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Les armes nucléaires élaborées par les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale ont modifié durablement les stratégies militaires de la seconde moitié du XXe siècle. Elles n’ont été utilisées que deux fois, anéantissant pour l’exemple les populations civiles d’Hiroshima et de Nagasaki. Puis elles ont été gelées dès que l’URSS s’est trouvée en mesure d’y répondre. Au lieu d’une arme pour combattre l’adversaire, « la » bombe est devenue un moyen de le dissuader de combattre. Cela permit aux deux premières puissances nucléaires, les États-Unis et l’URSS, d’offrir leur « parapluie nucléaire » à leurs alliés, qui devenaient ainsi immanquablement leurs vassaux.

Dans ce contexte, le seul moyen de se prémunir contre une frappe nucléaire, et de ces conséquences dramatiques pour l’humanité entière, était de maintenir un équilibre des forces nucléaires entre les deux « Grands ». La crise des missiles de Cuba, abusivement présentée dans les États occidentaux comme un coup de force de l’URSS qui faillit mener à la guerre nucléaire, est un exemple idéal-typique de l’élaboration de cet équilibre de la terreur. En réalité, le déploiement de missiles nucléaires par Moscou à Cuba était une manœuvre pour pallier au déséquilibre introduit par l’installation d’armements similaires en Turquie par Washington [1]. Au même moment, les États-Unis s’apprêtaient à confier le feu nucléaire à l’Allemagne fédérale. Après des démonstrations publiques de force de part et d’autre, le Nikita Khroutchev indiqua que « l’URSS ne [voulait] pas la guerre et [proposa] le démantèlement des bases militaires à l’étranger. En échange de la base soviétique de Cuba, les États-Unis devraient démanteler leur système de sécurité en Europe et en Asie » [2]. Cette déclaration aboutit à l’ouverture immédiate de négociations entre Washington et Moscou, bouclées en moins d’une semaine : « le 27 octobre 1962, les deux super-Grands convinrent que l’Union soviétique retirerait ses armes nucléaires de Cuba (et que les États-Unis n’en profiteraient pas pour attaquer l’île). En échange, les Américains ne braqueraient plus sur Moscou les missiles atomiques déployés en Turquie » [3]. Incarnation parfaite de cette recherche d’un équilibre négocié, les deux pays décidèrent, à cette occasion, d’installer le fameux « téléphone rouge » entre la Maison-Blanche et le Kremlin.

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Docteur Folamour : une parodie
d’Albert Wohlstetter (beau-père
de Richard Perle) par Stanley
Kubrick.

Pourtant, cet exemple ne doit pas masquer une réelle volonté, de la part de certains responsables états-uniens, de recourir à l’armement nucléaire dans des conflits périphériques. Ainsi, le général Douglas MacArthur préconise-t-il l’emploi de la bombe contre les communistes coréens en pariant que l’URSS ne ripostera pas. Bien qu’il ait été immédiatement démis de ses fonctions, le courant qu’il représente est toujours actif au Pentagone. D’autres envisagent même la confrontation directe, autour du théoricien de la Rand Corporation, Albert Wohlstetter, qui inspirera le personnage du Docteur Folamour (Dr Strangelove).

Désarmement proportionnel et non-prolifération

Dans la pratique, l’instinct de survie a prévalu. « La » bombe est devenue si dissuasive qu’elle a interdit aux deux super-puissances de se faire la guerre et qu’elle les a même dissuadé de l’utiliser contre des tiers.

Devant l’ampleur de la menace que faisait peser une guerre nucléaire sur tous, des tentatives de contrôle de la course aux armements ont été réalisées tout au long de la Guerre froide, particulièrement à partir des années 1960. Le 14 février 1967, le traité de Tlatetlolco prévoit, outre l’établissement d’une zone dénucléarisée, le renoncement des pays signataires à l’arme nucléaire. Le contrôle de l’absence d’armement nucléaire est confié à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), créée à cette occasion. Le 1er juillet 1968, le Traité de non-prolifération (TNP) reconnaît comme « États de statut nucléaire légal ceux qui, avant le 1er janvier 1967, ont réalisé des essais prouvés » [4]. Il s’agit des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU : les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la Chine et la France. Dans les années 1970, Washington et Moscou engagent des négociations diplomatiques afin de parvenir à une réduction de leur arsenal nucléaire. C’est ainsi que sont signés, en 1972, le Strategic Arms Limitation Treaty I (SALT I) et le traité AntiBallistic Missile (ABM). Le 8 décembre 1987, c’est le Traité de Washington qui élimine, en théorie, tous les missiles de 5 000 à 5 500 kilomètres de portée.

