L’Europe et l’avenir des relations transatlantiques

Si vous le permettez, je saisirai l’occasion que m’offre aujourd’hui cette conférence devant cette prestigieuse université pour vous présenter quelques réflexions approfondies sur les relations transatlantiques et le développement de l’Europe.

La situation actuelle nous enseigne que la question de la sécurité au XXIe siècle pour nous tous, et avant tout pour les États-Unis et l’Europe, ne peut plus être définie à l’aune des catégories traditionnelles du XXe siècle. Un totalitarisme d’un genre nouveau, le terrorisme islamiste et l’idéologie de la Djihad basée sur le mépris de l’homme, menacent la paix et la stabilité régionales et mondiales.

Son but est de renverser les structures du pouvoir dans le monde islamo-arabe, notamment dans la péninsule arabe et dans la région du Golfe, et il vise à long terme la destruction d’Israël. Il a recours aux attentats-suicides et à la terreur engendrée par la violence brutale et barbare. Sa tactique est le chaos sanglant, sa stratégie le retrait des États-Unis et de l’Occident de toute la région.

Aujourd’hui, notre sécurité est principalement menacée non pas par un seul État mais au contraire par un mouvement totalitaire d’un genre nouveau qui, ayant perdu l’Afghanistan, ne peut plus baser sa puissance sur le contrôle d’un autre État. À la différence du Troisième Reich sous les nazis, de l’Empire nippon dans la Seconde guerre mondiale et de l’Union soviétique à l’époque de la guerre froide, cette menace ne vise pas non plus les potentiels stratégiques des États-Unis et de l’Occident. Elle tend plutôt à ébranler leur moral et à déclencher des réactions qui renforcent le soutien au totalitarisme islamiste au lieu de l’affaiblir.

Cette nouvelle menace est d’envergure. Elle ne soulève plus la question du système, comme c’était le cas dans le combat contre les totalitarismes du XXe siècle, mais pire encore : elle essaye de créer un "choc des civilisations" basé sur la religion et l’appartenance culturelle, entre le monde islamo-arabe et l’Occident mené par les États-Unis.

Notre réponse devra être de même envergure. Le 11 septembre nous a fait enfin découvrir la chose suivante : au XXIe siècle, notre sécurité ne dépend plus seulement du succès de la mondialisation de la libre circulation des biens. Mais elle dépend bien plus encore de la mondialisation des valeurs fondamentales des droits de l’homme, du respect de la vie, de la tolérance religieuse et culturelle, de l’égalité de tous les hommes et femmes, de l’État de droit et de la démocratie et de la participation aux bienfaits de l’éducation, du progrès et de la couverture sociale.

La mondialisation positive est en fait la réponse stratégique au défi mortel que nous jette un nouveau totalitarisme.

Sur le plan politique, cette nouvelle mondialisation positive doit aboutir à une nouvelle conception du système étatique international, à un "nouvel ordre mondial", où la cohabitation de plus de six milliards d’hommes et plus de 190 États, avec toutes les religions et cultures différentes, doit être réglée davantage de manière pacifique que conflictuelle.

Cela englobe aussi la création d’un système de commerce mondial juste, les réponses aux changements climatiques et la protection de l’environnement mondial, la lutte contre la pauvreté et contre le SIDA et enfin l’engagement en faveur des droits de l’homme ainsi que le développement du droit international et de ses institutions.

Face à cette tâche, nous avons besoin de démocraties fortes dont les fondements reposent sur des valeurs sûres. Mais il nous faut aussi des institutions multilatérales fortes - et tout d’abord une ONU rénovée -, capables d’imposer et de maintenir cet ordre selon les normes du droit international. Car un tel ordre mondial doit reposer sur un multilatéralisme efficace, en mesure d’imposer et de faire régner la paix et la sécurité. Pour que ce multilatéralisme soit efficace, deux éléments sont indispensables : la puissance mondiale que constituent les États-Unis et l’ONU reconnue par ses 190 États membres et de ce fait essentielle en tant qu’institution-cadre. Car les Nations Unies, en dépit de tous leurs déficits, sont la seule organisation internationale à jouir du bénéfice de la légitimité à l’échelon mondial.

