Kofi Annan (interprétation de l’anglais) : Je suis sûr que vous avez tous suivi la présentation de M. Brahimi au Conseil de sécurité et l’analyse qu’il a donnée des chances de succès du processus politique en Iraq, compte tenu de la détérioration de la situation de sécurité. Je pense que c’est une analyse sobre et je n’ai pas grand chose à y ajouter, mais je voudrais l’appuyer par ma voix en appelant toutes les parties en Iraq à s’abstenir de commettre des actes de violence, à respecter le droit humanitaire international et à donner une chance à ce processus de transition politique.

Nous voulons tous que l’occupation se termine, nous voulons tous voir l’Iraq en paix avec lui-même et avec ses voisins et doté d’un gouvernement vraiment représentatif. Comme l’a dit M. Brahimi, il n’y aura pas de gouvernement pleinement représentatif tant qu’il n’y aura pas eu d’élections libres et équitables et nous espérons que cela aura lieu en janvier 2005. D’une certaine façon, il faut que nous parcourions la période qui nous sépare de janvier et nous proposons un gouvernement provisoire chargé d’expédier les affaires courantes et que c’est la bonne voie. Je crois que M. Brahimi avait raison également de dire que toute action militaire violente par la puissance occupante contre les habitants d’un pays occupé ne pourra qu’aggraver les choses. Il est vraiment temps, pour ceux qui préfèrent la retenue et le dialogue, de faire entendre leur voix. Il n’y a rien de lâche dans cette approche. Ceux qui veulent changer une situation violente pour que règne la paix courent le même risque que les soldats et que nous, ici, aux Nations Unies. Nous l’avons appris, l’année dernière, de façon très douloureuse. Il faut du courage, il faut une grande détermination pour travailler en faveur de la paix dans un monde violent.

M. Brahimi et son équipe méritent d’être respectés et appuyés comme tous ceux qui sont au service des Nations Unies dans bien d’autres zones où il y a des conflits et dont on fait moins la publicité qu’en Iraq. Je pense par exemple au Darfour, au Soudan. Vous le savez, nous entendons des informations très troublantes faisant état d’atrocités commises au Darfour, informations qui ont été présentées le 7 avril par la Commission des droits de l’homme.

Je continue de suivre de très près la situation. Aujourd’hui, nous avons deux équipes sur le terrain au Soudan, l’une du Haut Commissaire aux droits de l’homme et l’autre, une équipe humanitaire dirigée par James Morris du Programme alimentaire mondial. J’attends leur rapport et j’espère que le Gouvernement soudanais et la communauté internationale prendront immédiatement des initiatives efficaces pour mettre un terme aux violations des droits de l’homme dans la région et pour aider les populations, ce qui est l’objectif des deux équipes sur le terrain.

Quelques mots également maintenant sur Chypre. Le vote des Chypriotes grecs défavorable à ma proposition a été très décevant. Cela signifie que Chypre ne va pas entrer dans l’Union européenne sous forme d’une île réunie. Je salue les Chypriotes turcs pour leur vote courageux en faveur de la proposition. Nous devons tous faire de notre mieux pour qu’ils ne soient pas pénalisés du fait du vote négatif de l’autre partie de l’île. Je reste convaincu que mon plan était la seule voie possible de réunification de l’île, ce qui, je crois, est le désir sincère de la majorité des Chypriotes des deux communautés. J’espère que, bientôt, les Chypriotes grecs auront la possibilité d’examiner le plan à tête reposée et de le juger sur ses mérites. Je vais maintenant répondre à vos questions.

Question : Je voudrais revenir sur ce que vous avez dit au sujet de la violence de la puissance occupante. Vous vous référiez, je suppose, à la situation au Moyen-Orient et à la situation en Iraq. Pour ce qui est de la violence en Iraq, il est clair qu’il existe un grand nombre de problèmes politiques et que la violence découle de ces facteurs politiques. Les Nations Unies ont parlé d’essayer de résoudre la situation dans tous les domaines, sauf dans les domaines de la sécurité. Vous ne pourrez pas contrôler les forces de la coalition. Comment allez-vous en arriver à la quadrature du cercle ?

