En cas d’élection de John Kerry, les relations franco-américaines s’amélioreront dans la présentation, dans le style, mais je ne partage pas l’idée que la politique de George W. Bush est une aberration temporaire. Ce qui est en route aux Etats-Unis, ce n’est pas le néo-conservatisme, mais le nationalisme : la restauration de la liberté de manœuvre des États-Unis, la défiance envers les organisations internationales, la volonté d’assurer la supériorité de la puissance américaine. En cas d’élection de Kerry, cette tendance se poursuivra. Dans ces conditions, nos relations avec les États-Unis ne s’amélioreront que si nous changeons.
Plutôt que de mener la guerre en Irak, j’aurai préféré que les États-Unis terminent ce qu’ils ont amorcé en Afghanistan. Toutefois l’attitude de la France m’a heurté car en choisissant de taper frontalement sur les États-Unis, on n’a pas empêché la guerre et on a fait éclater le front européen. D’autre part, l’élimination du régime de Saddam Hussein, quelles que soient les difficultés actuelles, ouvre la possibilité d’un autre futur pour le peuple irakien. Il convient de donner à l’ONU les moyens de participer à ces développements. Nous devons cesser de ne veiller qu’à la stabilité des régimes en place dans le monde arabo-musulman, cela donne ce que l’on sait : la tentation de l’intégrisme. Les Américains, c’est vrai, s’y sont mal pris, mais nous ne pouvons pas, de notre côté, nous en tenir à la conservation de l’existant. Moi, je n’attends qu’une chose : que l’Europe articule son projet à elle.

Source
Le Monde (France)

« Trois questions à Pierre Lellouche », par Pierre Lellouche, Le Monde, 16 octobre 2004. Ce texte est adapté d’une interview.