La France s’est engagée dans un engrenage au Rwanda dès l’opération « Noroît » du 4 octobre 1990. Elle visait à empêcher ce qui apparaissait comme un risque d’attaque ougandaise contre le pays et contre la capitale alors qu’il ne s’agissait que d’un retour de réfugiés tutsis armés en provenance d’Ouganda. Alors que l’opération ne devait servir qu’à la protection des ressortissants français, d’autres tâches sont venues s’ajouter et notamment l’aide aux Forces Armées Rwandaises (FAR), exclusivement formées de Hutus. Affirmant leur souhait de faire évoluer le régime par ce biais, les militaires français ont donc formé et équipé une force armée mono-ethnique dans une société de plus en plus en proie au racisme et où les appels au génocide se multipliaient.
Les militaires n’ont fait qu’exécuter des missions confiées par le pouvoir politique, mais n’ont-ils pas influencé ce pouvoir par leurs analyses ? Et qu’entend-on par pouvoir politique, vu la multiplicité des filières d’interventions ?
Après l’attentat qui a entraîné la mort du président Habyarimana, les milices hutues déclenchèrent le génocide et la France continua à entretenir des relations avec le régime génocidaire dont les représentants furent reçus à l’Élysée et au Quai d’Orsay. Par ailleurs, l’armée choisit pour participer à l’opération « Turquoise » de l’ONU certains des hommes qui avaient formé les FAR, ce qui a sans doute contribué à l’absence de désarmement systématique de ces groupes. Si l’on veut faire un bilan complet des responsabilités, il faut également pointer la responsabilité écrasante de l’ONU dont le Conseil de sécurité a décidé de réduire les forces sur place quinze jours après le déclenchement du génocide.
Il est important d’éclairer les conditions qui ont permis le génocide, mais il faut aussi prendre des mesures pour qu’il ne se renouvelle pas. Il faut donc :
- Accroître la transparence des décisions d’envois de troupes à l’étranger et soumettre ces envois, ainsi que les accords de coopération militaire, à un vote du Parlement.
- Améliorer les mécanismes de gestion des crises internationales où un grand nombre d’interventions et l’autonomie des chaînes de décisions permettent des intoxications. Les interventions devraient également faire l’objet de décrets stipulant les bases légales sur lesquelles elles se fondent. Un tel décret aurait permis de constater que l’opération Noroît était illégale.
- Améliorer l’efficacité des opérations de l’ONU.
- Développer la justice internationale.

Source
Libération (France)
Libération a suivi un long chemin de sa création autour du philosophe Jean-Paul Sartre à son rachat par le financier Edouard de Rothschild. Diffusion : 150 000 exemplaires.

« Empêcher un nouveau Rwanda », par Pierre Brana, Libération, 8 avril 2004.