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L’arrestation de Saddam Hussein, samedi 13 décembre 2003 à Tikrit, illustre l’efficacité de la Task Force 121 et des nouvelles méthodes de contre-insurrection appliquées par la Coalition depuis le 12 novembre. Après sept mois d’atermoiements de ses collègues, il aura ainsi suffit d’un mois au lieutenant-général William « Jerry » Bokyin, qui commande l’opération « Marteau de fer », pour capturer l’ancien dictateur.

Malgré les apparences, les conséquences de cette victoire seront probablement fort difficiles à gérer pour les États-uniens, qui ont bien tort de s’en réjouir si vite.

En validant a posteriori l’attaque contre l’Irak, les Nations unies ont reconnu aux forces de la Coalition le statut d’une armée d’occupation, tel que le droit international le définit, avec les obligations qui s’y attachent. À Washington, on comparaît alors cette situation à l’occupation de l’Allemagne et du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale. On imaginait éliminer rapidement les poches de résistance de l’ancien régime et se consacrer à l’édification d’un nouvel État.

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Face aux premiers revers, la conseillère de Sécurité nationale, Condoleezza Rice, s’était hasardée à une comparaison entre la résistance en Irak et celle, résiduelle, d’un commando nazi qui poursuivit quelques escarmouches contre les Alliés après la chute du IIIe Reich. C’était tenter de se persuader que cette résistance était le fait d’une poignée d’individus déterminés, mais isolés, et refuser d’admettre qu’elle était l’expression d’une volonté populaire nationale.

On était d’autant plus convaincu de cette analyse que la rhétorique d’avant-guerre assurait qu’il s’agissait, entre autres, de libérer le peuple irakien de son tyran ; et que les services de communication avaient mis en scène devant les caméras de télévision une liesse populaire à l’occasion de la chute d’une statue de Saddam Hussein (Lire à ce sujet notre analyse du déboulonnage de la statue). Comme toujours, les premières victimes de la propagande, en sont les auteurs. À force de se répéter, la classe dirigeante états-unienne a fini par croire ses propres mensonges. C’est pourquoi, George W. Bush, après avoir solennellement proclamé la fin des hostilités, a plusieurs fois annoncé qu’on était sur le point d’en finir avec la résistance, démenti à chaque fois par de nouveaux attentats.

Face à la guérilla, et devant l’accumulation de pertes dans leurs rangs, les forces de la Coalition ont décidé, en définitive, de changer leur fusil d’épaule et de se comporter en armée d’occupation au sens de Tsahal en Palestine. Les anciens officiers qui commandèrent l’opération Phœnix au Vietnam et ceux qui conduisirent les guerres de basse intensité en Amérique latine se virent autorisés à développer en Irak leurs méthodes de contre-insurrection, comme ils s’y étaient préparés depuis trois ans (Cf. ma chronique du 13 novembre). Pour s’adapter aux particularismes irakiens, ils ont reçu des consultants militaires israéliens à Fort Bragg, traduit des manuels de Tsahal, et définit une stratégie. Désormais, les Forces spéciales états-uniennes isolent les villages suspects en les entourant de barbelés ; elles prennent en otage les familles des résistants pour les obliger à se rendre ; elles détruisent les maisons où ils ont été hébergés ; elles assassinent les leaders. Depuis trois semaines, le terrorisme des Forces d’occupation s’est abattu sur le centre de l’Irak, comme il règne depuis longtemps à Gaza et en Cisjordanie.

Cette opération a été nommée « Marteau de fer », par référence au mythe germanique de Thor et à une opération de la SS, en 1942, contre l’Union soviétique (Lire notre enquête sur l’opération « Marteau de fer »). Elle a été placée sous le commandement du très controversé général William « Jerry » Boykin, l’homme qui prétend que l’islam est une religion satanique que les États-Unis chrétiens doivent anéantir.

En changeant de stratégie dans le centre de l’Irak, la Coalition est entrée dans ses propres contradictions : comment peut-elle prétendre libérer un peuple en le terrorisant ? Si le flou a pu être maintenu quelques semaines, l’arrestation de Saddam Hussein modifie la donne. Désormais, la guerre contre le tyran est bien finie. Si les hostilités se poursuivent, ce sera contre le peuple irakien.

