Les réfugiés rwandais qui ont essaimé au Zaïre et en Tanzanie ne veulent pas rentrer chez eux. Il est vrai que peu de choses les y incitent, tant les récits dramatiques envahissent les médias et alimentent le bouche à oreille : exécutions sommaires auxquelles se livreraient les soldats - forcément tutsis - de l’Armée patriotique rwandaise (le pendant militaire du FPR), emprisonnements arbitraires, réquisitions des maisons et des biens, vengeances privées couvertes par le pouvoir de Kigali, etc.

Pourtant, comme si tout cela ne suffisait pas à dissuader les réfugiés de regagner leur village, beaucoup de leurs « compagnons » d’exode ne leur laissent pas le choix : les génocideurs rwandais sont dans les camps, bien décidés à rentrer chez eux par la force (mais pas pour y cultiver leurs terres), en utilisant la masse des réfugiés comme bouclier humain.

Dignitaires de l’ancien parti unique (le MRND) ; membres de la formation extrémiste de la Coalition pour la défense de la République (CDR) ; soldats et officiers des Forces armées rwandaises (FAR) ; animateurs de la Radio-télévision des Mille Collines (RTLM), qui diffusait depuis août 1993 des émissions racistes et incendiaires et qui ponctua les massacres de ses appels au meurtre des Tutsis... Tous ont théorisé, planifié ou exécuté le génocide, en entraînant derrière eux une population qui savait qu’un jour, viendrait l’explosion meurtrière.

L’aboutissement génocidaire du régime de Juvénal Habyarimana [1] était prévisible. La France, particulièrement, ne pouvait l’ignorer. Fermer les yeux et plier bagage eût déjà été une lourde responsabilité morale, mais les coutumes de la Françafrique obligeaient à faire bien pire : la France a beau camper sur ses démentis, il ne fait aucun doute qu’elle n’a « toujours pas fait son deuil géopolitique » du Rwanda, même si elle se refuse jusqu’à présent à évoquer une quelconque responsabilité.

Comment serait-elle incitée à le faire alors que l’opinion ne lui demande aucune explication ? Comment l’opinion serait-elle incitée à le faire alors que les médias pratiquent sans états d’âme une désinformation digne d’une période de guerre ? Un tel black-out de l’information, là où il est indispensable d’établir un début de transparence, nous surprend. Nous ne sommes pas les seuls...

Derrière la présentation déroutante que l’on nous fait du Rwanda, nous croyons voir le spectre d’un déni historique. C’est à l’apparition d’une nouvelle forme de négationnisme que l’on assiste, une forme plus subtile : il s’agit, non pas de nier le génocide, mais de « ne pas se rappeler » qu’il a eu lieu. Voilà pourquoi notre propos n’est pas d’affirmer un soutien inconditionnel et aveugle à l’actuel gouvernement rwandais mais de rétablir quelques éléments de réalisme au milieu de la « frénésie anti-FPR » véhiculée depuis un an.

Ce gouvernement n’est pas, comme d’aucuns l’insinuent, monoethnique, puisque Tutsis et Hutus appartenant aux différents partis politiques rwandais se partagent les postes de responsabilité (voir l’interview de J.-P. Chrétien), sur la base des accords d’Arusha, signés en 1993 ; il n’est pas non plus réductible - entendez « pieds et poings liés » - au FPR même si ce dernier, en maîtrisant l’armée, y occupe une position clé.

Les antagonismes en jeu au Rwanda, qui ont amené les massacres du printemps 1994 et ne sont à l’heure actuelle toujours pas éteints, ne relèvent en rien d’une haine ethnique séculaire entre Hutus et Tutsis. Cette simplification rabâchée par différents médias, à l’unisson des autorités françaises présente un double et sordide avantage. D’une part, elle fournit un décryptage du génocide qui sera aisément compréhensible par une opinion publique fortement empreinte de représentations ethnistes de l’Afrique. Et d’autre part, cette version fait mieux passer la pilule du « double génocide », que François Mitterrand avait servi aux micros à l’occasion du sommet franco-africain de Biarritz en novembre 1994.

Le « deuxième génocide », ce serait celui commis par le FPR.Rappelons que le gouvernement actuellement en place à Kigali doit gérer un pays exsangue, réconcilier une société déchirée par un génocide [2], réintégrer une partie de sa population déplacée ou réfugiée, désarmer les instigateurs du génocide et ses plus fervents exécutants, qui côtoient dans les camps des réfugiés innocents.

Face à toutes ces épreuves, le Rwanda ne devrait-il pas pouvoir compter sur le soutien et le respect de la communauté internationale ? Rien n’est moins sûr, apparemment. Est-il à même d’affronter sans heurts et dans le respect bien compris des droits de l’homme la situation qui s’ouvre à lui ? Probablement si on l’y aide, très difficilement si on ne bouge pas, certainement pas si on cherche à le saper. Et à quoi assistons-nous depuis dix-huit mois, si ce n’est une tentative de sape en règle : assimiler ce régime - en le réduisant à « l’armée de libération » du FPR - aux nouveaux Khmers rouges.