Dissuader une menace asymétrique

Après l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis modifient leur doctrine nucléaire. Désormais, elle n’est plus destinée à équilibrer la puissance rivale et à la dissuader d’attaquer, mais à élargir l’arsenal disponible pour multiplier les options stratégiques face à des puissances non-nucléaires.

Cette position est exprimée pour la première fois en 1994, dans la Nuclear Posture Review. Ce document, qui évalue les forces en présence, la nature de la menace et les politiques militaires à mettre en œuvre pour y faire face, établit un constat en cinq points :
- Premièrement, les armes nucléaires ont, depuis la fin de la Guerre froide, un rôle bien moindre. En effet, la menace d’une frappe nucléaire soviétique a disparu, et l’ensemble des puissances nucléaires sont des alliés (France, Grande-Bretagne, Israël, Pakistan) ou non-agressives (Chine, Russie)
- La première conséquence de ce constat est que les États-Unis ont désormais besoin d’un arsenal nucléaire plus réduit que pendant la Guerre froide.
- Cependant, et c’est le troisième point, « il existe de grandes incertitudes sur l’avenir, particulièrement dans les nouveaux États indépendants [de l’ancienne URSS] ». Les États-Unis doivent donc rester vigilants et limiter cette incertitude.
- Quatrièmement, les États-Unis n’ont pas une posture de dissuasion purement nationale : leur protection s’étend à leurs alliés.
- Enfin, les États-Unis souhaitent continuer à fixer les critères les plus exigeants en matière de contrôle de la sécurité nucléaire.

La Nuclear Posture Review affirme donc que les États-Unis « conserveront les forces stratégiques nucléaires suffisantes pour dissuader tout dirigeant étranger hostile ayant accès aux armes nucléaires stratégiques d’agir contre nos intérêts vitaux et pour le convaincre que le fait de chercher une domination nucléaire est vain ». Cette politique est mise en œuvre dans la Presidential Decision Directive 60 signée en novembre 1997 par Bill Clinton. Elle laisse la place à une interprétation assez large. Sur le plan stratégique, les États-Unis autorisent le ciblage d’États « parias » ayant un « accès potentiel » aux armes nucléaires. Mieux, pour la première fois, la directive prévoit l’utilisation d’armes nucléaires sur le champ de bataille, si les troupes états-uniennes venaient à subir une attaque chimique ou bactériologique.

C’est le début du concept fourre-tout d’« armes de destruction massive ». On met sur le même plan les bombes atomiques de dernière génération, les gaz de combat de la Première Guerre mondiale et les empoisonnements bactériologiques, alors que leurs capacités et leurs usages sont totalement différents.

Le document classifié muscle le discours des responsables états-uniens. Ainsi, en janvier 1998, lorsque le porte-parole du Pentagone, Kenneth Bacon, est interrogé sur la réponse possible des États-Unis à une attaque à l’anthrax de l’Irak, il répond que Washington « n’envisage ni n’exclue » aucune arme particulière. L’interdiction de recourir aux armes nucléaires contre des puissances non-nucléarisées a donc vécu. Le président de la Douma russe, Gennady Selezyov, déclare, en réaction, que « la menace réelle d’un recours aux armes nucléaires » pourrait mener le monde « au bord de la Troisième Guerre mondiale ». Interrogé par le ministre des Affaires étrangères Evgueni Primakov, l’ambassadeur états-unien à Moscou, James Collins, fait publier un communiqué dans lequel on peut lire que les États-Unis « n’ont pas le dessein, ni l’intention, d’utiliser des armes nucléaires contre l’Irak ». Mais l’ambiguïté n’est pas totalement levée : le texte officiel indique en effet que « nous n’écartons pas par avance une seule de nos capacités militaires disponibles dans uns situation où [les États-Unis], nos alliés ou nos troupes seraient attaqués par des armes chimiques ou biologiques ». La conclusion est encore plus ambivalente : « Nous sommes capables de susciter une réponse dévastatrice sans recourir aux armes nucléaires. Néanmoins, nous n’écartons par avance aucune de nos capacités militaires disponibles ».