Kofi Annan : Je voudrais juste dire que notre intention n’a jamais été de nous occuper également de la situation sécuritaire en Iraq. Les Nations Unies sont sur le terrain pour essayer d’évaluer la situation politique et j’estime que la transition politique est une des tâches urgentes en Iraq aujourd’hui.

M. Brahimi et son équipe sont sur le terrain afin d’évaluer la situation, et une fois qu’un gouvernement intérimaire ou qu’un gouvernement de technocrates sera mis en place, à ce moment-là, si tout le monde est d’accord, nous travaillerons avec ce gouvernement afin qu’il élabore sa Constitution et afin qu’il puisse se mettre en place dès les élections générales.

Pour ce qui est de la sécurité, je pense que la résolution du Conseil de sécurité portera justement sur ce volet. Les soldats de la paix de l’ONU n’iront pas sur le terrain comme cela, il y aura toujours une force multinationale qui travaillera en coopération avec l’ONU. Mais ce que votre question implique, c’est qu’il faudra mettre en place des mécanismes de coordination entre l’ONU, le nouveau gouvernement, l’ONU et la force multinationale, l’ONU et les autres acteurs sur le terrain. Cette tâche n’a rien de facile. Elle est complexe.

Pour ce qui est de la violence, je pense que la raison pour laquelle j’ai demandé que l’on soit prudent, c’est que plus les forces d’occupation exercent une certaine violence sur les civils, plus il y aura de résistance sur le terrain. Je pense que tout le monde l’a dit : la véritable bataille, c’est de gagner les cœurs et les esprits des populations sur le terrain, et il faut donc faire un effort en ce sens. La situation est difficile, je vous l’accorde, mais je pense qu’il faut quand même faire preuve de prudence afin que la situation n’empire pas.

Question : M. le Secrétaire général, on a beaucoup parlé de l’Iraq comme d’une situation purement locale, mais la situation en Iraq n’est pas purement locale, elle a une incidence importante sur les autres pays, les pays limitrophes et autres. Que va faire l’ONU ? On ne peut pas attendre tout simplement de trouver une solution uniquement en Iraq.

Kofi Annan : Je suis d’accord avec vous. La situation en Iraq effectivement n’est pas une situation qui ne concerne que l’Iraq. Cette situation a des implications pour la région et des implications économiques pour le monde entier. Et si la situation empire en Iraq, cela serait grave pour toute la région. Les Etats Membres que j’ai contactés sont tout à fait conscients de ce problème, et c’est une des raisons pour lesquelles le message que l’on entend de plus en plus, c’est qu’il est nécessaire de stabiliser l’Iraq. Et nous devons absolument trouver un moyen de travailler ensemble afin de stabiliser l’Iraq. Je pense que dans le cadre de ce processus, la nouvelle résolution du Conseil de sécurité jouera un rôle très important.

Question : Le programme " pétrole contre nourriture " a engendré un grand nombre de polémiques. Des accusations ont été portées contre vous-même, contre l’Organisation. On a même parlé de " Kofigate ", de corruption, de malhonnêteté, de manque de transparence. Votre propre fils a été accusé. Pourriez-vous nous en dire un petit peu plus ? Ces accusations ont-elles porté un coup à l’image de marque de l’Organisation ? Pensez-vous qu’il y a là une crise institutionnelle et sera-t-il difficile de défendre l’image de marque de l’ONU ?

Kofi Annan : Ceci est très grave, et je voudrais dire à ce sujet qu’aucune des accusations ne visait mon fils. Vous savez, mon fils travaillait dans cette entreprise avant même que je ne devienne Secrétaire général, et il a travaillé pour cette entreprise en Afrique de l’Ouest, surtout au Nigéria et au Ghana. Ni mon fils, ni moi-même n’avons jamais rien eu à voir avec les contrats de la Cotecna. Tout a été fait dans le respect des règles et des règlements de l’ONU. La commission d’enquête chargée d’étudier cette question examinera tous ces éléments et j’espère que cela permettra de clarifier les différents points.