La sécurité acquise grâce à la coopération et à l’intégration, grâce à la participation et au progrès, deviendra au XXIe siècle tout aussi essentielle si ce n’est plus que la sécurité acquise grâce à la dissuasion et à l’endiguement.

L’Occident est sorti vainqueur de la guerre froide non seulement grâce à sa puissance stratégique mais aussi parce qu’il proposait un autre système meilleur en combinant pouvoir de contraindre ("hard power ") et pouvoir de convaincre ("soft power"), le meilleur système ayant été le facteur décisif.

Maintenant, nous avons une nouvelle fois le même défi à relever ensemble, même si cette fois, les conditions sont tout à fait différentes. Il est vital aujourd’hui, voire même d’une importance stratégique, que les nations riches de l’Occident apportent une réponse positive à la mondialisation.

Est-ce la fin de l’Occident ? Cette question qui donne le frisson est actuellement en vogue dans la presse politique. Ma réponse est claire et nette : non ! L’Occident ne serait condamné que si la communauté transatlantique, faute d’intérêts communs, n’avait plus d’avenir, et si l’Europe et l’Amérique empruntaient chacune des voies différentes.

Mais nos intérêts nous dictent exactement le contraire. Ne nous laissons pas troubler par les querelles actuelles au sein de la famille transatlantique. Dans une alliance de démocraties libres, il y a aura toujours de temps à autre des sujets de dispute qui peuvent même toucher aux questions fondamentales.

Nous ne réussirons à parer ces nouvelles menaces que si les États-Unis, le Canada et l’Union européenne, forts de leurs valeurs et intérêts communs et du succès de la tradition transatlantique des dernières décennies, s’attaquent ensemble à cette tâche stratégique en la planifiant à long terme.

C’est sur ce fondement que reposent l’intérêt transatlantique qui nous lie et la nécessité d’une nouvelle OTAN au XXIe siècle. L’OTAN demeure une des pierres angulaires fondamentales de la paix et de la stabilité. L’inverse est également valable : si nous laissons la division s’installer entre nous, les conséquences en seront des plus néfastes pour nous tous, des deux côtés de l’Atlantique.

Pourtant, à l’aube du XXIe siècle, les relations transatlantiques reposent sur deux partenaires profondément inégaux. Les États-Unis sont la seule puissance mondiale, la plus ancienne, et en même temps une démocratie continentale présente partout dans le monde qui domine presque tous les domaines du pouvoir de contraindre et du pouvoir de convaincre.

Les États-Unis sont une puissance mondiale, mais l’Union européenne est encore une puissance en devenir. Bien sûr, il y a déjà le marché commun qui comptera prochainement 450 millions d’hommes et l’euro, sa monnaie commune. Mais de l’autre côté de la balance, il y a les défaillances de croissance de l’Europe, ses problèmes démographiques, ses divisions politiques et ses faiblesses militaires. Tout cela, elle ne peut le nier.

Il n’y aura de relations transatlantiques stables que si les deux piliers de ce pont jeté au-dessus de l’Atlantique Nord sont à peu près aussi solides l’un que l’autre. Les Européens connaissent leurs déficits et savent qu’ils doivent les combler le plus vite possible et - laissez-moi ajouter ceci - et qu’ils réussiront à les combler. Car ce n’est pas un pilier européen solide qui risque de mettre l’OTAN en danger mais uniquement la faiblesse européenne. Et seul un pilier européen solide peut garantir le partenariat européen dans l’alliance transatlantique. C’est pour cette raison qu’il me semble que le renforcement de ce pilier européen, face à la situation mondiale actuelle, sert l’intérêt stratégique bien compris des États-Unis.

C’est peut-être justement à cause des faiblesses évidentes de l’Europe que l’on refuse de voir et que l’on sous-estime le changement presque révolutionnaire qu’a connu le vieux continent depuis la fin de la guerre froide. Cette nouvelle révolution européenne arrive silencieusement, sous une apparence de bourgeoisie conservatrice, sans poudre à canon ni barricades, presque sans guerre (hormis l’exception de l’ex-Yougoslavie) et en l’absence totale de répression ou de dictature. Il suffit de regarder les faits pour connaître l’enjeu européen actuel.

