Depuis une vingtaine d’années, l’homosexualité est devenue un sujet de télévision à part entière. D’abord furent créées les émissions-débats : Pour ou contre l’homosexualité ? Puis furent inventés les reality-shows : Les conflits familiaux vécus par les homosexuels. Deux genres artificiels, qui ne décrivent pas la réalité, mais mettent en scène des clichés à des fins idéologiques particulières.

Les débats

La première grande émission-débat fut une soirée des Dossiers de l’écran en 1975. Elle s’ouvrait sur la diffusion des "Amitiés particulières", un film médiocre d’après le roman de Roger Peyrefitte. Sur le plateau avaient été réunis des homosexuels militants, des hétérosexuels homophobes, et l’inévitable arbitre médical. Le choix des intervenants induisait la problématique du débat et orientait a priori les réponses des téléspectateurs. On allait évidemment discuter sur le thème "Pour ou contre l’homosexualité", et un arbitre prétendument objectif allait trancher sous couvert de science médicale. Rappelons qu’à cette époque l’Organisation mondiale de la santé et le ministère français de la santé considéraient l’homosexualité comme une maladie mentale. Parmi les homophobes de service se trouvait le député Mirguet, auteur du célèbre texte de loi définissant l’homosexualité comme "un fléau social". Même si, sur la pression des militants gais (Jean-Louis Bory, Yves Navarre, Roger Peyrefitte), la composition du plateau fut légèrement modifiée, le principe de ces débats biaisés était posé. On avait accepté des discussions morales sur l’identité des homosexuels. Les téléspectateurs auraient-ils protesté si l’on avait organisé des débats "Pour ou contre la négritude" ?

Plusieurs remarques s’imposent. Dans ces débats l’orientation sexuelle des intervenants détermine leur position idéologique. Chacun prêche pour sa chapelle. Les hétérosexuels affirment que les homos sont en fait des hétéros pervertis. Tandis que, dans la mesure du possible, on donne la parole à des militants gais comme Roger Peyrefitte selon lesquels tout hétérosexuel est un homo qui s’ignore. Les arguments sont alors absents du débat, qui devient passionnel et irrationnel.

Un bon filon pour donner du punch à ce spectacle consiste à traiter la moralité de l’homosexualité sous l’angle religieux. A Ciel mon mardi, Christophe Dechavanne invite l’Abbé Laguerie, passionaria du mouvement intégriste. Grand Guignol assuré. A Stars à la barre (A2) c’est une communauté catholique charismatique que Daniel Billalian invite pour brandir les anathèmes contre le démon.

Une autre possibilité est de traiter la morale sous l’angle médical. Dans les années 70 le rôle était dévolu au Dr. Eck, proche du Vatican. Dans les années 80, c’était le Dr. Amoroso, proche du Front National. Aujourd’hui le rôle est tenu par le Dr. Zwang, membre du Club de l’Horloge, de Nouvelle école, et autres cercles fascisants. Après avoir qualifié l’homosexualité de maladie mentale, le discours s’est fait plus raffiné. Ainsi Gérard Zwang la présente-t-il, non pas comme un trouble de la personnalité, mais de l’instinct. Les gais seraient normaux dans l’ensemble de leur comportement, sauf en ce qui concerne leur orientation sexuelle. Le Dr. Zwang se réclame de l’école de sociobiologie (organisation de la société selon les aptitudes biologiques des individus), et des travaux du Pr. Lorenz (théoricien de l’extermination des homosexuels sous le nazisme).

Plus honnête fut le débat de La Marche du siècle (FR3). Jean-Marie Cavada avait abandonné la polémique sur la légitimité de la différence, pour discuter des difficultés d’intégration. Mais il se révéla incapable de franchir définitivement le pas. Alors que sa série ambitionne habituellement de réunir les meilleurs intervenants au plus haut niveau, il remercia deux jours avant l’émission les personnalités sollicitées, qu’il remplaça par des seconds couteaux. Ainsi il substitua Alain Royer (vice-président des Gais pour les libertés) à Gisèle Halimi (ancien député, rapporteur de la loi de dépénalisation en 1982) et déclina-t-il une proposition de contact d’un chef d’État étranger.

Ce n’est qu’en de très rares occasions que la télévision fut capable d’aborder la question gaie sans mise en cause morale, ni psychologisme. Parmi les émissions réussies citons un numéro de Culture Pub (M6) où Christian Blanchas considéra les homosexuels comme une catégorie de consommateurs parmi d’autres ; un Carnet de route (A2), que Christine Ockrent consacra à l’intégration des gais aux Pays-Bas, où elle montra leur participation civique aux débats de société ; et un plateau de La Grande famille (C+) que Martine Mauléon consacra aux homosexuels et au droit du travail.

Les organisateurs de ces émissions rencontrent aussi une difficulté pour recruter des participants. Rares sont les militants qui acceptent d’affronter des situations déséquilibrées. Aussi voit-on souvent les mêmes, avec l’effet réducteur d’une telle personnalisation. Par exemple Jacques Lemonnier, président des Gais retraités, a été l’invité de plus de la moitié de ces débats. Certains lui ont reproché de donner une image réduite de l’homosexualité, mais aucun de ceux qui lui ont fait ce reproche n’a eu le courage de le remplacer. Autre vedette incontournable : le Père Jacques Perrotti, animateur de David et Jonathan, parfois supplanté par Mgr Jacques Gaillot, dans le rôle de l’ecclésiastique chaleureux et compréhensif.