D’un point de vue beaucoup plus général, je pense que, sans parler de ce qui sera fait par la commission d’enquête, je voulais juste ajouter la chose suivante : certaines observations qui ont été faites ont été tout à fait constructives, mais d’autres commentaires ont été vraiment scandaleux, exagérés, et d’ailleurs, à l’examen, à la lecture du rapport, on a l’impression que le régime de Saddam n’était pas du tout visé par tout cela. C’est comme si le régime de Saddam n’avait rien fait et seule l’ONU était coupable ! Lorsque l’on parle de contrebande de pétrole, cela signifie que le régime était impliqué. Et lorsque vous examinez les estimations qui ont été faites, il faut savoir que 5,7 des 10 milliards de dollars qu’on a cités concernait le pétrole. Nous n’avons pas pour mandat de mettre fin à la contrebande de pétrole. Il y avait des équipes spéciales, des chauffeurs qui conduisaient les camions du nord de l’Iraq vers la Turquie. Il y avait les Britanniques et les Américains sur le terrain en train de contrôler justement tous ces transports. Pourquoi est-ce qu’on accuse l’ONU ?

Je pense que vous savez également comment toute l’opération était gérée ici et vous connaissez le rôle du Comité 661. Ce dernier était chargé d’approuver les contrats, de les suspendre éventuellement et de les surveiller. Et aucun des Etats Membres bien sûr ne dit que nous avions un rôle de surveillance. Et pourtant on accuse le Secrétariat. Vous savez tous comment tout le programme était géré.

Cela dit, toutes ces allégations portent atteinte à l’image de marque de l’ONU, mais nous y ferons face et nous ferons de notre mieux pour y mettre fin. Nous commençons d’ailleurs à rassembler énormément d’informations et nous pensons qu’elles permettront de corriger toutes ces fausses informations qui circulent. Lorsque le rapport de la commission d’enquête sera publié, j’espère qu’il n’y aura plus de problèmes et plus d’accusations portées contre l’ONU.

Question : Outre l’instabilité en Iraq et la situation entre Israël et la Palestine, il semblerait qu’il y ait une vague générale d’instabilité au Moyen-Orient, la plus récente étant l’attentat de Damas. Quelle est votre analyse de cette vague d’instabilité dans la région et à votre avis, quelle serait la solution ?

Kofi Annan : C’est une question très ambitieuse. Je pense qu’effectivement, nous assistons à une recrudescence d’activités terroristes, et ce n’est pas seulement dans la région, mais également en Europe et ailleurs. Peut-être cela pourrait-il encore empirer avant de s’améliorer. Ce qui est important, c’est que les gouvernements doivent coopérer et partager les informations. Leurs polices et leurs appareils judiciaires doivent coopérer. Nous travaillons sur la base de la résolution du Conseil de sécurité qui exige qu’aucun gouvernement n’abrite des terroristes et ne les aide financièrement et exige aussi que les gouvernements gèlent leurs avoirs financiers et les poursuivent. Donc le type de coopération internationale, le partage d’informations et les efforts politiques et diplomatiques auront des effets majeurs sur la lutte contre le terrorisme. Je sais qu’il faut parfois avoir recours à la force, mais je ne pense pas que ce soit l’instrument principal.

Question : Une question sur le Darfour : diriez-vous que ce à quoi on assiste là-bas, c’est du nettoyage ethnique ? Jan Egeland a utilisé ce terme. Est-ce que vous le reprenez ? Et comment comptez-vous gérer cette crise à la lumière de ce qui s’est passé au Rwanda ? Vous en parliez récemment au moment des commémorations.

Kofi Annan : J’ai eu le Président Bashir, du Soudan, en ligne, dimanche dernier. D’après lui, la situation se calme. Mais je lui ai dit que j’avais deux missions qui allaient se rendre sur place pour vérifier la situation sur le terrain et soumettre un rapport. Evidemment, je dois attendre ce rapport avant de dire quoi que ce soit. Donc je crois que ce sera beaucoup plus prudent d’attendre que M. Morris me remette son rapport. Mais je suis sûr que j’ai déjà dit cela à la Commission des droits de l’homme.

Question : Et l’expérience rwandaise ?

Kofi Annan : On doit toujours être vigilant, car il ne faut pas attendre qu’il soit trop tard. C’est pour cette raison que nous sommes en train de pousser le Gouvernement et que nous avons envoyé des équipes pour éviter que la situation ne devienne un autre Rwanda.

Question : S’agissant de l’Iraq, savez-vous quand vous allez nommer le Représentant spécial ? Il semble que ce soit une priorité des projets de John Negroponte. Avez-vous une idée de la personne ? Quelle sera la composition de l’équipe qui sera envoyée ?