Pourquoi deux grands quotidiens français confient-ils le traitement de la question rwandaise à des journalistes qui accréditent la thèse du double génocide (dont nous parlions plus haut) et mettent tout leur talent à diluer les responsabilités françaises - aussi bien dans l’organisation du génocide que dans la préparation au retour des assassins ?

Stephen Smith, journaliste à Libération spécialisé sur l’Afrique, et Jean Hélène, correspondant du Monde en Afrique orientale, sont sans doute de grands professionnels. Smith, notamment, était considéré jusqu’en avril 1994 comme un chroniqueur plutôt critique de la dérive françafricaine. Pourtant, le doute n’est plus permis : la vision que nous livrent depuis plus d’un an ces deux éminents confrères est trop contestable pour passer inaperçue.

Comment expliquer qu’à la fin du mois de juillet, six semaines après la sortie du rapport de l’organisation américaine Human Rights Watch Arms Project (qui dénonce le soutien apporté, notamment par la France aux instigateurs du génocide réfugiés au Zaïre) Stephen Smith [3] - dans Libération - et Jean Hélène - sur RFI - apportent simultanément un démenti affirmant qu’il n’y a aucune preuve et que, donc, il est interdit de s’inquiéter ?

Le même jour (à peu de choses près), ils faisaient passer le même message : la France n’a rien à se reprocher au Zaïre, nous ne soutenons pas les extrémistes rwandais en exil ! Qui leur a soufflé ? Smith, plus subtil d’habitude, rédigera ce jour-là un chef-d’oeuvre de mauvaise foi...

Chacun de leurs écrits apporte son lot de présomptions que MM. Smith et Hélène sont manipulés... ou acceptent de l’être. Comment expliquer autrement leur convergence de vue avec ceux qui se sont salis les mains au Rwanda ? Pourquoi Jean Hélène fait-il, dans le cadre de ses articles au Monde, le travail d’un attaché de presse de la frange Hutu Power (comprenez, les « fondus » du nazisme bantou) rwando-burundaise.

Pourquoi Stephen Smith est-il si attaché à faire croire à ses lecteurs que la page est tournée et qu’aujourd’hui le vrai danger vient du FPR ? Comment est-il possible qu’un journaliste aussi documenté utilise une argumentation qui emprunte plus à Paul Barril (lire l’interview de P. Barril) qu’à la FIDH et à Human Rights Watch ?

L’évidence est là : si les registres et les procédés diffèrent, le but recherché est apparemment identique. Là où Stephen Smith introduit le doute, déconstruit, souffle le chaud et le froid, « symétrise » le génocide, et finit en estimant que sur les livraisons d’armes, « il est impossible de trancher la question », Jean « Bulldozer » Hélène manifeste moins de méthode. Lui ne déconstruit pas, il démolit ; il ne sème pas le doute, il moissonne les contrevérités ; il ne symétrise pas le génocide, il l’inverse ; il ne fait pas un pas en avant, deux pas en arrière, il fonce tête baissée dans l’intox ; enfin, il ne s’embarrasse pas d’évaluer l’information, il l’annule !

Les « observateurs » qu’il cite abondamment, de Nairobi à Kigali, ont une version toute particulière des événements survenus au Rwanda depuis 18 mois. Cette version, qui seule trouve crédit aux yeux de Jean Hélène, est curieusement la soeur jumelle de l’Histoire telle qu’aimeraient la voir écrite demain les plus extrémistes des réfugiés du « Hutu Power » ; ceux qui ont consciencieusement massacré et s’entraînent aujourd’hui au Zaïre afin de retourner finir ce qu’ils ont commencé.

Que veulent cacher ces journalistes et ceux qui leur emboîtent le pas ? Qui espèrent-ils couvrir pour mettre ainsi en péril leur crédibilité ? Quelles raisons impérieuses les poussent-ils à « déraisonner ». Nous ne croyons pas nécessaire de pouvoir répondre à coup sûr à ces questions pour oser les poser.

[1] Paradoxalement, le président rwandais (évidemment au coeur de la dérive ethniste du régime) fut la première victime du génocide qu’il avait consciencieusement préparé. Il signa son « arrêt de mort » en août 1993, en acceptant les accords d’Arusha ; lesquels prévoyaient l’instauration du pluripartisme et du pluriethnisme dans l’exercice du pouvoir. Cela signifiait l’intrusion du FPR dans la vie politique rwandaise et l’intégration de l’APR dans l’armée rwandaise.

[2] Quelle famille rwandaise ne compte ni bourreau ni victime ?

[3] Dans son article, Smith jette très explicitement le discrédit sur le rapport de HRW et sur les méthodes d’investigation employées.