Mesdames, Messieurs, bonjour. Merci beaucoup d’être venus ici ce matin.

La situation humanitaire au Liban est devenue extrêmement préoccupante, et après le Conseil restreint présidé par le Président de la République hier matin, j’ai moi-même tenu hier une réunion de crise interministérielle avec, bien sûr, les services des Affaires étrangères, mais aussi les services du ministère de la Défense, du ministère de la Santé et du ministère de l’Equipement, pour définir les priorités qui doivent être désormais les nôtres sur le plan humanitaire pour répondre à l’urgence.

D’abord, la situation : 800.000 personnes déplacées, c’est le chiffre du Haut Commissariat pour les réfugiés, c’est-à-dire à peu près un tiers de la population libanaise. 210.000 réfugiés, en Syrie, à Chypre et dans les pays du Golfe. Plus de 1000 blessés, 50.000 logements détruits, 85 ponts détruits, des conduites d’adduction d’eau explosées.

Aujourd’hui, la préoccupation majeure, des acteurs humanitaires, en particulier des organisations non gouvernementales, est l’acheminement du fret humanitaire vers l’ensemble de la population. D’abord parce que la plupart des infrastructures de communication ont été détruites par les bombardements, et ensuite parce que nous sommes à deux semaines d’une pénurie de produits pétroliers.

Outre les questions d’acheminement et de sécurisation, les priorités qui ressortent des missions d’évaluation actuellement en cours sont les suivantes :
- l’eau et l’assainissement ;
- les médicaments, en particulier pour les enfants ;
- l’assistance médicale en général ;
- l’aide alimentaire ;
et également les couvertures et les matelas puisque, je le répète, il y a plus de 800.000 personnes déplacées.

D’une manière générale, l’urgence la plus aiguë se concentre sur la zone Sud, en particulier dans la région de Tyr.

Comme vous le savez, nous avons été les premiers à apporter du fret humanitaire ; un pont aérien et maritime est en œuvre depuis maintenant plus d’une semaine, plus de dix avions sont partis pour amener des stations de d’eau potable, 100.000 rations alimentaires, des groupes électrogènes, en particulier pour faire fonctionner les dispensaires médicaux et les hôpitaux. Du matériel chirurgical, des cantines médicales et des matelas ont également été acheminés.

Aujourd’hui, un nouvel arrivage de plus d’une tonne de médicaments répondra aux demandes de l’Ordre de Malte et du ministère de la Santé libanais.

Nous allons continuer cette aide humanitaire, plus que jamais, parce que le Liban a besoin de nous. C’est le choix qu’a fait le président de la République en disant qu’au-delà des deux millions et demi d’euros déjà engagés, la France engagera 15 millions d’euros supplémentaires, soit au total 25 millions de dollars. Nous sommes parmi les pays qui contribueront le plus à l’aide humanitaire.

Nous préparons également l’acheminement d’un "bateau pour le Liban" qui, à partir des dons des Français, en particulier ceux des collectivités locales, mais aussi des groupes, des entreprises privées, et également bien sûr de l’Etat, pourra partir à la fin de la semaine prochaine pour rejoindre le Liban. D’ici là, nous continuons le pont aérien et maritime. Nous avons demandé aux autorités israéliennes d’ouvrir de nouveaux corridors humanitaires maritimes vers les ports du sud, en particulier Tyr et Naqoura. Nous avons demandé qu’il puisse y avoir des corridors humanitaires terrestres sûrs entre les villes de Tyr, de Naqoura, et de Beyrouth, de façon que l’on puisse exfiltrer les Libanais qui le souhaitent, et enfin, nous avons demandé que les routes puissent être aussi, dans leur ensemble, sécurisées.

Le problème des organisations non gouvernementales aujourd’hui sur place n’est pas seulement le problème des corridors humanitaires ; il faut aussi pouvoir aller, sans discrimination, vers toutes les populations, ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui.

Notre dispositif militaire, qui jusqu’à présent a essentiellement été mobilisé pour assurer le départ, dans les meilleures conditions, de nos compatriotes et de nos amis, européens et étrangers, qui souhaitaient partir, va désormais se reconfigurer au profit d’un soutien humanitaire à l’attention des populations les plus menacées au Liban.

- Nous mettons en route immédiatement un million d’euros d’aide alimentaire, et préparons l’acheminement des produits considérés comme prioritaires.

- Notre effort portera en particulier sur l’eau, avec une vigilance toute particulière à l’encontre du risque épidémique, sur l’hébergement des plus démunis et des plus faibles, sur la prise en charge des enfants déplacés, sur l’autonomie en énergie et en médicaments des hôpitaux. La région du sud reste, évidemment, notre priorité.

