Je ne souscris pas à l’actuelle rhétorique guerrière prétendant que la République est en danger et à la soudaine ferveur laïque, aussi je ne voterai pas la nouvelle loi. Quel que soit le nom qu’on lui donne, cette loi est une loi contre le foulard islamique ; l’interdiction à l’école des autres signes religieux ostensibles n’est là que pour assurer une symétrie.
Le voile n’est pourtant qu’une menace limitée puisque, selon le ministre de l’Intérieur, il n’y a eu que 20 cas difficiles dans les établissements scolaires cette année et seulement quatre exclusions. Il n’y aurait eu que dix cas difficiles selon le ministre de l’Éducation nationale. Les conflits liés au voile ont été divisés par deux en dix ans. Il est légitime de demander de respecter les usages vestimentaires de la République, de ne pas accepter que le foulard devienne un étendard politique ou de refuser le voile imposé sous la contrainte, mais je ne pense pas qu’il faille une nouvelle loi, car les enseignants disposent déjà de tous les moyens nécessaires pour faire face à ces situations. La tâche n’est pas facile, mais la décision du Conseil d’État de 1989 était satisfaisante.
Une prohibition pure et simple serait une solution de facilité qui remettrait en cause le subtil équilibre juridique construit au fil du temps. La laïcité, jusqu’à présent, était la laïcité des enseignants et des enseignements, pas des élèves. C’est assurément détourner le principe de laïcité que d’en faire un principe d’exclusion. En outre, telle que la loi est actuellement rédigée, il sera difficile aux gardes frontières de la nouvelle laïcité de déterminer quel signe est ostensible et quel signe ne l’est pas.
Sans doute le vote de la loi aura permis d’exorciser une part des peurs de la société française, mais nous avons esquivé le débat sur les vrais échecs de la République, sur la place de l’islam en France et sur sa compatibilité avec la modernité, la laïcité et les Droits de l’homme. Si cette nouvelle loi était adoptée, il faudrait tout faire pour éviter que le fossé ne se creuse pas entre les musulmans et le reste de la population.

Source
Le Monde (France)

« Voile, la loi de trop », par Alain Madelin, Le Monde, 6 février 2004.