Notre approche s’appuie sur des terrains diocésains et paroissiaux dans le cadre d’une comparaison franco-allemande. Depuis 1997, nous nous intéressons en effet au développement du tissu paroissial en milieu rural dans le département de la Mayenne et dans la Souabe bavaroise. Deux diocèses retiennent donc toute notre attention : celui de Laval et celui d’Augsbourg. Les entretiens avec des acteurs sociaux et religieux des deux territoires, les “ filatures ” d’acteurs spécifiques au quotidien sans oublier la participation à des manifestations publiques religieuses dans ces deux régions, nous permettent de dégager quelques éléments sur le développement du tissu paroissial. Ce dernier connaît un regain d’intérêt depuis les années quatre-vingt-dix, tant en France qu’en Allemagne.

À la lumière de nos enquêtes de terrain, il semble que la fin de la civilisation paroissiale constatée par Yves Lambert au début des années quatre-vingt en Bretagne, caractérisant l’époque moderne, laisse place aujourd’hui à une “ culture de projet paroissial ”, caractérisant une étape nouvelle de la modernité. Cette “ culture de projet paroissial ” laisse toute sa place à la dimension internationale et en particulier aux échanges européens. Dans le contexte de restructuration des paroisses en Mayenne et celui d’approfondissement de pratiques paroissiales en Souabe bavaroise, le regard et l’intérêt portés à l’Europe par les paroissiens manifestent ainsi une volonté d’ouverture aux échanges culturels, religieux et financiers. Ils signifient de fait l’enracinement dans des dynamiques territoriales supranationales. À l’heure où les paroissiens affirment leurs pratiques spirituelles dans des territoires restreints, ils s’ouvrent également à de nouveaux horizons, européens en l’occurrence. Plus ils se “ communautarisent ” dans la paroisse, plus ils “ s’européanisent ” en quelque sorte. Le mouvement est à la fois infradiocésain et supranational.

Dès lors, quels sont les ressorts de ce mouvement ? Comment concrètement se passent les échanges entre les paroisses d’Europe ? Quels en sont les enjeux sociaux et économiques ? Quels obstacles institutionnels rencontrent ces paroisses ? Quelles sont les limites inhérentes au processus en cours d’européanisation de la paroisse ?

1. Les enjeux et modèles de développement inter-paroissiaux européens

1.1. La paroisse “ hologramme ” : un nouvel acteur européen

Le renouveau de la définition – et donc de l’identité – du paroissien

Il faut en effet noter que le Code de droit canon va connaître un bouleversement en 1983 et que la paroisse va être redéfinie à cette occasion. Précisément, le Canon 515 pose : “ la paroisse est la communauté précise de fidèles, qui est constituée de manière stable dans l’Église particulière  [1] et dont la charge pastorale est confiée au curé comme à son pasteur propre sous l’autorité de l’évêque diocésain ”. Ainsi, le principe territorial, fondateur en 1917 de la culture paroissiale, est là au second plan et les principes premiers mis en évidence par ces définitions canoniques de 1983 sont au nombre de trois : d’une part, le principe communautaire est mis en évidence, c’est-à-dire qu’il ne s’agit plus seulement d’un prêtre, d’un territoire, mais d’une communauté de baptisés (on est là aussi dans l’héritage de Vatican II qui a constitué à ce titre une véritable révolution en changeant les articulations et les rapports entre prêtres et laïcs) ; d’autre part, le deuxième principe important est celui de la stabilité particulière : la paroisse est établie non pas comme un pèlerinage, un rassemblement occasionnel ou un regroupement associatif, mais de manière permanente au sein d’un diocèse ; enfin, il faut retenir le principe hiérarchique et là, nous avons affaire à une autorité particulière qui est celle de l’évêque.

Ces trois principes – pour reprendre une formule célèbre de l’évêque de Poitiers, Mgr Albert Rouet – changent les donnes de la paroisse. En effet, “ autrefois on pouvait dire que la communauté tournait autour du prêtre, aujourd’hui, le prêtre tourne autour de la communauté ”, ce qui a des conséquences en termes de pratiques sociales.