Il ne s’agit là que d’un communiqué officiel de l’ambassade états-unienne à Moscou, et non du contenu de la directive présidentielle. On peut toutefois y voir la consécration d’un infléchissement de la doctrine militaire états-unienne, puisque ce communiqué se fait l’écho des propos tenus par William Perry, secrétaire à la Défense du président Clinton, en avril 1996. Interrogé sur la découverte d’une usine d’armement chimique en Libye, ce haut responsable états-unien avait ainsi déclaré : « Si des nations venaient à attaquer les États-Unis avec des armes chimiques, alors elles devraient craindre les conséquences d’une réponse de n’importe quelle arme de notre arsenal (...) Nous pourrions effectuer une réponse dévastatrice sans recourir aux armes nucléaires, mais nous ne renoncerons pas à cette éventualité » [5].

Par ailleurs, Washington a déjà abandonné son auto-prohibition de frapper avec des armes nucléaires des pays non nucléarisés : ceux-ci doivent, en plus de ne pas disposer du feu atomique, être des signataires du Traité de Non-prolifération et ne pas être alliés avec un État nucléarisé. Ce qui restreint considérablement le champ de l’interdiction. L’Irak, en effet, peut être considéré à la fois comme un « mauvais élève » du TNP, voire comme un allié de la Russie ou de la France, deux pays qui disposent de la bombe atomique. C’est également le cas de la Corée du Nord ou de l’Iran. Le champ des possibles s’élargit pour les faucons états-uniens partisans de l’éradication des « États-voyous » par vitrification nucléaire.

Des bombes nucléaires tactiques

À l’époque, les analystes considèrent que Washington modifie en profondeur sa doctrine stratégique afin de mieux faire étalage de son hégémonie militaire. En réalité, le Pentagone œuvre déjà à l’époque à l’élaboration d’armes nucléaires tactiques, c’est-à-dire utilisables directement sur le champ de bataille. Au cœur du programme, le recours à l’uranium appauvri pour les munitions et le blindage des véhicules, mais aussi la conception de mini-bombes nucléaires (dites mini-nukes), qui permettraient de détruire les bunkers sous-terrains.

Ce programme connaît un nouveau coup de fouet avec le retour, en janvier 2001, d’une administration républicaine à la Maison-Blanche, sous la présidence de George W. Bush. Les événements du 11 septembre, qui permettent dans un premier temps de relancer les projets d’arme spatiale [6], permettent à Donald Rumsfeld de présenter un rapport officiel périodique intitulé Révision quadriennale de la défense, qui contient la stratégie de son ministère pour la durée du mandat présidentiel [7]. Dans ce rapport, une annexe secrète, dont l’existence a été révélée au Congrès, le 10 janvier 2002, par une lettre de Donald Rumsfeld, s’intitule Révision de la posture nucléaire [8]. Selon le secrétaire à la Défense, la dissuasion doit désormais être pensée en terme sde capacités, c’est-à-dire des différentes formes d’utilisation.

La nouvelle doctrine de dissuasion états-unienne doit donc reposer sur trois piliers : la possibilité de frappes offensives (y compris nucléaires), les moyens de défense active et passive (les systèmes anti-missiles et autres) et la capacité d’adaptation et de reconstitution des forces de défense. Comme l’analyse William M. Arkin dans le Los Angeles Times [9], l’intérêt de ce discours c’est de ne plus considérer la bombe atomique comme l’arme ultime, mais comme une arme « conventionnelle » qu’il ne faut pas hésiter à employer. Pire, toujours selon William M. Arkin, la Révision de la posture nucléaire étudierait l’usage de l’arsenal nucléaire contre la Russie, la Chine, l’Irak, l’Iran, la Corée du nord, la Libye, la Syrie, voire contre des États arabes soupçonnés de menacer la sécurité d’Israël.

