La question de la complicité française dans le génocide des Tutsi provoque le plus souvent une violente réaction d’incrédulité et de rejet. Comment cela aurait-il été possible ? Comment des dirigeants français, honorables et respectés auraient-ils pu engager notre pays, et donc nous, Français, dans une telle abomination ? C’est donc qu’ils ne savaient pas. Cette objection, hélas, ne tient pas. Ils savaient. La déclassification des archives américaines du Pentagone a révélé que même les dirigeants américains savaient tout du génocide qui se préparait [1]. Or, ils n’étaient pas aussi impliqués que leurs homologues français au Rwanda. Ils n’avaient ni les forces militaires, ni autant d’agents de renseignements présents dans ce pays. De nombreux acteurs politiques français ont d’ailleurs reconnu qu’ils savaient tout de la pesante menace d’un génocide sur la communauté tutsi [2]. Après confrontation avec les faits, la question n’est plus posée au conditionnel mais à l’imparfait : comment ont-ils pu recevoir à l’Elysée et à Matignon les représentants de l’Etat génocidaire, au moment même où ils réalisaient l’extermination de la composante Tutsi de la population rwandaise, soit plus d’un million et demi d’êtres humains ?

Le livre de Denis Blondin, réflexion sur le racisme inhérent à notre culture, apporte une explication. Il y a dans le paradigme occidental, deux espèces humaines : Nous (les Blancs) et les Autres (les peuples de couleur, en particulier les Africains). Nous relevons des droits de l’Homme et du citoyen. Les Autres relèvent d’une autre échelle de valeurs parce qu’ils sont différents, tant du point de vue culturel que par leur nature biologique. La confusion entre les deux niveaux étant automatiquement entretenue, même si c’est le plus souvent de façon inconsciente. L’initiation à la Françafrique, passage souvent obligé pour les dirigeants français, consiste à bien s’imprégner de cette dissociation mentale. Une petite réception chez l’un ou l’autre des tyrannosaures françafricains suffit pour éliminer tous les doutes pouvant subsister : la désinvolture et le mépris avec lequel ils traitent leur propre peuple montre bien " qu’ils ne sont pas comme Nous ". Une complicité élitiste et prébendière s’établit alors sans problèmes moraux à travers une familiarité triviale où l’on se donne du " cher cousin ", voir même du " papa " [3] associant une basse flagornerie d’un côté et un mépris amusé de l’Autre.

" Si l’histoire c’est nous, les Autres finissent par revêtir une nature géographique, parce qu’ils sont perçus comme partie intégrante de l’univers approprié par les Occidentaux " nous dit Denis Blondin. Tout dans notre culture conditionne cette perception du monde. Les manuels scolaires, comme l’auteur l’a montré dans un ouvrage précédent [4], ressassent, avec souvent la meilleure volonté du monde, cette dichotomie. On y oppose en permanence les Occidentaux au reste du monde. Les Occidentaux, c’est Nous, individus, Êtres historiques, auteurs du progrès, produits de l’évolution. Le reste du monde est peuplé par les Autres, entités collectives, interchangeables, fondus dans la tribu-ethnie-collectivité-masse, Êtres géographiques et sous-développés, produit de l’adaptation au climat et au milieu. Les textes antiracistes comme ceux de l’Unesco, qui relèvent du même paradigme, dissocient de fait les " deux espèces humaines " tout en affirmant, au nom de la science et des principes moraux, à la fois leur inexistence et leur égalité. Le jugement antiraciste ne fait que rejeter dans des contradictions cachées ce que l’idéologie raciste a beau jeu de dénouer et d’affirmer clairement. Ces deux idéologies, l’antiraciste et la raciste, se rejoignent d’ailleurs précisément sur le " droit à la différence ", issue d’une même vision de la réalité.