L’Union européenne est arrivée à un tournant décisif de son histoire. À la veille de son élargissement de dix nouveaux États membres et d’une réforme profonde de son système vers une constitution européenne, on est amené à se demander si l’Europe pourra exister en tant qu’acteur politique qui façonne la réalité internationale. L’Europe parviendra-t-elle à résoudre la contradiction fondamentale entre souveraineté nationale et intégration politique complète de l’Union ? L’Europe peut-elle devenir une puissance du XXIe siècle ?

Pour l’Europe, beaucoup, si ce n’est tout, dépend de la réponse à ces questions. Pourquoi ? En Europe, le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle furent l’époque de la constitution des États nationaux. Au XXIe siècle, les États nationaux européens, même les plus grands d’entre eux, se révéleront être trop petits et simplement pas assez performants tant sur le plan politique qu’économique.

Le thème de l’achèvement de l’intégration européenne fait l’objet de controverses. C’est une préoccupation actuelle dont on ne discute pas uniquement sur le vieux continent, mais aussi à l’Ouest de l’Atlantique. Au cours des dernières décennies, le processus d’unification de l’Europe a été suivi de près par les États-Unis, avec grand intérêt, quelquefois avec étonnement et parfois même avec scepticisme. La nouvelle et dangereuse situation politique mondiale née du 11 septembre et les débats controversés sur la guerre en Iraq ont donné une nouvelle dimension à la discussion sur le "partenaire Europe" que l’on ne saurait toujours qualifier de positive.

En Europe, on se pose donc les questions suivantes :

L’Amérique éprouve-t-elle encore un intérêt quelconque pour l’unification politique de l’Europe ? Y a-t-il de la place dans la stratégie des États-Unis pour une Europe politiquement intégrée et de ce fait pleinement capable d’agir sur le plan international ? Le regard de l’Amérique sur l’Europe a-t-il changé depuis le 11 septembre ? Et enfin, quelle importance, quelle signification les États-Unis accordent-ils aujourd’hui au partenariat transatlantique ?

Avant d’essayer pour ma part de trouver des réponses à ces questions et de parler des perspectives de la coopération euro-américaine, j’aimerais expliquer rapidement le développement historique de l’Union européenne :

L’intégration de l’Europe est la réponse à l’effondrement du système étatique européen classique au cours des deux guerres mondiales, système issu de la Paix de Westphalie de 1648. Ces guerres mondiales furent les conséquences catastrophiques d’un nationalisme et militarisme destructeur qui ruina, pour toujours, l’ancien système étatique européen.

À deux reprises, au cours du XXe siècle, le recours à l’intervention militaire et politique des États-Unis a été nécessaire pour réussir à s’opposer à l’hégémonie du Reich allemand qui menaçait l’Europe et assurer ainsi leur propre sécurité. Et pendant les cinq décennies de la guerre froide, les États-Unis défendirent l’Europe de l’Ouest et Berlin-Ouest contre la menace de l’hégémonie de l’Union soviétique.

En même temps, les interventions militaires des États-Unis en Europe, au prix de la vie de nombreux Américains, assuraient au continent européen la liberté et la démocratie. L’Allemagne démocratique, elle aussi, doit sa liberté aux États-Unis et qui plus est, aussi son unité retrouvée.

L’Europe d’aujourd’hui se base sur deux décisions fondamentales aux dimensions véritablement historiques : de la première décision prise par des hommes d’État américains résultent la présence politique et militaire américaine en Europe après 1945 et la défense de la liberté de la partie occidentale de l’Europe. Cette décision aboutit à la création de l’OTAN.

Enfin, la deuxième décision fondamentale se base sur l’idée émise par deux grandes personnalités françaises, Robert Schuman et Jean Monnet, et consistant à développer, en Europe, un nouveau système étatique qui ne repose plus sur l’équilibre des puissances mais sur l’idée de l’intégration d’États souverains et de leurs intérêts. Ce qui conduit, en 1957, au Traité de Rome et dans son sillage, à la naissance de l’Union européenne.