Les reality-shows

Depuis 1990, l’homosexualité fait l’objet d’un nouveau traitement télévisuel : le reality-show. Mélange d’entretiens en tête à tête, et de reportages mettant en images des situations reconstituées, il prétend faire partager aux téléspectateurs la vie privée des uns et des autres. Chacun doit pouvoir s’identifier à un personnage, se "mettre à sa place", et "mieux comprendre".

En réalité, le réalisme n’est qu’apparent. Le reality-show est une fiction traitée sous forme de reportage. Il n’y a évidemment pas de caméra pour saisir sur le vif l’intimité des gens. Et lorsqu’il y en a, ce n’est plus leur intimité. Les situations sont reconstituées. Au besoin des comédiens sont engagés pour jouer certains personnages, et compléter la mise en scène. Soit que certains des protagonistes aient refusé de se prêter à la reconstitution, soit que l’on veuille faire passer une image particulière.

C’est là que le genre tourne à la grossière manipulation. La plupart des associations gaies ont été contactées à un moment ou un autre par les équipes de Pascale Breugnot (TF1) ou Mireille Dumas (France 2). Toujours le même argumentaire : "Nous recherchons des gais et des lesbiennes qui acceptent de témoigner pour que l’on fasse comprendre aux gens que vous êtes comme tout le monde, et que ce n’est pas un drame d’avoir un homosexuel dans sa famille..." D’emblée tout est dit. Armés de bonnes intentions, les reality-shows ne sont pas des enquêtes mais des mises en scène pour "faire comprendre aux gens". Peu importe ce que sont les gais et les lesbiennes. ce qui compte c’est l’image que l’on veut donner d’eux. C’est pourquoi ces émissions ne sont pas rattachées aux unités de production d’information mais à des unités de divertissement.

D’où cette impression de "déjà vu" devant chaque nouvelle émission. Ainsi Pascale Breugnot et Bernard Bouthier n’ont pas hésité à engager des comédiens pour jouer un jeune couple gai dans un reality-show de TF1 financé par l’Agence française de lutte contre le sida. "Il fallait que les gens comprennent que les gais qui vivent en couple ont un comportement responsable face au sida". Les téléspectateurs n’ont pas été prévenus de ce "bidouillage". La même Pascale Breugnot ayant commandé une émission témoignage sur un homosexuel divorcé père de deux enfants la retira de la programmation. Le père était trop convaincant et les gens risquaient de comprendre que l’homosexualité n’est pas incompatible avec la paternité. Pour que personne ne s’avise de la déranger à nouveau avec de tels témoignages encombrants, elle joignit l’ex-épouse et déposa à ses côtés dans la procédure civile. Les homosexuels ne sont pas méchants et font de l’Audimat, mais de là à garder des enfants.

Le contrôle par le CSA et les téléspectateurs

Outre les débats et les reality-shows, l’homosexualité intervient parfois à l’écran lors de fictions ou d’émissions de variétés. Dans les années 70, l’homosexuel n’apparaissait que dans le rôle du lâche, du traître, de la folle. Aujourd’hui il peut tenir un rôle positif secondaire, par exemple dans la nouvelle série de France 2 Seconde B. Plusieurs dramatiques américaines ont également abordé positivement le sujet. Mais avec un curieux glissement où orientation sexuelle se mêle avec VIH. Comme si après avoir considéré les gais comme des malades mentaux, on ne pouvait les regarder que comme des malades du sida.

L’homosexualité est aussi un sujet inépuisable de blagues franchouillardes. Le sommet de la veulerie ayant probablement été atteint par les émissions dites "comiques" de Patrick Sébastien.

Face à ce déferlement de mauvais goût, Jean-Noèl Jeanneney, ministre de la Communication, a étendu en 1992 à la demande du Projet Ornicar les pouvoirs du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Désormais celui-ci peut prononcer des sanctions contre les chaînes qui se livreraient "à certains dérapages conduisant à la généralisation de dérisions dégradantes".

Une commission mixte a été crée par l’association de jeunes téléspectateurs "Les pieds dans le Paf" et le Projet Ornicar pour veiller à l’application de cette directive. Elle est animée par François Lepoutre, auteur d’une thèse en sciences de la communication consacrée "aux homosexuels, face aux médias et à l’opinion". Ce n’est qu’après une requête d’associations de ce type que le CSA peut émettre des recommandations, voire prendre des sanctions. En tous cas l’annonce de ce dispositif a conduit les chaînes à une relative prudence au cours des derniers mois.

Bien des aspects de l’homosexualité n’ont jamais été abordés sérieusement à la télévision, et il ne faut pas beaucoup de créativité pour imaginer des sujets innovants. Les programmateurs préfèrent néanmoins se rabattre sur les recettes traditionnelles que risquer l’originalité. Ainsi l’émission réalisée par Daniel Costelle, le pape du documentaire, sur l’Histoire de l’homosexualité n’a toujours pas été diffusée.

Didier Marie