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« Choquer pour se faire respecter »

Rumsfeld « n’exclut pas » l’expérimentation de mini-bombes nucléaires sur les cobayes irakiens

Selon le président George W. Bush, la libération du peuple irakien de la dictature de Saddam Hussein serait un des objectifs de guerre des États-Unis. Cette assertion est contredite par les choix stratégiques et tactiques de l’état-major interarmes qui envisage d’expérimenter de mini-bombes nucléaires. La nouvelle doctrine militaire états-unienne est le « Shock and Awe » (« choquer pour se faire respecter »). Inspirée des bombardements de Guernica, Dresde, Tokyo, Nagasaki et Hiroshima, son principe est d’infliger à l’ennemi une souffrance massive et brutale qui le laisse hébété et convaincu qu’aucune résistance n’est possible.

| Paris (France)
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Au cours des deux dernières années, c’est-à-dire depuis la prise de pouvoir de l’administration Bush, l’état-major interarmes a progressivement adopté une nouvelle doctrine stratégique et tactique et l’a partiellement mise en œuvre lors de la campagne d’Afghanistan. Cette doctrine repose sur deux idées principales : la prévention de l’émergence de nouveaux compétiteurs et le « Shock and Awe » (« Choquer pour se faire respecter »).

Peu après la Première guerre du Golfe, les États-Unis tirèrent les leçons de l’effondrement de l’URSS et de leur capacité à conduire une coalition mondiale. Ils en conclurent qu’ils étaient devenus l’unique hyper-puissance et qu’ils pouvaient ambitionner de le rester s’ils empêchaient toute autre concurrent de se développer. Ce principe, qui implique notamment le droit aux frappes préventives, fut théorisé, à la demande du secrétaire à la Défense de l’époque (aujourd’hui vice-président) Dick Cheney. Il donna lieu, le 18 février 1992, à un rapport d’un groupe de travail ad hoc, composé de Paul Wolfowitz (actuel n°2 du Pentagone), Lewis Libby (actuel directeur de cabinet de Cheney), Eric Edelman et Zalmay Khalilzad (actuel représentant spécial pour l’Irak). Il fut brocardé par le sénateur Alan Cranston qui le qualifia de « politique du gros bonnet ». Abandonnée par l’administration Clinton, cette idée fut remise au goût du jour pendant la campagne électorale présidentielle par les Bush, via le Project for a New American Century.

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Guernica, la fresque de Picasso qui décore la salle de presse des Nations Unies à New York, est masquée d’un drap bleu depuis le 27 janvier 2003, à la demande de John Negroponte, ambassadeur des États-Unis. Il eut été dommageable, sur le plan de la communication, que Son Excellence annonce le bombardement de l’Irak aux télévisions internationales avec un tel symbole en toile de fond. En effet, la nouvelle doctrine militaire états-unienne, « choquer pour provoquer le respect », est inspirée de la destruction de la ville de Guernica par l’aviation nazie.

Le second principe de la nouvelle doctrine militaire, est le « Shock and Awe » (littéralement : « choquer pour se faire respecter »). L’idée est d’infliger à l’ennemi une souffrance massive et brutale qui le laisse hébété et convaincu qu’aucune résistance n’est possible. Dans une telle optique, ce n’est pas tant l’importance des destructions qui importe que la terreur qu’elles inspirent. Il s’agit d’inculquer un comportement à une population, comme les béhavioristes ont appris à inculquer des comportements à des individus soumis à des chocs électriques. Le Shock and Awe a été théorisé, en 1996, par Harlan K. Ullman (professeur de Colin Powell au National War College) et James P. Wade, dans un livre homonyme publié en 1996. Ils s’y référent explicitement au blitzkrieg hitlérien et aux bombardements atomiques de Truman.