L’intégration économique, initiée dans l’ombre de la guerre froide, s’étendit d’abord lentement à la politique et surtout au domaine de la politique intérieure. Au lendemain de la chute du Mur, en 1989, l’Union européenne - et surtout l’Allemagne - se vit libérer d’un fardeau lourd de plusieurs décennies : la division de l’Allemagne et la séparation du continent en deux systèmes ennemis étaient surmontées.

Le retrait de l’État et de la politique, presque porté aux nues avec euphorie au début des années quatre-vingt-dix et signifiant soi-disant "la fin de l’histoire", s’avéra, nous le savons tous aujourd’hui, une pure illusion. Dans les années qui suivirent la guerre froide, la communauté des États fut de plus en plus confrontée à de nouvelles pertes de contrôle de l’ordre inquiétantes. La multiplication des crises et des zones de conflit dans de nombreuses régions du monde aggrava l’instabilité et le risque de conflits armés.

Le 11 septembre 2001 fut le point culminant de ces nouvelles menaces issues d’une perte diffuse de l’ordre dans le système politique international. Les attaques terroristes criminelles contre le gouvernement et les citoyens des États-Unis, voire contre toutes les sociétés libres, ont mis en évidence non seulement le potentiel de destruction présent en particulier dans le terrorisme islamiste et son idéologie totalitaire, mais aussi les menaces pour la paix mondiale engendrées par les conflits oubliés du présent.

À la fin de la guerre froide, l’ordre du monde avait fondamentalement changé. La confrontation globale entre les États-Unis et l’Union soviétique avait créé un ordre mondial simple, unidimensionnel englobant presque tous les conflits. Avec la chute de l’Union soviétique, ce conflit central disparut, laissant une structure diffuse, conduisant à une réalité internationale tridimensionnelle.

Les grandes puissances et leurs alliances en constituent le niveau supérieur. Les puissances régionales agissent au niveau intermédiaire et mènent leurs conflits régionaux. Le niveau inférieur de ce système international est composé d’États en dilution, de guerres civiles et de foyers de violence privée, de terrorisme. Certes, le monde d’aujourd’hui connaît encore une puissance centrale, les États-Unis, mais il ne connaît plus de conflit central à fonction structurante.

La structure de ces nouvelles menaces est aussi d’une grande importance. Haine religieuse, affrontement nationaliste, armes de destruction massive et terrorisme - chaque élément est en lui-même suffisamment dangereux et, actuellement, il est souvent à l’origine de crises dangereuses et de guerres. Si, toutefois, ces quatre éléments s’amalgament et s’amplifient, on a alors vraiment affaire à une menace stratégique d’un nouveau genre.

Avec le 11 septembre, la discussion au sujet d’un nouvel ordre mondial après la guerre froide est devenue la question essentielle de la sécurité régionale et mondiale. On ne peut plus remettre au lendemain la réponse à cette question si nous ne voulons pas courir un risque sur le plan sécuritaire dont nous ne pouvons assumer la responsabilité. C’est pourquoi, dans les relations transatlantiques également, la priorité absolue doit consister à répondre à la question du nouvel ordre mondial.

Cela a peut-être été une négligence majeure de ne pas avoir entamé cette discussion transatlantique immédiatement après septembre 2001. Peut-être aurions-nous ainsi pu éviter certaines querelles au sein de l’Alliance.

Sur cette toile de fond, il faut réévaluer la signification de l’Alliance transatlantique. Des voix sceptiques se font entendre de plus en plus fort. Le partenariat étroit entre l’Europe et l’Amérique peut-il donner la bonne réponse à la nouvelle situation internationale ? N’est-il pas même devenu caduc ?

Permettez-moi de poser la question inverse : notre monde sera-t-il plus sûr si les partenaires des deux côtés de l’Atlantique évoluent à l’opposé l’un de l’autre ? Une alliance affaiblie signifie-t-elle une sécurité accrue tant pour l’Europe que pour les États-Unis ?

