ; si elle voit seulement le monde en termes de sphères régionales d’influence – alors, nous ne faisons pas seulement face au potentiel conflit avec la Chine, mais nous aurons également davantage de difficultés à gérer les autres défis qui vont survenir. »

Beaucoup de gens, fis-je remarquer, veulent que le président soit plus énergique dans une confrontation avec la Chine, spécialement en mer de Chine du Sud. On a entendu Hillary Clinton, par exemple, dire en privé : « Je ne veux pas que mes petits-enfants vivent dans un monde dominé par les Chinois. »

« J’ai été très clair en disant que nous avions plus à craindre d’une Chine faible et menacée que d’une Chine en plein essor et performante, » dit Obama. « Je pense que nous devons être fermes lorsque les actions de la Chine minent les intérêts internationaux, et si vous regardez comment nous avons opéré en mer de Chine du Sud, nous avons été capables de mobiliser la plus grande partie de l’Asie pour isoler la Chine d’une façon qui la surprenne, franchement, et le renforcement de nos alliances a énormément servi nos intérêts. »

Une Russie faible et gesticulante constitue également une menace, mais cependant pas la menace numéro un, « contrairement à la Chine, ils ont des problèmes démographiques, des problèmes économiques structurels, qui ne demanderaient pas seulement une vision mais une génération pour les surmonter, » dit Obama. « Le chemin que Poutine est en train d’emprunter ne va pas les aider à relever ces défis. Mais dans cet environnement, la tentation d’envoyer des forces militaires pour montrer sa puissance est forte, et montre quelle est l’inclination de Poutine. Donc, je ne sous-estime pas les dangers de ce côté-là. » Obama revint à un point qu’il avait développé à plusieurs reprises avec moi, un point qu’il espérait que le pays et le prochain président intègrent : « Vous savez, la vision selon laquelle la diplomatie et les technocrates et les bureaucrates aident en quelque sorte à garder l’Amérique en sécurité, beaucoup de gens pensent, “He, c’est un non-sens.” Mais c’est vrai. Et d’ailleurs, c’est l’élément du pouvoir américain que le reste du monde apprécie sans ambiguïté. Lorsque nous déployons des troupes, il y a toujours un sentiment dans les autres pays que, même lorsque c’est nécessaire, la souveraineté est violée. »

* * *

Durant les dernières années, John Kerry est régulièrement venu à la Maison-Blanche demander à Obama de violer la souveraineté syrienne. A plusieurs reprises Kerry a demandé à Obama de lancer des missiles sur des cibles spécifiques du régime, durant la nuit, pour « envoyer un message » au régime. Le but, disait Kerry, n’est pas de renverser Assad mais de l’encourager, ainsi que l’Iran et la Russie, à négocier la paix. Lorsque l’alliance d’Assad a eu la main haute sur le champ de bataille, comme elle l’a eu ces derniers mois, elle n’a pas montré de dispositions particulières à prendre au sérieux les appels insistants de Kerry à négocier de bonne foi. Quelques missiles de croisière, argumentait Kerry, pourraient attirer l’attention d’Assad et de ses alliés. « Kerry est regardé comme un idiot par les Russes, parce qu’il n’a aucun levier, » me dit un représentant de l’administration haut placé.

Les États-Unis n’auraient pas à se prévaloir des attaques, disait Kerry à Obama – mais Assad reconnaîtrait certainement l’expéditeur des missiles.

Obama a fermement résisté aux demandes de Kerry, et semblait ressentir une impatience grandissante face à son lobbying. Récemment, lorsque Kerry tendit un résumé écrit des futures étapes pour mettre plus de pressions encore sur Assad, Obama dit : « Ho, une autre proposition ? » Des représentants de l’administration m’ont dit que le vice-président Biden également commençait à être irrité des demandes de Kerry pour plus d’action. Il a dit en privé au Secrétaire d’État : « John, tu te souviens du Vietnam ? Tu te souviens comment ça a commencé ? » Lors d’une réunion du Conseil sur la sécurité nationale se tenant au Pentagone en décembre, Obama annonça que personne, excepté le secrétaire à la Défense, ne devrait lui amener des propositions pour une action militaire. Les officiels du Pentagone comprirent que la déclaration d’Obama était une remarque directement adressée à Kerry.