Cette volonté affichée de recourir au feu nucléaire, non plus seulement comme moyen stratégique de dissuasion, mais comme arme sur le champ de bataille, a conduit l’administration Bush à lancer un important programme de développement d’armes nucléaires tactiques, dites mini-nukes. Leur intérêt, selon leurs partisans du Pentagone, résiderait dans leur capacité à détruire les bunkers sous-terrains utilisés notamment par l’armée de Milosevic au Kosovo, ou encore les bases secrètes d’Al Qaïda enfoncées dans les montagnes afghanes, sans pour autant provoquer d’importantes retombées radioactives mortelles dans la zone visée. Un argument réfuté par des experts militaires, qui affirment que les progrès effectués en physique des explosifs permettent d’ores et déjà de détruire de tels objectifs avec les armes conventionnelles disponibles. Selon eux, les difficultés de l’armée états-unienne à atteindre les bunkers sont plus liées à son incapacité à localiser ses cibles qu’a un manque d’efficacité de l’armement utilisé. De plus, une étude publiée par la F.A.S. (Fédération des scientifiques États-uniens) [10] démontre sans difficulté l’absurdité de telles armes : la capacité des ogives pénétrantes les plus perfectionnées, par exemple la bombe B61-11, à enfouir profondément une charge nucléaire d’une puissance égale à ne serait-ce qu’un pour cent de celle de la bombe d’Hiroshima, est loin d’être suffisante. Les plus efficaces ne pénètrent que de 30 pieds dans le sol, alors qu’il leur faudrait atteindre au moins 230 pieds pour que l’explosion nucléaire soit totalement contenue et que des retombées radioactives massives soient ainsi évitées. Il n’existe pas, et il n’existera pas dans un futur proche, d’ogives pouvant atteindre une telle profondeur sans endommager gravement les systèmes de détonation nucléaire.

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Los Alamos, son laboratoire de recherche nucléaire, et ses 10 000 employés qui ont échappé au chômage grâce au programme tactique de George W. Bush.

Une double utilité

Comment peut donc s’expliquer l’entêtement des responsables de la Défense à développer ce nouveau type d’armes ? Dans un rapport présenté au Congrès, la CIA évaluait à plus de 1400 le nombre de cibles souterraines à l’échelle de la planète, accréditant encore un peu plus la réalité de la menace. Deux mobiles peuvent expliquer cette volonté du Pentagone :

D’une part, le développement de mini-bombes nucléaires satisfait grandement les intérêts des laboratoires d’armement nucléaires, tels que le Lawrence Livermore National Laboratory ou le Los Alamos National Laboratory [11]. Or les liens entre l’administration Bush et le complexe militaro-industriel ne sont plus à démontrer [12].
Au début des années 90, après l’effondrement du bloc soviétique et les premiers accords de réduction de l’arsenal nucléaire stratégique, on envisage de fermer l’un des deux laboratoires. Immédiatement les premières voix en faveur d’un tel programme se font entendre. Été 91 : une équipe de scientifiques de Los Alamos remet un rapport au Defense Science Board intitulé Utilisations potentielles d’armes nucléaires de faible puissance dans le Nouvel Ordre Mondial.
Conséquemment le général Lee Butler, alors en charge du Strategic Air Command, crée un groupe de travail sur la dissuasion, que président l’ancien secrétaire de l’Air Force Thomas Reed et le Colonel Michael Wheeler. Ils y associent un étonnant panel de personnalités : on y trouve pêle-mêle John Deutch, futur assistant au secrétariat à la Défense et directeur de la CIA ; Fred Iklé, ancien assistant au secrétariat à la Défense et co-président de la Commission Wohlstetter ; l’actuelle conseillère pour la sécurité nationale Condoleezza Rice ainsi que le futur directeur de la CIA James Woolsey [13].
Presque simultanément, dans un article de Strategic Affairs paru à l’automne 1991 et intitulé « Countering the Threat of the Well-armed tyrant » (« Parer à la menace d’un tyran bien armé »), deux analystes du laboratoire de Los Alamos, Thomas Dowler et Joseph Howard II, expliquent que les États-Unis n’ont pas de réponse appropriée face à un dictateur faisant usage d’armes chimiques ou biologiques contre les troupes U.S. ; avoir recours aux armes nucléaires les moins puissantes aurait un effet dévastateur et donc « auto-dissuasif ». L’article argumente ainsi que « (...) des armes nucléaires de très faible puissance pourraient constituer une riposte efficace pour contenir l’ennemi lors d’une telle crise, sans pour autant violer les règles de la proportionnalité des forces ». Manifestement les avocats du programme de mini-nukes s’appuyaient, lors de la Guerre du Golfe, sur les craintes que « la quatrième armée du monde » (dixit Dick Cheney, secrétaire à la Défense d’alors) de Saddam Hussein utilise des armes chimiques et biologiques contre les forces de la Coalition, afin d’obtenir les crédits nécessaires au programme.

Deuxièmement, l’annonce de la mise en œuvre prochaine de telles armes pourrait inaugurer un nouveau type de dissuasion « du fort au faible ». En effet, le recours à l’arme nucléaire « conventionnelle », par le biais de missiles balistiques, a perdu en crédibilité et donc en potentiel de dissuasion. À l’inverse, menacer les États non nucléarisés de « frappes nucléaires limitées » pourrait renforcer l’hégémonie militaire états-unienne sur le champ de bataille et dissuader les ennemis de Washington de recourir à des armes de type bactériologique et chimique.