Je pense que l’on doit répondre par la négative à tout cela. Dans leur lutte contre la nouvelle menace, l’Europe et l’Amérique dépendent l’une de l’autre. Nous sommes tous logés à la même enseigne, car nous voulons défendre la même cause : le maintien de la liberté et de la sécurité de nos citoyens, la sauvegarde de nos démocraties ouvertes et des droits de l’homme. Tels sont les buts que nous poursuivons toutes les deux, telles sont les valeurs que nous partageons. Et c’est pourquoi je suis entièrement persuadé que ce n’est qu’ensemble que nous pourrons relever les défis qui nous sont lancés.

Mais cela signifie aussi que nous devons nous mettre d’accord sur la manière dont nous réagissons au danger, et ceci en tant que partenaires égaux.

Nous y sommes encore parvenus en créant, après le 11 septembre, la coalition anti-terrorisme. Sur la question de la guerre contre l’Irak, une contradiction a vu le jour. Nous étions en désaccord sur la question des motifs - étaient-ils vraiment suffisants ? -, sur les conséquences de cette guerre sur la lutte contre le terrorisme international et la stabilité régionale et enfin sur la possibilité de contrôler les conséquences de la guerre.

Toutefois, en dépit de ces divergences, aujourd’hui, cette devise est toujours valable : nous devons gagner la paix ensemble. Nous sommes convaincus que pour y parvenir, le transfert de la souveraineté aux Iraquiens et le rôle central joué par les Nations Unies dans cette action seront décisifs.

Pour réussir à créer à long terme un nouveau Proche-Orient, il y a, toutefois, une autre condition indispensable : la résolution du conflit israélo-palestinien - et cela en adoptant la solution de la création de deux États, à peu près sur la base des frontières de 1967. Le chemin à suivre est la mise en œuvre de la feuille de route.

Après le 11 septembre, au sein de l’Union européenne également, nous avons négligé de nous faire une idée claire sur notre propre stratégie de politique étrangère. Nous n’avions pas de position européenne coordonnée et clairement définie pour engager le dialogue stratégique avec nos amis américains. Pour combler ce déficit, l’Union européenne travaille actuellement - d’ailleurs pour la première fois - sur une stratégie de sécurité commune qui, en principe, devrait être adoptée avant la fin de l’année. Cette stratégie repose sur une notion plus large de sécurité, une notion de sécurité allant de la prévention des crises par la voie diplomatique jusqu’aux moyens militaires utilisés en tout dernier recours.

Certes, au sein de l’Union européenne également, des considérations stratégiques gagnent de plus en plus d’importance. C’est ainsi que nous sommes plus convaincus que jamais que l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est est juste et nécessaire pour étendre la zone de stabilité, de paix et de sécurité sur notre continent. Et l’élargissement en mai prochain ne sera pas le dernier : dès 2007, la Roumanie et la Bulgarie pourraient suivre.

C’est dans ce contexte que nous considérons aussi la question de l’admission éventuelle de la Turquie à l’Union européenne. Ce sont aussi, en fin de compte, de nouveaux motifs de stratégie globale qui nous ont amenés en Allemagne à soutenir le rapprochement de la Turquie vers l’Union européenne.

Mais il y a en même temps des déficits structurels fondamentaux dans la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne qu’il faut combler. Sur ce point, je vois surtout trois faiblesses :

- sur le plan de la prise de conscience politique

- sur le plan de la mise en œuvre institutionnelle

- et sur le plan des capacités militaires.

La coordination politique et la procédure de décision au sein d’un groupe de 15 et prochainement de 25 nations aux contextes historiques et centres d’intérêts différents demeurent difficiles, ce qui est compréhensible si l’on considère l’évolution de l’Europe ; je crains seulement qu’à l’avenir, nous ne puissions plus nous permettre le processus de coordination laborieux, tel qu’il s’est fait jusqu’ici.

La mise en œuvre institutionnelle, elle aussi, doit être améliorée de toute urgence. Nous avons besoin, en Europe, d’instruments adéquats pour mettre en œuvre la politique étrangère commune.