À Washington, on continue de nier la réalité. On s’efforce de croire que la page est tournée et que le moment est venu de juger l’ancien dictateur. Mercredi, soit quatre jours avant la capture programmée du raïs, le Conseil provisoire de gouvernement avait institué un Tribunal pour le juger avec ses partisans. La Coalition avait en effet renoncé à former elle-même un tribunal, sur le mode de celui créé par les Alliés à Nuremberg, elle avait préféré que Saddam Hussein soit jugé par des Irakiens. Cependant, les juges seront nommés par le Conseil provisoire de gouvernement, lui-même nommé par l’Autorité de la Coalition. Avocats et magistrats seront issus de l’ancien régime et n’auront aucune pratique d’un procès équitable. Ils ne pourront s’appuyer sur aucun Code de procédure, ni même de Code pénal. Ils rendront la justice au nom d’un État privé de constitution et d’indépendance.

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La Maison-Blanche doit agir avec prudence. Il lui faut organiser un procès public pour justifier son intervention, il lui faut en laisser la maîtrise apparente à des Irakiens pour donner l’illusion d’une libération, mais aussi empêcher Saddam Hussein et ses acolytes de révéler leurs vingt années de collaboration avec la CIA. On imagine ce qu’il adviendrait si le raïs venait à dévoiler le rôle des États-Unis dans son accession au pouvoir, les clauses des traités pétroliers secrets, l’achat d’armes chimiques prohibées auprès de Donald Rumsfeld (alors patron d’entreprises pharmaceutiques), l’achat de sang contaminé auprès de Danielle Mitterrand pour transfuser les blessés de la guerre contre l’Iran et les renvoyer sur le front, le financement des attentats perpétrés par les Moujahiddins du peuple contre les intérêts iraniens, la reconstruction par Dick Cheney des équipements pétroliers pendant l’embargo, etc.

Dans de telles conditions, Saddam Hussein sera jugé, mais il est peu probable qu’il puisse jamais se défendre équitablement. Le général Wesley Clark, vainqueur du Kosovo et candidat démocrate à la présidence, n’a pas manqué de le souligner immédiatement.

Au passage, on observera l’attitude de la presse accréditée auprès de l’Autorité de la Coalition. Lorsque Paul Bremer est venu annoncer la nouvelle en déclarant devant mes confrères : « Mesdames et Messieurs [les journalistes], nous l’avons », ceux-ci, étalant leur partialité, l’ont applaudi. Ce matin, la quasi-totalité des quotidiens anglo-saxon, se soumettant à la prescription du gouverneur Bremer, reprend cette phrase en titre de « Une ».

Quoi qu’il en soit, cette capture marque la fin d’un régime et la fin d’une guerre visant à le renverser. En bonne logique, les forces de la Coalition devraient donc rentrer chez elle et ne maintenir qu’une légère présence pour le maintien de l’ordre public et la passation des pouvoirs aux Irakiens. Or, nous savons tous que c’est peu probable. Washington tient trop à exploiter le pétrole irakien et a trop peur d’un soulèvement populaire pour rappeler le général Boykin à Fort Bragg. Sa mission va donc continuer. La répression va se développer et la terreur, qui règne dans le centre du pays, va s’étendre aux autres régions. C’est pourquoi la victoire militaire du général Boykin arrêtant le chef ennemi se transformera vite en une défaite politique majeure. C’est un phénomène que l’on a observé partout où ont été appliquées ces méthodes de contre-insurrection. La victoire militaire des Français sur le FLN algérien ne les a pas empêchés de perdre politiquement la guerre et de partir. La victoire militaire de l’opération Phœnix au Vietnam n’a pas empêché les États-Unis de perdre la guerre et de s’enfuir de Saigon.

Certes, l’Irak n’est pas comparable au Vietnam, ni à la Palestine. Mais désormais les Forces spéciales US traitent les Irakiens comme elles traitaient les Vietnamiens et comme Tsahal traite les Palestiniens.

L’arrestation de Saddam Hussein sert les intérêts de la fraction la plus dure au Pentagone. Elle tentera de l’exploiter pour imposer une nouvelle guerre en 2004, contre la Syrie cette fois, malgré l’oppostion farouche des conseillers électoraux réunis autour de Karl Rove.

Dimanche, Dominique de Villepin a tendu la main à la Coalition. Il lui a proposé de remettre ses responsabilités à l’ONU et de hâter le transfert de pouvoir aux Irakiens. C’est la voix de la sagesse, mais il y a peu de chances qu’elle soit entendue.