Obama a fait le pari que le prix d’une action directe en Syrie serait supérieure à celui de l’inaction.

Un jour en janvier, dans le bureau de Kerry au Département d’État, j’exprimai l’évidence : Il avait plus qu’un parti pris à l’égard de l’action menée par le président.

« Probablement, » a reconnu Kerry. « Ecoutez, sur ces choses il a le dernier mot… Je dirais que je pense que nous avons eu une relation très symbiotique, synergique, ou peu importe comment vous appelez ça, qui fonctionne très efficacement. Parce que je viendrai avec un parti pris “Essayons de faire ceci, essayons de faire ça, faisons ça.” »

La prudence d’Obama en Syrie a vexé ceux qui dans l’administration avaient vu des occasions, à différents moments durant les quatre dernières années, de préparer le terrain contre Assad. Certains pensaient que la décision de Poutine de combattre au nom d’Assad aurait décidé Obama à intensifier les efforts américains pour aider les rebelles anti-régime. Mais Obama, au moins au moment de l’écriture de ces lignes, ne bougerait pas, en partie parce qu’il pensait que ce n’était pas à lui d’empêcher la Russie de faire ce qu’il jugeait une terrible erreur. « Ils sont débordés, ils saignent, » me dit-il. « Et leur économie s’est contractée durant trois années de suite, de façon drastique. »

Durant les dernières réunions du Conseil de sécurité nationale, la stratégie d’Obama se référait occasionnellement à “l’approche Tom Sawyer”. La vision d’Obama était que si Poutine voulait dépenser les ressources de son régime en allant peindre les clôtures en Syrie, le gouvernement américain devrait les laisser faire. Plus tard durant l’hiver, cependant, lorsqu’il apparut que la Russie réalisait des avancées dans sa campagne pour solidifier le régime d’Assad, la Maison-Blanche commença à discuter des possibilités de renforcement de l’aide aux rebelles, toutefois l’hésitation du président sur un engagement plus intensif persista. Lors de conversations que j’eus avec des membres du Conseil pour la sécurité nationale durant les deux derniers mois, j’eus le pressentiment qu’un événement – une autre attaque du style de San Bernardino par exemple – forcerait les États-Unis à prendre des mesures nouvelles et plus directes en Syrie. Pour Obama, ce serait un cauchemar.

S’il n’y avait pas eu l’Irak, l’Afghanistan et la Libye, me dit Obama, il aurait peut-être été plus prompt à prendre des risques en Syrie. « Un président ne prend pas de décisions dans le vide. Il n’a pas une ardoise vierge. Tout président sensé, je pense, reconnaîtrait qu’après une décennie de guerre, avec des obligations qui requièrent encore aujourd’hui un important niveau de ressources et d’attention en Afghanistan, avec l’expérience de l’Irak, avec le stress que cela met sur notre armée – tout président sensé hésiterait à s’engager à nouveau dans la même région du globe avec les mêmes dynamiques à l’œuvre et probablement la même issue insatisfaisante. »

Etes-vous trop prudent ?, demandais-je.

« Non, » dit-il. « Est-ce que je pense que si nous n’avions pas envahi l’Irak et n’étions pas toujours engagés à envoyer des milliards de dollars, de nombreux formateurs et conseillers militaires en Afghanistan, j’aurais pu penser prendre davantage de risques afin d’essayer d’aider à l’amélioration de la situation en Syrie ? Je ne sais pas. »

Ce qui me frappa est que, alors même que son secrétaire d’État l’avertit à propos d’une dramatique apocalypse européenne alimentée par la Syrie, Obama n’avait pas fait basculer la guerre civile du pays dans la catégorie des menaces prioritaires.

L’hésitation d’Obama à rejoindre la bataille en Syrie est relevée comme une preuve par ses détracteurs de sa trop grande naïveté ; sa décision de 2013 de ne pas envoyer les missiles est une preuve, avancent-ils, qu’il est un bluffeur.