Et nous avons besoin en Europe, cela ne fait aucun doute, de capacités militaires modernisées et renforcées si nous voulons contribuer à la sécurité collective dans le contexte de l’OTAN et d’autres partenariats.

À cet effet, nous devons accorder la priorité à un emploi approprié des ressources limitées. La création d’une agence européenne de l’armement y contribuera. En outre, ce n’est pas efficace que chacun des 15, bientôt 25 États membres, dispose de toutes les catégories d’armes et veuille s’investir de la même manière.

Au sein de l’Union européenne, il y a aussi un consensus sur le fait que la politique étrangère européenne doit devenir plus cohérente et efficace. Car parmi les États membres, l’idée selon laquelle ce n’est qu’ensemble que l’Europe peut faire face aux dangers qui la menacent fait son chemin. C’est surtout dans la Convention européenne que le thème d’une politique étrangère et de sécurité commune européenne a joué un rôle essentiel. Le projet de Constitution européenne contient des propositions directrices relatives à l’amélioration de la capacité d’action de l’Union européenne en matière de politique étrangère. Il est prévu d’établir un ministre européen des Affaires étrangères et un service diplomatique européen. Ceci améliorera de manière décisive la capacité d’action de l’Union européenne sur le plan international.

Cette discussion intense à l’intérieur de l’Europe, notamment sur les questions de sécurité, est observée par l’Amérique d’un œil suspicieux, même méfiant. D’aucuns craignent que l’institutionnalisation croissante de la politique de sécurité et de défense européenne n’engendre un dédoublement ou même un affaiblissement de l’OTAN.

Je ne peux que répéter la chose suivante : c’est exactement le contraire. L’OTAN est l’institution centrale de l’Alliance transatlantique. Personne ne veut ni ne peut remettre en cause sa signification fondamentale en tant que garante de notre sécurité. Bien davantage, une politique de sécurité et de défense européenne capable d’exercer une influence et d’agir va faire vivre le concept - d’ailleurs développé par les États-Unis - de "pilier européen de l’OTAN". Pour y arriver, les capacités de planification et de direction de l’Union européenne devront être améliorées. Nous voulons instaurer la complémentarité et non la concurrence.

L’exemple de la Macédoine nous met sous les yeux l’importance de cette complémentarité des structures de défense européennes et transatlantiques : l’Union européenne a assumé la mission militaire dans ce pays en ayant recours aux moyens et aux capacités de l’OTAN.

Cela fait presque cinquante ans que les Européens unissent leurs ressources et leurs capacités avec une efficacité croissante, également sur le plan de la politique de sécurité. Afin de relever les défis toujours grandissants de la construction des nations, ce sont les États membres et l’Union européenne qui possèdent l’expérience la plus riche et la meilleure panoplie d’outils. Aujourd’hui, l’Union européenne dispose d’un large éventail d’instruments politiques, économiques et financiers - leur utilisation sera soutenue par prochainement 25 États membres.

Au niveau mondial, l’Union européenne contribue déjà largement sur le plan militaire, à la gestion des crises et à une stabilisation à long terme. 5 400 soldats européens participent activement à la lutte contre le terrorisme international. En Afghanistan, l’Union européenne met 5 000 soldats à disposition de la FIAS (Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan) et de l’opération "Liberté immuable". Avec 21 100 soldats - presque quatre fois plus que les États-Unis -, l’Europe assume la part du lion dans le maintien de la paix dans les Balkans. Et dans les opérations de maintien de la paix des Nations Unies, les Européens fournissent 3 500 soldats, donc sept fois plus que l’Amérique.

Un autre exemple de l’importance de notre engagement dans la prévention internationale des crises et la stabilisation est celui de la politique de développement internationale, où l’Union européenne et ses États membres, avec 51,1% des contributions mondiales, sont de loin le plus important bailleur de fonds public - ce qui représente un investissement important, même fondamental pour la paix et la sécurité dans le monde.

La politique commerciale et financière européenne contribue, elle aussi, dans une large mesure à la stabilisation, la démocratisation et la "bonne gouvernance", par exemple par le biais d’incitations et de contrats de partenariat dans le cadre de l’Accord de Cotonou.