Nous le faisons bien sûr en étroite collaboration et concertation avec :

- les grandes agences des Nations unies, en particulier l’UNICEF, le PAM, le HCR ;

- avec le CICR, avec lequel nous entretenons d’excellentes relations sur le terrain ;

- et avec les ONG présentes sur le terrain, en particulier la Croix Rouge, Première Urgence, Médecins du Monde, Médecins sans Frontières, Solidarités, ainsi que la Fondation Hariri et l’ONG libanaise AMEL.

Je tiens ici à saluer, une fois encore, leur compétence, leur efficacité et leur dévouement.

Enfin, nous soutenons vivement la demande exprimée hier soir par Jan Egeland, Secrétaire général adjoint des Nations unies pour les affaires humanitaires, d’une trêve humanitaire, d’un arrêt immédiat des hostilités. Il faut une opération majeure d’assistance humanitaire pour transférer les blessés, les enfants, les personnes âgées, les malades chroniques, hors des zones de conflit et réapprovisionner en eau, en aide alimentaire et en matériel médical d’urgence toutes ces zones. Nous demandons aux autorités israéliennes cette trêve humanitaire de 72 heures, comme l’a demandée M. Egeland, et nous demandons même une cessation immédiate des hostilités pour mener une négociation politique, seule condition d’une sortie de crise durable.

Aujourd’hui, les premières victimes du conflit sont les enfants. Ils sont devenus les otages des armes et de la guerre. Il est inacceptable qu’ils puissent devenir des cibles. Comme le soulignait hier soir Jan Egeland, il n’est pas supportable de constater que le nombre d’enfants victimes dépasse désormais le nombre de victimes en armes.

Au-delà de l’aspect humanitaire, il me paraît souhaitable ce matin de vous parler aussi du problème de fond. Devant les initiatives qui se multiplient au Conseil de sécurité des Nations unies, la France souhaite avoir un débat de fond au Conseil de sécurité avec ses partenaires.

Quels sont les termes du débat ? Personne ne conteste l’objectif poursuivi, qui est la mise en œuvre de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. La logique de la résolution 1559 est et a toujours été pour nous, avant tout, une logique politique. C’est en effet au gouvernement libanais de trouver les moyens de mettre en œuvre les exigences de la résolution 1559 et tout spécialement celles qui demandent le démantèlement de toutes les milices, et donc, y compris, bien sûr, le Hezbollah. C’est dans cette perspective qu’a été mis en place le dialogue national et c’est d’ailleurs M. Nabih Berry, le président du Parlement libanais, qui en a été le promoteur. La différence entre les Américains et nous ne porte pas sur l’objectif, c’est-à-dire le démantèlement des milices et en particulier du Hezbollah, c’est-à-dire la résolution 1559 - et pour cause puisque nous en sommes les co-auteurs - mais sur les moyens d’obtenir le désarmement du Hezbollah. En effet, pour nous, une force multinationale ne doit pas précéder un accord politique, mais au contraire le suivre.

D’abord, parce qu’une force qui essaierait de s’imposer par la contrainte sur le terrain ne serait pas un gage d’efficacité. Ensuite, parce que ce type d’approche est contraire à notre vision de la diplomatie : ce n’est pas par la force, par la violence, par la spirale de la violence que nous arriverons à quoi que ce soit dans cet endroit du monde, c’est au contraire par le dialogue politique, le processus politique. Enfin, parce que ce n’est pas notre perception de ce qui est en train de se passer dans cette région où l’on voit – et ma tournée au Proche-Orient me l’a confirmé – une radicalisation de plus en plus importante, de part et d’autre, des opinions publiques, ce qui pourrait entraîner le risque, à moyen terme, d’une confrontation entre les cultures et les civilisations qui déstabiliserait au-delà de la région.

Je vous confirme que la France présentera dans les tous prochains jours un projet de résolution au Conseil de sécurité des Nations unies qui traduira notre conception, la conception de la France, d’une sortie de crise durable. Je vous remercie.

Q - Est-ce que vous pouvez rappeler la position de la France sur une résolution des Nations unies ?