Cette critique irrite le président. « Plus personne ne se souvient de ben Laden, » dit-il. « Plus personne ne me parle du fait que j’ai mobilisé 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan. » La crise de la ligne rouge, dit-il, « est le point de la pyramide inversée sur lequel toutes les autres théories reposent. »

Un après-midi à la fin de janvier, alors que je quittais le bureau ovale, je fis allusion auprès d’Obama à un moment d’une interview de 2012 lorsqu’il m’avait dit qu’il n’autoriserait pas l’Iran à obtenir l’arme nucléaire. « Vous avez dit, “Je suis le président des États-Unis, je ne bluffe pas.” »

Il dit, « Je ne bluffe pas. »

Peu de temps après cette interview, il y a quatre ans, Ehud Barak, qui était alors le ministre de la Défense d’Israël, me demanda si je pensais que la promesse d’Obama de ne pas bluffer était elle-même un bluff. Je répondis que je trouvai cela difficile à imaginer que le leader des États-Unis blufferait à propos de quelque chose de si important. Mais la question de Barak ne me quitta pas. Donc, alors que je me trouvais sur le pas de la porte avec le président, je demandai : « Était-ce du bluff ? » Je lui dis que certaines personnes aujourd’hui pensaient qu’il aurait bien attaqué l’Iran pour l’empêcher d’obtenir l’arme nucléaire.

« C’est intéressant, » dit-il, de manière évasive.

Je commençais à dire : « Est-ce que vous… »

Il m’interrompit. “Je l’aurais vraiment fait,” dit-il, sous-entendant le bombardement des installations nucléaires iraniennes. “Si je les avais vues se développer.”

Il ajouta : “La question est maintenant insoluble, parce que c’est complètement conjoncturel, ce que constitue l’obtention” de la bombe. “C’était la dispute que j’avais avec Bibi Netanyahou.” Netanyahou voulait qu’Obama empêche l’Iran d’être capable de construire une bombe, et non simplement d’avoir une bombe.

“Vous aviez raison de le croire,” dit le président. Et il a ajouté l’élément capital. “Ceci entrait dans la catégorie des intérêts américains.”

Je me suis alors souvenu de ce que Derek Chollet, un ancien membre du Conseil de la sécurité nationale, m’avait dit : “Obama est un parieur, pas un bluffeur.”

Le président avait joué très gros. En mai dernier, alors qu’il tentait de faire passer l’accord nucléaire iranien devant le Congrès, je lui dis que cet accord me rendait nerveux. Sa réponse était éloquente. “Écoutez, dans 20 ans, si Dieu le veut, je serais encore là. Si l’Iran a une arme nucléaire, mon nom sera là-dessus,” dit-il. “Je pense qu’il est juste de dire qu’en plus de nos intérêts profonds de sécurité nationale, j’ai un intérêt personnel à bien verrouiller tout cela.”

Au sujet du régime syrien et de ses soutiens iraniens et russes, Obama avait parié, et semblait prêt à continuer à parier que le prix d’une intervention américaine directe serait plus élevé que le prix de l’inaction. Et il est suffisamment sanguin pour vivre avec les ambiguïtés périlleuses de ses décisions. Bien qu’Obama ait dit, lors de son discours du prix Nobel de la paix 2009, que “l’inaction déchire notre conscience et peut amener à une intervention plus coûteuse par la suite,” aujourd’hui les opinions des interventionnistes humanitaires ne le touchent pas, du moins pas publiquement. Il sait certainement que la prochaine génération de Samantha Power critiquera sa réticence à faire plus pour arrêter la boucherie en cours en Syrie. (A ce sujet, Samantha Power sera aussi critiquée par la prochaine Samantha Power.) À l’approche de la fin de son mandat, Obama croit qu’il a fait un grand cadeau à son pays en restant en dehors du maelström – et je soupçonne qu’il croit qu’un jour, les historiens le jugeront sage pour cela.