Ces exemples appellent quelques commentaires. D’abord Ullman et Wade considèrent comme allant de soi que le « choc » ne peut être que la conséquence d’un bombardement spectaculaire. La première expérience aérienne du blitzkrieg fut le bombardement de la ville basque de Guernica, le 26 avril 1937. Hitler avait choisi comme cible une petite ville sans importance stratégique, mais jouant le rôle de symbole culturel. En une journée, il rasa 70 % des constructions, tuant le tiers des habitants. Les États-Unis reprirent cette stratégie à leur compte, lors de la destruction de Dresde, puis de l’incendie de Tokyo.

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D’autre part, pour être suffisamment convaincant le « choc » doit avoir un aspect spectaculaire et innovant. C’est pourquoi, lorsque Truman voulut intimider Staline et lui faire comprendre qu’il ne pourrait pas exploiter à son profit l’effondrement du nazisme, il décida de procéder à une démonstration de force au Japon. Il accepta donc la capitulation du Reich, le 8 mai 1945, mais refusa celle du Japon, pourtant exsangue. Il réunit le « Comité des cibles », refusa de lancer la bombe atomique sur la baie de Tokyo, qui n’était pas assez peuplée, et ordonna les démonstrations sur Hiroshima et Nagasaki. Ce n’est qu’après ces crimes de guerre qu’il accepta la reddition nippone.

Aujourd’hui, la question se pose donc d’employer des moyens nouveaux pour crédibiliser le « choc ». L’état-major interarmes étudie la possibilité de recourir à des armes nouvelles contre des cibles blindées et profondément enterrées (Hardened and Deeply Buried Targets - HDBTs) : de mini-bombes nucléaires. Le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, a autorisé l’usage tactique de l’arme atomique (c’est-à-dire l’usage de bombes de faibles puissances sur un champ de bataille à distinguer de la dissuasion stratégique par usage de bombes à forte puissance) dans un document partiellement déclassifié, la « Révision de la posture nucléaire » (« Nuclear Posture Review » - NPR). La partie encore secrète du document a été transmise à quelques membres du Congrès et a fuité dans le Los Angeles Times. Elle autoriserait explicitement l’usage de mini-bombes nucléaires contre divers États, dont l’Irak.

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Ce projet a d’abord été nié par l’administration Bush, avant que ses conséquences en matière de modification de l’arsenal nucléaire ne soient évoquées par Donald Rumsfeld devant la National Defense University. Ce projet a été publiquement critiqué par le sénateur Kennedy pour qui l’abandon de la doctrine de dissuasion provoquera inévitablement la dissémination de l’arme atomique. Il a implicitement été confirmé par Donald Rumsfeld lors d’une audition par le Congrès au cours de laquelle il a déclaré ne pas exclure cette option. A contrario, le secrétaire d’État britannique en charge du développement international, Clare Short, a publiquement déclaré qu’elle s’opposerait à toute implication du cabinet Bush dans la réalisation de ce projet.

Selon nos informations, l’état-major interarmes n’aurait pas encore arrêté de décision. En effet, quelle que soit la zone irakienne où des bombes atomiques tactiques pourraient être utilisées, des retombées radioactives pourraient être déplacées par les vents. Elles seraient susceptibles de dériver vers le Koweït où sont massées les troupes US. D’autre part, l’Army, qui devrait être en charge de l’occupation de l’Irak pendant au moins deux ans, ne souhaite pas affronter une population rendue hostile de cette manière. L’état-major recherche donc des conditions d’utilisation circonscrites et maîtrisables, ainsi que le laissait entendre une récente tribune du général Horner, qui fut le postfacier de Shock and Awe.

Quoi qu’il en soit, la stratégie du Shock and Awe qui a pu se montrer efficace pour stopper l’entreprise expansionniste d’un État militarisé (comme le Reich nazi et le Japon impérial), n’a aucun sens pour libérer une population opprimée comme les États-Unis prétendent vouloir le faire en Irak. On ne construit pas une démocratie sous le feu atomique.

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