Les “ satellites de la paroisse ” : les initiatives associatives et les marges de manœuvre des paroissiens

Appelés à s’investir et s’engager, les paroissiens développent, avec l’apport du prêtre, selon des thématiques transversales (solidarité, emploi, échanges européens, action humanitaire), ou au travers des problématiques centrées sur des publics (une population jeune ou un groupe de 25-45 ans), au sein de ces paroisses, un tissu associatif dynamique propre aux échanges européens et au développement de relations internationales. Des paroissiens de la périphérie de Laval animent par exemple une association de formation en direction de jeunes (âgés de 9 à 17 ans), lesquels sont invités à découvrir lors de séjours à l’étranger d’autres cultures, d’autres pratiques de la foi. En outre, lors de jumelages inter-paroissiaux, les paroissiens s’investissent dans l’accueil, la préparation, l’organisation et l’animation de ces rencontres d’autant plus que le prêtre leur laisse une grande marge de manœuvre. C’est l’occasion pour eux d’afficher et d’affirmer l’identité de leur paroisse et de signifier leur attachement à la citoyenneté européenne. Lors de telles rencontres, nous assistons aussi bien à des célébrations religieuses, à des journées festives qu’à des carrefours animés entre Français et Européens. Comme nous avons pu l’observer, des paroissiaux de différentes nationalités sont ainsi amenés à confronter leur point de vue sur la violence dans les écoles des paroisses jumelées ou sur l’interruption volontaire de grossesse, ou encore sur les solidarités et actions concrètes à mettre en place en direction des “ sans domicile fixe ”.

1.2. Les modèles de développement d’échanges européens inter-paroissiaux

Dans les modèles de développement qu’on a pu voir dans les jumelages entre paroisses (jumelage inter-paroissial infradiocésain et européen), il faut distinguer un premier modèle qui de fait repose sur une personne, sur l’initiative particulière d’un paroissien. Qu’il s’agisse d’un prêtre ou d’un laïc en formation ou d’un paroissien qui prend des contacts avec des chrétiens étrangers lors de Journées mondiales de la jeunesse, chacun peut faire bénéficier la paroisse de ses contacts privilégiés. Il peut proposer à l’équipe d’animation paroissiale de développer des relations avec telle personne de telle paroisse étrangère. Le processus, une fois engagé, peut aboutir à des échanges divers. Voici un exemple concret : le prêtre d’une paroisse mayennaise lors de sa formation à Rome s’est lié d’amitié avec un prêtre autrichien. Progressivement, un jumelage avec la paroisse autrichienne s’établit. Celle-ci envoie même des fonds pour restaurer l’église française et soutenir les mouvements de jeunes rattachés à la paroisse mayennaise.

Un deuxième modèle repose sur le réseau politique et administratif. En ce cas, les paroissiens vont s’appuyer sur un ensemble de jumelages politiques et administratifs existant entre des communes, françaises et européennes. Par exemple, une paroisse rurale française, constituée de huit communes dont six sont jumelées avec des communes allemandes, échange tant sur les plans liturgique que culturel, économique et social : séjours des différentes chorales paroissiales, accueils de jeunes populations et de personnes handicapées, échanges culinaires, etc. La paroisse bénéficie en ce sens du réseau politique tissé par les communes jumelées sur le plan européen.

2. Les limites et obstacles au développement des échanges inter-paroissiaux

2.1. La paroisse : un court-circuit potentiel menaçant

Court-circuit interne

La paroisse peut en effet, dans certains cas, gêner des mouvements d’Église du fait de son dynamisme. Elle peut indisposer aussi le diocèse. Par exemple, la paroisse organise, dans le cadre d’un jubilé, une grande manifestation rassemblant 1 200 personnes (des Polonais, des Allemands, des Autrichiens, des Italiens…), tandis qu’en comparaison, la manifestation du jubilé du diocèse ne rassemble que 4 000 personnes. Les acteurs du diocèse et du pouvoir central peuvent trouver que cette paroisse fait “ un peu trop de bruit ”. Cela engendre des tensions et rivalités au sein d’un diocèse (que nous avons d’ailleurs constatées en terme symbolique : toutes les associations de la paroisse considérée n’apparaissent pas dans l’annuaire du diocèse).