C’est aussi avec énergie que l’Europe s’engage dans les questions relatives à la maîtrise des armements et à la non-prolifération des armes de destruction massive.

L’exemple de l’Iran montre combien les Européens comme les Américains prennent au sérieux, de la même façon, le danger de prolifération des armes de destruction massive. Des deux côtés de l’Atlantique, nous ne nous faisons aucune illusion sur l’étendue de cette menace. C’est pourquoi il est impératif d’empêcher de futures courses mondiales et régionales aux armements et d’instaurer un régime international de maîtrise des armements, qui dispose des deux instruments : légitimité internationale et mécanismes de contrôle et de sanctions efficaces.

Si nous tenons à rendre ensemble notre monde plus sûr, il n’y a pas d’autre solution que d’avoir recours à un tel système. Je pense que les Nations Unies offrent le cadre approprié pour un tel régime.

Coopération au développement, politique financière et commerciale, politique des droits de l’homme, police et armée - il n’y a guère d’autre acteur de la politique de sécurité qui dispose d’un si large éventail de moyens pour surmonter les crises. Cette panoplie d’instruments à plusieurs dimensions est importante surtout parce que nous savons que les moyens militaires ne suffisent pas pour déjouer les nouvelles menaces.

Enfin, il ne faut pas oublier une chose : l’Union européenne est par elle-même le plus grand projet de paix européen de notre histoire. Elle a engendré, pour la première fois, une paix durable sur le continent européen.

Je l’ai évoqué plus haut : l’Europe est une "puissance en devenir". C’est justement maintenant, au moment où l’Union européenne est sur le point de devenir une Union réelle, capable d’agir sur le plan de la politique étrangère, que les exigences politiques et économiques envers ses États membres sont très grandes. Et on ne peut pas vraiment estimer combien de temps il leur faudra encore pour accomplir le double processus de l’intégration européenne : l’élargissement et l’achèvement de l’Union politique.

Ainsi, dans les semaines et les mois à venir, et surtout dans le cadre de la Conférence intergouvernementale, l’Union européenne connaîtra encore beaucoup de discussions pour savoir si et comment cette Union à 25 membres ou plus fonctionnera, comment rendre sa politique étrangère encore plus capable d’agir. Ces négociations ne sont pas faciles. Mais je suis confiant : nous parviendrons à un bon résultat. Et avant d’y parvenir, aurons-nous encore besoin de traverser quelques crises dans le processus de l’intégration européenne ? C’est l’avenir proche qui nous le dira.

Laissez-moi, en conclusion, résumer ma pensée en ces termes :

L’Amérique et l’Europe pourront relever les défis du XXIe siècle, mais elles ne pourront le faire qu’ensemble.

À cet effet, nous devons, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, considérer trois éléments de base qui sont décisifs pour affronter avec fermeté et succès les dangers du XXIe siècle.

Le premier élément est l’attachement inconditionnel des démocraties occidentales à leurs propres valeurs fondamentales : liberté, droits de l’homme, tolérance, démocratie, primauté du droit et économie sociale de marché.

Le deuxième élément est la reconnaissance et le respect d’un ordre international qui repose sur des valeurs communes, sur le droit, sur le consentement, sur la coopération et la participation. Non pas un ordre régi par la contrainte et l’absence de liberté, mais un ordre qui permette au plus grand nombre d’États et à leurs citoyens une participation politique, économique, sociale et culturelle à la gestion du monde globalisé.

Le troisième élément est constitué par la détermination politique et la capacité militaire de repousser de nouveaux dangers. Les deux composantes sont indispensables pour détruire, à jamais, des réseaux totalitaires et des idéologies habitées par la haine.

C’est dans l’alliance de ces trois éléments qui déterminent un multilatéralisme efficace que devrait se trouver la recette du succès pour nous, les démocraties occidentales. Voilà, à mon avis, les lignes directrices qui nous permettent de contribuer ensemble à la réalisation d’un ordre mondial pacifique, juste et démocratique. C’est à cet ordre que souscrivent nos deux pays, l’Amérique comme l’Europe.

Je vous remercie.