A propos de Chypre, avez-vous envisagé une force de maintien de la paix ? Je sais qu’il s’agit d’une question du ressort du Conseil de sécurité mais l’ONU va-t-elle maintenir une force de maintien de la paix pour protéger les Chypriotes grecs ?

Kofi Annan : En ce qui concerne votre première question, je voudrais dire que de toute évidence, il va falloir nommer un Représentant spécial du Secrétaire général pour l’Iraq. Un Représentant spécial qui, pour le moment, risque de devoir résider en Europe, mais, bien entendu, cela dépendra beaucoup de la situation de sécurité. Pour l’instant, M. Brahimi est mon Envoyé spécial, il est très actif et il effectue le type d’activités qui caractérisent les représentants spéciaux. Nous allons, le moment venu, nommer un Représentant spécial qui prendra le relais, mais je ne peux pas vous donner un nom. S’agissant du nombre des effectifs du personnel de l’ONU qui se rendra en Iraq, il m’est difficile de vous dire exactement. Nous avons des plans d’urgence en fonction de ce qui se passe sur le terrain. Pour l’instant, nous enverrions de petites équipes pour effectuer des tâches précises, selon le modèle que nous avons utilisé avec M. Brahimi ou avec l’équipe électorale qui s’est rendue sur le terrain pour conseiller les Iraquiens sur la manière d’établir une commission électorale indépendante et de préparer le cadre juridique pour les élections l’an prochain. Je ne puis vous donner de chiffre ni de nom, mais je vous assure que nous y pensons.

Pour ce qui est de Chypre, effectivement, le Conseil va en discuter, mais je pense qu’il y aura une présence des Nations Unies, sous une forme ou une autre. On comptait même, si mon plan avait été adopté et que la réunification avait eu lieu, renforcer et accroître la présence militaire de l’ONU. Mais maintenant, il va falloir que le Conseil réexamine cette question. Je pense malgré tout qu’une présence sera maintenue.

Question : Monsieur le Secrétaire général, vous et votre Envoyé spécial, avez appelé à un règlement pacifique pour Fallujah, Karbala et Nadjaf, êtes-vous prêt à répondre aux affirmations selon lesquelles vous devez avoir un rôle ? S’il n’y rien d’autre que la confrontation militaire, le plan Brahimi sur le processus politique ne va-t-il pas être remis en question ?

Kofi Annan : Effectivement, un comité à Fallujah a demandé à l’ONU d’intervenir, mais il est difficile pour nous d’intervenir puisque nous ne sommes pas présents sur le terrain. J’ai parlé avec les autorités américaines de cette question et de la nécessité de faire preuve de prudence. Il faut qu’elles mettent tout en œuvre pour éviter une confrontation violente qui, en fait, comme je l’ai dit, ferait le jeu de la résistance et susciterait une réaction plus vaste dans toute la région.

S’agissant maintenant de l’ONU, elle-même, très honnêtement, lorsque vous dites que l’Organisation devrait intervenir, nous pouvons le faire auprès de la puissance occupante, ce que j’ai fait, mais une intervention physique est au-delà de nos moyens.

Question : Quelles sont vos suggestions pour un règlement pacifique ? Et si un règlement pacifique n’est pas possible, cela ne va-t-il pas en fait saboter l’ensemble du processus de paix ?

Kofi Annan : Je crois que s’agissant d’une solution pacifique, comme Lakhdar l’a dit lui-même au Conseil, nous avons encouragé le dialogue entre la Coalition et les forces iraquiennes et nous avons tous été encouragés par le type de pourparlers qui s’est instauré entre la population de Fallujah et les forces de la Coalition. Des pourparlers ont également eu lieu à Nadjaf et nous espérions qu’ils aboutiraient à un résultat. Bien entendu, notre préoccupation est qu’une attaque sur Nadjaf aurait des conséquences inimaginables et compliquerait les efforts que nous déployons pour aider les Iraquiens à créer un gouvernement intérimaire.