Une idée reprise, en décembre 2002, dans un nouveau document publié sur le site de la Maison-Blanche et intitulé National Strategy to Combat Weapons of Mass Destruction. Le rapport souligne que les États-Unis se réservent le droit de riposter par tous les moyens disponibles, notamment nucléaires, en cas d’attaque chimique, biologique, nucléaire ou radiologique contre eux, contre leurs forces déployées à l’étranger ou contre des pays amis et alliés. S’il ne faut pas écarter la part de bluff que constituent ce type de déclarations officielles, il ne faut pas non plus pour autant sous-estimer le caractère belliciste de certains des plus virulents faucons de l’administration Bush. Peu après les attentats du 11 septembre, Thomas Woodrow, ancien officier de la Defense Intelligence Agency, préconisait l’utilisation d’armes nucléaires tactiques contre les camps de Ben Laden. Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint à la Défense, déclarait que le Pentagone n’hésiterait pas, si besoin, à abattre « un très gros marteau », capable de « liquider les États qui soutiennent le terrorisme ». À l’époque, la liste de ces États, établie par Donald Rumsfeld, comprenait près de soixante pays [14].

L’organe créé la fonction

Cependant, à supposer que les mini-nukes ne soient pas destinées à un véritable usage tactique, mais à être des menaces dissuasives au plan stratégique pour des États non-nucléaires, elles ne seront crédibles que si on les utilise au moins une fois, pour démonstration. D’autant que chacun commence à se demander si elles existent vraiment ou si toute cette affaire n’est qu’un épouvantail à moineaux.

Lors de l’attaque de l’Irak, certains membres de l’état-major préconisèrent d’utiliser de mini-bombes nucléaires contre la population pour créer un sentiment d’hébétude et de domination totale. C’est la théorie du Shock and Awe (choquer pour se faire respecter). La guerre aurait alors été une démonstration de force à l’intention de l’ensemble du monde arabo-musulman, comme les explosions d’Hiroshima et Nagasaki avaient été décidées pour impressionner l’URSS et non pas pour abattre le Japon [15]. George W. Bush a renoncé à ce projet, d’une part parce que le terrain s’y prêtait mal, et d’autre part parce qu’il a choisi de présenter cette campagne comme une « libération » de l’Irak. Pour les faucons, ce n’est que partie remise : le règne de la terreur sur les États non-nucléaires pourrait succéder à l’équilibre de la terreur face à l’URSS.

[1] Cet épisode est relaté dans Affaires Atomiques, de Dominique Lorentz, éditions les Arènes, 2001.

[2] Atlas des Relations internationales, sous la direction de Pascal Boniface, Hatier, 1997.

[3] Affaires atomiques, op.cit.

[4] USA : Echec et Mat ?, par le Général Henri Paris, Jacques-Marie Laffont Éditeur, 2004.

[5] « U.S. Nuclear Policy : Negative Security Assurances », Arms Control Association, mars 2002.

[6] Voir « Une "divine surprise" pour Donald Rumsfeld », Voltaire, 14 décembre 2001.

[7] Quadrennial Defense Review Report, US Department of Defense, 30 septembre 2001.

[8] Une copie de la lettre est disponible sur http://www.defenselink.mil/news/Jan....

[9] « Secret Plan Outlines the Unthinkable », par William M. Arkin, Los Angeles Times, 10 mars 2002.

[10] « Low-Yield Earth-Penetrating Nuclear Weapons », par Robert W. Nelson, Journal of the F.A.S., janvier/février 2001.

[11] « Mini-Nukes, the New Threat », par Cristina Hernández, Tierramerica, 19 janvier 2004.

[12] Voir « Le Carlyle Group, une affaire d’initiés », Voltaire, 9 février 2004.

[13] « The Ghost of Bertrand Russell Stalks Cheney-Rumsfeld Pentagon », par Jeffrey Steinberg, Executive Intelligence Review, 7 mars 2003.

[14] « Attack Bolsters Nuke Lite Lobby », par Jeffrey St. Clair et Alexander Cockburn, Counterpunch, 18 septembre 2001.

[15] « Donald Rumsfeld ’n’exclue pas’ l’expérimentation de mini-bombes nucléaires sur les cobayes irakiens » par Thierry Meyssan, Voltaire, 17 février 2003.