Les collaborateurs de l’aile Ouest de la Maison-Blanche [The West Wing, titre d’un feuilleton sur la vie quotidienne du président et de ses collaborateurs, NdT] disent d’Obama, comme président ayant hérité de son prédécesseur d’une crise financière et de deux guerres actives, qu’il souhaite vivement laisser “des affaires en ordre” à quiconque lui succédera. Voilà pourquoi le combat contre l’ÉI, un groupe qu’il considère comme une menace directe contre les États-Unis, quoique non existentielle, est la priorité la plus urgente du reste de son mandat ; tuer le soi-disant calife de l’État Islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, est un des objectifs prioritaires de l’appareil de sécurité nationale américain pour la dernière année d’Obama.

Bien entendu, l’ÉI doit en partie son existence au régime d’Assad. Pourtant selon les normes exigeantes d’Obama, le maintien du régime d’Assad pour le moment ne s’élève pas au niveau d’un défi direct à la sécurité nationale américaine.

Voilà ce qui est si controversé dans l’approche du président, et qui restera controversé pour des années encore – la norme qu’il a utilisée pour définir ce qui, précisément, constitue une menace directe.

Obama a tiré un certain nombre de conclusions cohérentes sur le monde, et sur le rôle qu’y tient l’Amérique. La première est que le Moyen-Orient n’est plus extrêmement important pour les intérêts américains. La deuxième est que même si le Moyen-Orient était nettement plus important, il n’y aurait pas grand-chose qu’un président américain puisse faire pour l’améliorer. La troisième est que le désir inné des Américains de remédier aux problèmes de la sorte de ceux qui se manifestent le plus radicalement au Moyen-Orient amène inévitablement à la guerre, à la mort de soldats américains, et à la perte éventuelle de la crédibilité et de la puissance des États-Unis. La quatrième est que le monde ne peut se permettre une diminution du pouvoir des États-Unis. Au moment où les dirigeants de plusieurs alliés américains jugeaient que la direction d’Obama n’était pas à la hauteur des tâches à mener, il a trouvé lui-même la direction du monde insuffisante : des partenaires internationaux généralement sans vision ni volonté pour poursuivre des objectifs progressistes de grande ampleur, et des adversaires qui dans son esprit, ne sont pas aussi rationnels que lui. Obama est convaincu que l’histoire prend parti, et que les adversaires de l’Amérique – et certains de ses alliés potentiels – se sont placés eux-mêmes du mauvais côté, celui où fleurissent le tribalisme, le fondamentalisme, le sectarisme et le militarisme. Ils ne comprennent pas que l’histoire va dans son sens.

“L’argument central est qu’en empêchant l’Amérique de plonger au milieu des crises du Moyen-Orient, le personnel des Affaires étrangères pense que le président précipite notre déclin,” m’a dit Ben Rhodes. “Mais le président de son côté est de l’opinion contraire, à savoir que l’extension excessive au Moyen-Orient nuira à notre économie, à notre capacité à trouver d’autres opportunités et relever d’autres défis, et, surtout, mettra en danger les vies des membres des services américains pour des raisons qui ne sont pas dans l’intérêt direct de la sécurité nationale américaine.”

Si vous soutenez le président, sa stratégie est éminemment sensée : doubler la mise dans les parties du monde où le succès est plausible, et limiter l’exposition américaine pour le reste. Ses critiques pensent toutefois que les problèmes tels que ceux du Moyen-Orient ne se résolvent pas d’eux-mêmes – que sans intervention américaine, ils métastasent.

À cet instant, la Syrie, où l’histoire semble pencher vers toujours plus de chaos, constitue le défi le plus direct à la conception du monde du président.

George W. Bush était aussi un parieur, pas un bluffeur. On se souviendra de lui sévèrement pour ce qu’il a fait au Moyen-Orient. Barack Obama parie qu’il sera bien jugé pour les choses qu’il n’a pas faites.

Source
The Atlantic (États-Unis)

Documents joints

 
(PDF - 2.8 Mo)
 

Traduction : Les crises

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