Question : Suite aux conclusions du rapport Walzer, un certain nombre de fonctionnaires de l’ONU vous a écrit pour critiquer les mesures disciplinaires que vous avez prises et pour vous demander de prendre davantage la responsabilité de certains manquements en termes de sécurité, ce que vous avez d’ailleurs fait, je crois. Je voudrais que vous nous éclairiez sur ce que cela signifie quant au moral au sein de l’Organisation concernant la politique iraquienne et l’impact que cela peut avoir sur votre capacité à faire en sorte que l’Organisation soit à nouveau véritablement présente en Iraq. Cela va-t-il être un problème ?

Kofi Annan : Les lacunes en matière de sécurité, outre les individus qui ont été tenu pour responsables de leurs actions ou de leur inaction, étaient également systémique et nous sommes en train de prendre des mesures pour y remédier. L’ONU a appris une leçon amère en août dernier et, moi-même, je suis très préoccupé par le fait qu’envoyer un grand nombre de personnes. J’ai indiqué que nous devons avoir l’assurance que leur sécurité sera assurée et que le personnel ne sera pas en danger.

Ces préoccupations ne sont pas seulement celles du personnel. Je partage les mêmes, surtout s’agissant de retourner de manière précipitée en Iraq dans ces circonstances. Bien entendu, ce genre d’événements, ce qui s’est passé, les mesures disciplinaires qui ont été prises et la nécessité pour nous de retourner sur le terrain, préoccupe le personnel et a un impact sur le moral. Mais j’espère que nous pourrons surmonter ce problème.

Question : Je voudrais revenir sur Fallujah. Ayant vu ce qui se passe à Fallujah ces jours derniers, avez-vous été tenté, à un moment, de mettre un terme à la mission de M. Brahimi ou pensez-vous que ce qui se passe à Fallujah, surtout pour la population civile, est, comme cela a été dit par certains médias, le prix que les Iraquiens doivent payer pour la stabilité future du pays ?

J’ai une autre question concernant la déclaration de M. Brahimi, hier au Conseil. Il a déclaré qu’une mesure importante que l’Autorité provisoire de la Coalition envisageait, était la dissolution des milices existantes, y compris l’Armée du Mahdi. Cela veut-il dire que si l’ONU avez eu, à un moment, l’intention d’entreprendre des pourparlers avec quelqu’un comme Moqtada Al-Sadr, elle y a désormais renoncée ?

Kofi Annan : Je voudrais tout d’abord répondre à votre deuxième question. Je pense qu’il est normal pour un pays ou une puissance occupante de vouloir disposer de forces de sécurité et de maintien de l’ordre unies. Vous ne pouvez pas avoir, sur un même territoire, une armée, une police et un grand nombre de milices. Je pense donc que les efforts pour démanteler les milices vont dans le bon sens. Je n’ai pas connaissance du fait que M. Brahimi aurait eu l’intention de rencontrer les individus dirigeant les milices, par conséquent je ne ferai pas de commentaire sur ce point.

En ce qui concerne Fallujah, j’étais en contact téléphonique avec M. Brahimi lorsqu’il était en Iraq. La situation sur le terrain, la violence et la dégradation de la situation ont rendu ses déplacements difficiles et l’ont empêché de rencontrer toutes les personnes qu’il avait l’intention de rencontrer. Toutefois, il a été en mesure de faire son travail, en dépit de ces contraintes. Nous étions en contact régulier pour en parler et tant qu’il pouvait accomplir sa mission, je n’ai jamais songé l’interrompre. Si cela n’avait pas été possible, alors, bien sûr, j’y aurais mis un terme.

Question : M. Brahimi a évoqué l’importance du gouvernement intérimaire pour la sécurité. Pensez-vous que le transfert de responsabilité vers les Iraquiens aura un impact important sur le niveau de la violence ou pensez-vous qu’elle se poursuivra ? S’agissant des élections, M. Brahimi a dit qu’elles représentaient un tournant majeur, mais, là aussi, compte tenu de l’insécurité qui règne, du manque de compétences internationales et de l’expérience de l’Afghanistan et des problèmes qui y ont été rencontrés, ne croyez-vous pas donner de faux espoirs aux Iraquiens quant au fait que les élections auront lieu en janvier ?

Kofi Annan : Je voulais juste dire à ce sujet que la sécurité a des incidences sur le processus dans lequel nous sommes engagés, sur les élections, sur la reconstruction du pays et sur la vie quotidienne des Iraquiens. Il est donc très important que tout soit fait afin d’améliorer les conditions de sécurité.