R - Nous les avons déjà présentés : côté israélien c’est un droit, imprescriptible, à la sécurité avec le désarmement du Hezbollah, je viens de m’exprimer sur la résolution 1559 ; c’est bien évidemment la libération des deux soldats israéliens, c’est aussi cette zone-tampon au Sud-Liban avec une force internationale si l’accord politique devait arriver. Du côté libanais, c’est la garantie d’une souveraineté accrue du Liban, et donc une armée libanaise aidée, entraînée, formée par cette force internationale qui devrait se déployer au Sud-Liban ; c’est le règlement, il faudra bien en parler, du problème des prisonniers libanais qui sont aujourd’hui dans les prisons israéliennes ; c’est le problème des fermes de Chebaa, et donc il y a, pour nous, un accord politique à trouver entre toutes les parties. Du côté libanais, c’est sûr, entre le gouvernement et le Hezbollah ; et de l’autre côté, entre Israël, le gouvernement libanais et la communauté internationale ; la France est disposée, plus que jamais, à rencontrer tous les acteurs pour pouvoir aborder une solution diplomatique, un accord politique, un cessez-le-feu durable, à partir de quoi il peut y avoir une force multinationale.

Q - Le président Bush, hier, a annoncé que la semaine prochaine il y aurait une résolution au Conseil de sécurité sur la force internationale. Est-ce que vous pensez qu’on en est proche ? Que pensez-vous de cette proposition américaine, allez-vous vous rendre aux Nations unies la semaine prochaine ? Cette force va-t-elle se mettre en place aussi rapidement que M. Bush le dit ?

R - Devant les initiatives actuelles, nombreuses, au Conseil de sécurité des Nations unies pour mettre en place une force multinationale dans la région alors que le cessez-le-feu n’est pas décidé, la France a une toute autre approche. D’abord parce que nous sommes persuadés qu’une force multinationale ne peut avoir d’efficacité sur le fond tant que le cessez-le-feu n’existe pas. Ensuite, parce que notre vision n’est pas celle-là ; nous pensons que ce n’est pas par la force, par la spirale de la violence, que l’on peut arriver à quoi que ce soit – nulle part, mais en particulier dans cet endroit du monde : l’exemple irakien l’a montré. Et enfin, parce que ce n’est pas notre perception de ce qui se passe aujourd’hui dans la région. Et après ma tournée au Proche-Orient, je peux confirmer une radicalisation progressive des opinions publiques, de part et d’autre, qui pourrait nous conduire, s’il n’y avait pas un accord politique de toutes les parties en présence, vers un conflit entre des cultures, des civilisations différentes, qui déstabiliserait à moyen terme bien au-delà de la région. C’est la raison pour laquelle la France présentera dans les tous prochains jours, au Conseil de sécurité des Nations unies, une résolution qui présentera sa vision, sa perception d’une sortie de crise durable.

Q - Israël vient de refuser la trêve humanitaire. Comment réagissez-vous ?

R - Je regrette vivement cette position car M. Egeland, Secrétaire général adjoint des Nations unies responsable des affaires humanitaires estime qu’il faut une trêve de 72 heures pour évacuer les blessés, les personnes âgées et les enfants des zones à risque et pour pouvoir réapprovisionner en eau, en médicaments, en matériel chirurgical d’urgence ces zones. Je regrette vivement mais je vais immédiatement, dès ce matin, plaider auprès des autorités israéliennes pour que cette trêve humanitaire puisse avoir lieu. Au-delà, je regrette vivement que la conférence de Rome n’ait pas permis, au niveau international, de décider ou au moins d’émettre le vœu d’une cessation immédiate des hostilités, parce qu’il ne peut pas y avoir d’accord politique, il ne peut pas y avoir de négociation si on ne commence pas par arrêter les armes ; et quand on parle beaucoup d’humanitaire, la première étape de l’humanitaire, c’est de cesser les hostilités tout simplement pour que s’arrête cette folie actuellement en cours dans cet endroit du monde.

Q - Qu’est-ce que vous répondez à Israël qui dit que c’est à la France, en premier lieu, de finir le travail de la résolution 1559 puisque c’est la France qui a parlé du désarmement du Hezbollah dans cette résolution ?

R - C’est exactement ce que nous proposons ; c’est à la France, qui a été co-auteur de la résolution 1559, d’expliquer aussi ce qu’est la résolution 1559, c’est-à-dire le désarmement des milices à partir d’un processus politique. Cela a toujours été le cas et cela doit le rester, c’est la raison pour laquelle il faut, sur le plan diplomatique, se mobiliser, parler avec les uns et les autres, avoir un accord au terme duquel il peut y avoir un cessez-le-feu durable, condition essentielle pour qu’une force internationale militaire d’interposition et de surveillance au Sud‑Liban puisse aider une armée libanaise qui serait le symbole de la restauration d’une souveraineté retrouvée du gouvernement libanais, seule solution pour sortir durablement de la crise./.

Source
France (ministère des Affaires étrangères)