Dans cette optique, on comprend pourquoi le déchaînement de l’horreur ne troublait pas davantage ceux qui s’étaient engagé dans une " guerre totale " contre le Front Patriotique rwandais (FPR) qu’ils assimilaient au Tutsi. Une " vraie guerre, totale et très cruelle " comme le disait avec aplomb le général Christian Quesnot, chef d’état-major de François Mitterrand [5]. Tout simplement parce que chez les Autres, et en particulier ces Autres radicalement Autres que sont pour eux " les ethnies " du centre de l’Afrique, " un génocide ce n’est pas très important " [6]. Sur place, les militaires français expliquaient aux journalistes présents qu’il s’agissait d’un " conflit interethnique " [7]. De son côté, le responsable de la cellule africaine de l’Élysée, Bruno Delaye (qui a succédé en 1992 à Jean-Christophe Mitterrand), expliquait à Alison des Forges que " chez les Africains, les massacres étaient une pratique habituelle qui ne pouvait être facilement éliminée " [8]. Pour justifier son engagement avec les organisateurs rwandais du génocide, il n’hésitait pas non plus à déclarer à la presse : " j’ai dû recevoir dans mon bureau 400 assassins et 2000 trafiquants de drogue. On ne peut pas ne pas se salir les mains avec l’Afrique " [9]. La consigne officielle était de dire qu’il faut laisser les Africains régler leurs problèmes ethniques entre eux et à leur façon. Quelle curieuse leçon de non-ingérence, pour des responsables dont le soutien aux génocidaires s’est prolongé jusqu’en 1996 et au-delà. C’est, en quelque sorte, du " droit à la différence " appliqué. C’est parce que les Noirs ou les Africains sont considérés par ces dirigeants français comme différents des Blancs ou des Européens, qu’ils peuvent les exclure si facilement des normes en vigueurs " pour Nous ". Ils peuvent ainsi conduire leur politique en les considérant avec des critères spécifiques, notamment ethniques ou raciaux, qu’ils n’oseraient jamais appliquer à leurs compatriotes. C’est aussi pour cela que des hommes politiques, y compris " de gauche " ou catholiques bon teint, des journalistes, des ecclésiastiques et des professeurs d’universités peuvent se permettre de dire des Tutsi ce que seuls les pires néonazis osent encore dire des Juifs. Le même racisme est utilisé pour nier implicitement le génocide, lorsqu’ils sous-entendent que la sophistication qu’implique un génocide serait inaccessible aux Africains [10]. La même construction idéologique en fait d’ailleurs des êtres incapables de dépasser le stade tribal ou le niveau de conscience ethnique. L’idée sous-jacente est de continuer à dissimuler le génocide sous le concept de lutte tribal et de conflits interethniques. Ainsi, on explique dans la revue Politique africaine qu’il ne s’agit que de " pogroms populaires, spontanés et aléatoires ", " une forme de jacquerie " [11]. Des nègres qui s’entretuent à coup de machettes, cela n’a rien à voir avec un génocide : " La machette d’Afrique de l’Est, la panga, n’est pas une chambre à gaz ", remarque avec perspicacité l’auteur dans le même article. De toutes façons, " ce ne sont pas les Français qui tenaient les machettes qui ont tué plusieurs centaines de milliers de Tutsi " déclarait Charles Josselin, Ministre de la Coopération [12]. L’amiral Lanxade, expliquait aux journalistes, alors même que la population civile tutsi finissait d’être exterminée : " On ne peut nous reprocher d’avoir armé ceux qui tuent. D’ailleurs les massacres ont été faits à coup de bâtons, de machettes, d’armes blanches " [13]. Cette remarque, répétée à l’envie, en appelle une autre : c’était précisément dans le cahier des charges des concepteurs du génocide. Réaliser une solution finale qui puisse s’interpréter en terme de " fureur populaire " était une condition de sa faisabilité et de son acceptation.

L’objectif était de réaliser l’extermination de la minorité tutsi en réitérant et en radicalisant les massacres précédents de la " révolution sociale hutu " de 1959. Cela permettait de faire admettre le message du " conflit interethnique " à la communauté internationale. Le choix de l’arme blanche devait avaliser la nature tribale et atavique de ces massacres, et ainsi de dédouaner les complices français qui ont fourni aux tueurs grenades, munitions et armes légères, mais précisément pas de machettes [14]. Il s’agit d’un choix opérationnel qui prend en compte les futures opérations de communication, comme celle d’Antoine Glaser et Stephen Smith, deux journalistes proches des services français : " Les bras qui ont coupé en morceaux hommes, femmes et enfants étaient rwandais. Ce n’étaient pas des bras de pantins. Ce n’étaient même pas des bras armés par nos soins. Car comble de l’horreur, pour leurs victimes, les tueurs se sont servis de machettes et non pas des armes à feu que nous leur avons livrés abondamment " [15]. Ce message, la communauté internationale devait l’agréé comme elle a agréé les autres. Les victimes du génocide devaient rejoindre ceux des précédents massacres historiques de Tutsi, englouti dans la nuit rwandaise. " Qui parle encore aujourd’hui du massacre des Tutsi de 1959 à 1965 ? " devaient penser les organisateurs de cette gigantesque tuerie et leurs complices [16].