Cela étant dit, vous avez souhaité savoir si je pensais que la situation allait s’améliorer après le transfert des responsabilités. Je ne peux pas répondre à cette question. Si la violence est due à une résistance contre l’occupation et si l’occupation prend fin, alors on peut penser que les violences prendront fin parce que l’objectif aura été atteint. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y aura plus personne sur le terrain pour tirer sur les soldats étrangers ni qu’il y n’aura pas des personnes qui feront en sorte que les Étrangers quittent l’Iraq. Mais je pense que la fin de l’occupation pourrait avoir une incidence certaine.

Pour que les élections puissent être organisées, il faut absolument que la sécurité soit assurée. Mais cela, l’avenir le dira. Nous ne savons pas ce qui se passera d’ici janvier 2005. Mais nous travaillons avec les Iraquiens pour mettre en place les conditions propices à la tenue des élections. Comme je l’ai dit, nous allons créer une commission électorale indépendante et nous verrons comment il sera possible de procéder à l’inscription des électeurs. Je pense qu’il sera possible, j’espère tout au moins qu’il sera possible de mettre tout ceci en pratique.

Question : Je souhaiterais poser deux questions sur les observations de M. Brahimi concernant Israël. John Negroponte a indiqué hier au Sénat américain que M. Brahimi n’est pas impliqué dans l’élaboration de la politique menée par l’ONU concernant la question israélo-palestinienne mais, comme M. Brahimi a établit un lien entre la situation en Iraq et la question israélo-palestinienne - lien que vous aviez vous-même établi - je voudrais savoir si son avis sera pris en compte dans l’élaboration de la politique concernant la question israélo-palestinienne. Et je voudrais également savoir si vous pensez que les observations de M. Brahimi aideront la situation en Iraq et consolideront le plan de Brahimi sur le terrain.

Kofi Annan (interprétation de l’anglais) : Sur ce dernier point, je ne sais pas si les observations de M. Brahimi permettront de renforcer sa position en Iraq, mais je voudrais que l’on replace tout cela dans son contexte. Ce qu’a dit M. Brahimi est très clair et je lui en ai parlé. En fait, il a répondu à une question qui avait été posée. Il a indiqué que le conflit israélo-palestinien et la façon dont il était géré avait des incidences sur les efforts déployés dans la région. C’est une opinion très répandue. Il y a également le problème de la convergence des deux guerres. On était tous préoccupé avant la guerre car il ne fallait pas que ces deux crises soient liées l’une à l’autre dans l’esprit des populations de la région. Cela risquait de renforcer les positions des extrémistes. Ce sont les problèmes que M. Brahimi a soulevés. Quant à son influence sur la politique de l’ONU au Moyen-Orient, l’Ambassadeur Negroponte a tout à fait raison. Ce n’est pas le domaine de compétence de M. Brahimi. Je ne débats pas des questions du Moyen-orient ou de la politique israélienne avec M. Brahimi avant de me rendre aux réunions du Quatuor ou avant de m’entretenir avec le Premier Ministre israélien ou avec l’autre partie. Effectivement ce n’est pas le rôle dévolu à M. Brahimi. Une fois encore, les observations qu’il a faites s’inscrivent dans un contexte précis. Il a évoqué également la façon dont ces questions sont perçues dans la région. Vous le savez, c’est un homme particulièrement compétent. Beaucoup d’entre vous l’ont côtoyé et ont travaillé avec lui et savent qu’il ne tient pas des discours provocateurs.

Question : Monsieur le Secrétaire général, le Quatuor se réunira dans quelques jours. Je crois que c’est le 4 mai. Continuez-vous de croire dans le rôle essentiel du Quatuor, surtout compte tenu du plan de désengagement unilatéral et des garanties données par le Gouvernement américain aux Israéliens ?

Kofi Annan : Le Quatuor va effectivement se réunir à New York le 4 mai pour évaluer la situation et pour voir ce qui peut être fait. La question du retrait israélien de Gaza sera bien évidemment à l’ordre du jour. M. Roed-Larsen a clairement dit au Conseil récemment que si le retrait était mené à bien de façon appropriée, il pourrait marquer un pas dans la bonne direction. Cette étape doit s’inscrire dans le cadre du processus et le plan ou la décision de retrait doit être menée à bien : un retrait total de Gaza.