Court-circuit externe

Il peut se créer des tensions avec le politique. Nous avons le cas d’une commune française rurale jumelée avec une commune italienne. Les Italiens arrivent en France, sont reçus par l’élu politique : déclarations, festivités, moment convivial d’échanges. Le problème est alors que les Italiens souhaitent remercier vivement le prêtre parce qu’il participe également au jumelage et à la coopération européenne et internationale, au développement des échanges culturels. Mais le prêtre n’a pas été invité par l’élu politique local. Les membres de la communauté italienne réagissent aussitôt et exigent de rencontrer le prêtre et de faire une messe avec lui. L’élu politique souscrira finalement aux demandes de ses invités.

Il s’agit ici d’un problème de leadership de jumelage et des échanges culturels, d’autant plus important dans les communes rurales. Pourquoi ? Parce que l’échange culturel européen est un enjeu pour les communes rurales, non seulement pour l’agenda politique de l’élu, mais aussi sur le plan symbolique. Au-delà des compétitions de fleurs, des coopérations culinaires, des voyages touristiques qui se réalisent, les jumelages mettent en œuvre des acteurs qui se retrouvent autour de valeurs communes, de dispositifs de sens partagés, quelle que soit la nationalité. Dans ce cadre d’échanges européens, la paroisse peut jouer un rôle de médiateur et d’interlocuteur, mais peut être perçue comme concurrente du politique.

2.2. La paroisse : une communauté fragilisée et menacée

Les limites juridiques et canoniques

Nous savons que la paroisse se définit canoniquement et bénéficie à ce titre d’un statut. Mais en France, elle n’existe pas du point de vue de la République, de la loi civile. Il n’y a qu’une seule association reconnue, l’association diocésaine, selon les lois cultuelles du début du siècle. Dès lors, s’il y a tension – et cela existe dans l’Église –, la paroisse n’ayant pas d’existence au regard des lois de la République, s’effacera devant le diocèse en cas de conflit. Nous connaissons des équipes d’animation paroissiale qui se sont opposées aux ingérences de l’évêque, lequel remettait en cause les orientations pastorales, notamment en matière de jumelages paroissiaux.

Les limites financières

La paroisse n’a pas de budget propre d’un point de vue juridique. Comment peut-elle dès lors gérer et développer ces échanges européens qui sont très coûteux ? La responsabilité principale relève malgré tout de l’évêque. Quand, à un moment donné, la paroisse veut inscrire dans sa ligne budgétaire “ échanges européens ”, cela peut créer des difficultés et résistances de la part de l’évêché.

Au final, “ la culture de projet paroissial ” est aujourd’hui un terrain propice et un terreau fécond au développement d’échanges européens. Les paroissiens, les acteurs sociaux et culturels locaux impulsent ainsi “ par le bas ” une dynamique européenne de citoyenneté. Cette européanisation de la paroisse est toutefois peu prise en compte “ par le haut ”, que cela soit les diocèses ruraux ou les organisations nationales ou européennes. À cet égard, il est frappant de noter que le Colloque européen des paroisses (CEP), se rassemblant tous les deux ans depuis 1961, n’a pas encore mis à l’ordre du jour de ses travaux les échanges entre les paroisses d’Europe. Même si le CEP, dans ses orientations, déclare officiellement qu’il “ s’attache à apporter sa part dans la construction de l’Europe, visant à promouvoir un modèle de société bâti sur le respect mutuel, l’accueil réciproque et la volonté de se mettre à l’écoute de l’autre ”, il ne traite que de thématiques pastorales.

Il reste par conséquent un chantier à élaborer en matière de soutien, d’aide à la réflexion et de propositions au développement des échanges inter-paroissiaux. Dès lors, dans quelle mesure une réflexion gouvernementale peut-elle alimenter le débat et le développement d’échanges entre des citoyens européens investis dans les communautés-territoires que sont les paroisses ?


Source : Commissariat général du Plan (France).
Institut universitaire de Florence, Chaire Jean Monnet d’études européennes

[1] Par “ Église particulière ”, il faut entendre ici le “ diocèse ”.