J’écrivais dans La Nuit rwandaise : " En France, Mitterrand était contre la peine de mort.

Au cœur des ténèbres, tout est permis. " Comme le montre le travail remarquable de Denis Blondin, ce n’est pas seulement parce que les " ténèbres " devaient dissimuler leur forfait, mais surtout parce que cette complicité de génocide a été rendue possible à travers un système de pensée où se love un racisme implicite, ou si l’on veut un racialisme, inhérent à notre culture et solidement ancré dans les esprits.

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Les deux espèces humaines. Autopsie du racisme ordinaire, Denis Blondin, L’Harmattan, 1995 (col. Espaces Interculturels). Rwanda

[1] Ces documents déclassifiés sont consultables sur le site www.gwu.edu/ nsarchiv. William Ferroggiano a utilisé " The freedom of information act " qui n’a pas d’équivalent en France. Notons que la presse française s’est empressée d’en faire de gros titres en évitant de poser la question sur leurs propres dirigeants ! (par exemple : Christophe Ayad et Pascal Riché écrivaient : " Génocide au Rwanda : Washington savait ", Libération du 22 août 2001).

[2] Comme l’ambassadeur Georges Martres, qui expliqua à la Mission parlementaire d’information que " le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsi ". Audition du 22 avril 1998. Enquête sur la tragédie rwandaise (1990-1994). Tome III, page 119 (Martres a été remplacé par Marlaud en 1993).

[3] Le Monde du 9 décembre 1998 donne en pâture la lettre de l’avocat Robert Bougri à son " Papa " Omar Bongo. Voir Noir silence, pages 202-203 et 473-474, pour les commentaires rafraîchissants de François-Xavier Verschave et Norbert Zongo sur cette familiarité typique des " élites " françafricaines .

[4] L’apprentissage du racisme dans les manuels scolaires, Montréal, Agence d’ARC, 1990.

[5] " Cette guerre était une vraie guerre, totale et très cruelle " Mission parlementaire, Tome III, Auditions, pages 341 (1998).

[6] " Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas très important ", déclaration faite par le Président François Mitterrand à l’un de ses proches au cours de l’été 1994, rapportée par Patrick de Saint-Exupéry, Le Figaro du 12 janvier 1998.

[7] Pendant les fausses opérations humanitaires Amaryllis (avril 1994) et Turquoise (Juin, juillet 1994).

[8] Dans son livre Aucun témoin ne doit survivre, Human Rights Watch Africa/FIDH, Karthala, 1999. Alison Des Forges est historienne, professeur à Harvard.

[9] Le Figaro du 12 janvier 1998.

[10] Par exemple, Jean-Christophe Mitterrand, expliquant qu’une planification était inconcevable, dans son interview à la BBC, "The Bloody Tricolour", Panorama, 28 août 1995.

[11] Marc-Antoine Pérouse de Montclos, " Les séquelles d’un génocide : quelle justice pour les Rwandais ? " Politique Africaine, n° 69, mars 1998, pages 109-118.

[12] Entretien à Ouest-France du 17 octobre 1997.

[13] Déclaration faite sur Radio Monte-Carlo, rapportée dans l’Humanité du 29 juin 1994. L’amiral Lanxade était le chef d’état-major des forces armées françaises et responsable de l’opération militaire Turquoise en juin juillet 1994.

[14] La France était le principal fournisseur d’armes et d’équipement militaire au Rwanda. Voir Mel McNulty " French arms, war and genocide in Rwanda ", Crime, Law & Social Change, pages 105-129, n°33, 2000.

[15] L’Afrique sans Africains, Stock, 1994. Stephen Smith ancien journaliste à Libération écrit depuis l’an 2000 dans Le Monde et Antoine Glaser est le principal rédacteur de La Lettre du Continent. Cette proximité conceptuelle visible à travers leurs articles n’implique pas une subordination ou une obédience dont nous n’avons aucune preuve matérielle.

[16] Pour paraphraser Hitler (qui parlait des Arméniens). Discours du 22 août 1939.