Mais la communauté internationale devra travailler avec les Palestiniens pour assurer la sécurité, maintenir l’ordre car c’est aussi l’une des préoccupations de la partie israélienne. Par ailleurs, l’Autorité palestinienne a été affaiblie et devra donc être assistée à cet égard. Je vous rappelle que nous avions un arrangement similaire quand Israël s’est retiré du Liban. L’ONU a travaillé avec les deux parties, libanaise et israélienne, pour s’assurer que le retrait était effectué de manière ordonnée et nous l’avons confirmé en travaillant avec la partie libanaise pour étendre son autorité et son administration jusqu’à la frontière. Le Quatuor, le 4 mai, examinera, j’en suis sûr, certaines de ces questions.

On m’a demandé si la Feuille de route était toujours valable ? Et si le Quatuor était toujours d’actualité ? Je pense que nous avons un rôle à jouer. Nous pensons que la Feuille de route est en difficulté mais qu’elle n’est pas moribonde et que nous tenterons d’encourager les parties à l’utiliser. Les deux parties l’ont approuvée. Je voudrais ajouter également que nous pensons que la question du statut final doit faire l’objet de négociations entre les deux parties. Je crois que tous les membres du Quatuor sont de cet avis.

Question : Monsieur le Secrétaire général, avez-vous l’intention de demander l’inclusion d’une clause précisant " si les circonstances le permettent " dans une résolution future du Conseil de sécurité sur l’Iraq après le 30 juin ? A cet égard, pensez-vous que votre retrait de l’Iraq après le 19 août ne donnera pas l’idée aux Iraquiens de lancer une autre attaque pour vous chasser ?

Kofi Annan : Je pense que la clause " si les circonstances le permettent " restera toujours valable dans une nouvelle résolution. J’espère que les États Membres accepteront. Je ne saurais admettre l’hypothèse que vous avez avancée, à savoir que les Iraquiens pensent pouvoir nous chasser en lançant une autre attaque. Nous ne nous laisserons pas surprendre. Nous serons extrêmement prudents et ferons notre possible pour ne pas nous exposer au danger.

Question : Monsieur le Secrétaire général, je voudrais revenir sur ce que vous avez dit à propos du Quatuor : avez-vous parlé aux Israéliens et aux Palestiniens d’un rôle éventuel de l’ONU à Gaza lors du retrait ? Ma deuxième question concerne le problème de la souveraineté dans le contexte de l’Iraq et du gouvernement intérimaire qui entrera en fonction le 30 juin. Pensez-vous que ce gouvernement jouira d’une souveraineté totale ? Je suis sûr que vous avez lu que certains pensent à Washington que ce gouvernement n’aura qu’une souveraineté limitée. Peut-on parler de souveraineté limitée ou ce gouvernement jouira-t-il d’une souveraineté totale ?

Kofi Annan : Concernant votre première question : effectivement, mon Envoyé sur le terrain a parlé aux deux parties et personnellement, lorsque le Ministre des affaires étrangères israélien était ici, c’est l’une des questions dont j’ai discuté avec lui. Par conséquent, c’est une question que nous avons abordée et le Gouvernement israélien connaît notre position, tout comme les Palestiniens. Mais nous allons voir, quand nous aurons progressé, comment cela sera abordé.

S’agissant de votre seconde question, je pense qu’il y a des aspects qui sont encore en débat entre l’Autorité provisoire de la Coalition et les Iraquiens. Dans l’exposé fait au Conseil par Lakhdar Brahimi, M. Brahimi a indiqué que ce Gouvernement était censé être un Gouvernement intérimaire et, donc, ne pas prendre de décisions contraignantes pour le prochain Gouvernement dûment élu et qu’il aura peut-être un certain nombre de rôle principaux : aider à organiser les élections, assurer l’administration civile, etc. Mais, bien sûr, ce sont des choses qui devront faire l’objet de discussions. En dehors de ces questions, je pense qu’il va y avoir d’autres relations à examiner : les relations entre la force internationale sur le terrain et le Gouvernement, entre le Gouvernement et la force multinationale et les Nations Unies, et d’autres relations qu’il faudrait définir. Par conséquent, beaucoup de discussions devront se tenir entre maintenant et la fin du mois de juin.

Question : En ce qui concerne l’enquête sur le programme " pétrole contre nourriture ", beaucoup de reproches sont faits au manque de fermeté du mandat donné et au fait que M. Volcker n’a pas la capacité - il a admis lui-même qu’il n’avait pas la capacité de citer quiconque à comparaître, et que les pouvoirs dont il dispose n’avaient pas de " mordant " suffisant pour une utilisation dans une enquête sérieuse.

Comment voyez-vous cette question, et comment allez-vous faire, à supposer qu’il y ait certaines révélations - que certaines de ces accusations s’avèrent vérifiées - pour poursuivre vraiment ces coupables, peut-être même certains de vos collègues au sein de l’ONU, qui ont été accusés de certains agissements répréhensibles ?

Kofi Annan : Je voudrais dire que jamais, en pareille situation, l’ONU n’a le pouvoir de citer à comparaître qui que ce soit. Il ne pourra être question pour l’ONU de donner pouvoir d’assignation à comparaître à la Commission d’enquête ou à M. Volcker. En fait, c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis allé au Conseil pour obtenir son appui. Après nous être entretenus avec M. Volcker, qui a dit qu’une résolution permettrait de renforcer sa position, nous sommes retournés au Conseil pour obtenir une résolution.

Si vous regardez la résolution, vous pouvez voir qu’elle contient aussi un paragraphe qui demande que les organes statutaires des différentes gouvernements coopèrent à l’enquête et qui encourage les gouvernements à coopérer avec la Commission d’enquête que nous avons mise en place. Les membres du Conseil ont indiqué leur intention de le faire et ils invitent les autres Etats Membres à faire de même. Si, en fin de compte, des membres du personnel des Nations Unies étaient convaincus d’agissements répréhensibles, nous nous occuperions de leur cas. Dans ces cas-là, dans certaines situations, nous pourrions même décider de lever l’immunité du personnel afin de ne pas entraver le processus judiciaire.

Question : Monsieur le Secrétaire général, permettez-moi d’attirer un peu votre attention sur une autre région du monde. Dans son dernier rapport, l’International Crisis Group a exprimé des préoccupations au sujet du Kosovo, qu’il craint de voir devenir la Cisjordanie de l’Europe. Lorsque vous discutez avec vos conseillers de cette question, de quoi parlez-vous ? Partagez-vous cette préoccupation ? Et, en tant que Secrétaire général de l’ONU, comment envisagez-vous l’avenir du Kosovo ?

Kofi Annan : A l’ONU et au sein de la Mission sur le terrain, c’est la résolution 1244 (1999) du Conseil de sécurité qui nous sert de guide. Dans le programme que nous avons mis en place, nous nous efforçons de travailler avec les Kosovars à la mise en place des institutions, au renforcement des institutions existantes, et nous avons fixé certaines normes que nous oeuvrons, avec eux, à respecter. Le programme était de collaborer à la réalisation de ces normes et ensuite d’aborder la question du statut - quelle que soit la voie qui sera choisie.

Mais compte tenu de ce qui s’est passé sur le terrain, il est nécessaire de repenser toute notre démarche, ce que nous faisons en ce moment. Nous sommes en train de réévaluer où nous en sommes. Et nous discutons avec nos partenaires. Je n’en suis pas encore arrivé au point de dire que le Kosovo est en passe de devenir la Cisjordanie de l’Europe, comme vous avez dit. Je n’en suis pas encore à faire ce type de jugement, mais nous analysons la situation avec nos partenaires en Europe et dans la région et les autres parties intéressées, pour voir quels aspects de nos programmes devront être adaptés et dans quelle mesure il convient de rectifier notre trajectoire. Mais, bien sûr, nous devons également travailler pour cela avec les voisins du Kosovo. Vous savez certainement que je me suis entretenu ici avec M. Rugova et que ce sont quelques-unes des questions que nous avons abordées. Bien entendu, il a évoqué avec moi la question de l’indépendance.

Question : Et qu’avez-vous répondu ?

Kofi Annan : Je lui ai répondu que nous sommes liés par la résolution 1244 (1999) du Conseil de sécurité et que ces questions seront examinées par la suite. Il n’y a pas de position de l’ONU sur ce point à l’heure actuelle. Mais nous devons en parler avec nos partenaires.

Source : ONU
Référence : SG/SM/9281