Il y a d’abord eu un coup de téléphone à six heures du matin dont j’ai appris l’existence trois heures plus tard. Et un second appel a eu lieu peu après.

- Ecoute, qu’est-il arrivé avec l’article ? Il a eu une sacrée répercussion ! dit la voix aphonique dans l’écouteur. Et il ajoute avec ironie : « Ils m’ont dit que tu est devenue la star du Sommet, que tous veulent parler avec toi ».

Il attend quelques secondes et ajoute ensuite avec sa délicatesse proverbiale :

- Qu’as-tu à faire aujourd’hui ? Ne veux-tu pas que nous nous voyions un moment ? Je veux te remercier personnellement pour l’article et pour ce que tu as dit lors du Sommet des Quinze.

Il se réfère au reportage que ce quotidien a publié en exclusivité jeudi dernier et au discours que j’ai prononcé ce même jour au nom du président Nestor Kirchner.

Bien que je le connaisse bien, j’au du mal à croire ce que me dit le Commandant. Le voir de nouveau en deux jours, l’écouter heureux comme s’il ne s’agissait pas de Fidel Castro mais d’un débutant qui serait interviewé pour la première fois.

En outre, il a raison à propos de la répercussion de l’article : j’ai passé les deux derniers jours à donner des interviews sur l’interview. Et recevant le salut et la curiosité de centaines de centaines de délégués au Sommet du Mouvement des pays non-alignés. Des princes enturbannés, des dirigeants des trois continents, des ministres, des ambassadeurs du Tiers monde et du Premier m’ont posé des questions sur la santé de Fidel. De simples Cubains anonymes m‘ont demandé les yeux humides d’émotion : ceux qui t’ouvrent une porte ou te servent un mojito. « Sérieusement vous l’avez trouvé bien le Commandant ? Il se lève sans aide ? Il marche ? Il a repris quelques kilos ? ».

Lors de la séance inaugurale du XIVe Sommet du MNA ils l’ont déclaré président, bien qu’il ne se soit pas présenté dans le moderne et fonctionnel salon principal du Palais des Conventions. Il est aussi présent en coulisses, inondant le Sommet de son absence-présence. Recevant dans sa chambre de convalescent Kofi Annan, Abdelaziz Bouteflika, Evo Morales, Hugo Chavez ou l’auteur de cet article.

Tout le monde conserve dans sa rétine les photos du reportage que Pagina/12 a publiées en exclusivité jeudi dernier et que des centaines de médias ont reproduites dans le monde entier.

Mais le monde entier peut voir aussi que les choses continuent de fonctionner ici comme un mécanisme d’horlogerie : le Sommet est très bien organisé (il n’est pas facile d’héberger des dizaines de chefs d’Etat avec leurs délégations et leurs gardes du corps) et la cérémonie d’inauguration a été sobre et éloquente.

Raul Castro, qui exerce provisoirement la présidence aussi bien à Cuba que pendant le Sommet, a prononcé un discours qui conjugue bien la conjoncture avec l’histoire, en restituant au Mouvement des pays non-alignés ses objectifs initiaux. Quelques heures après, son frère aîné a fait son éloge devant l’auteur de cette article : « Raul a fait un très bon discours. Il a été très précis ».

Voici maintenant la seconde visite : le couloir, le travelling, les hommes en blanc, la dame aimable qui m’introduit dans le sanctuaire où se rétablit le leader cubain.

- Nous allons aujourd’hui marcher un peu – déclare Fidel Castro en guise de bienvenue.

Et nous avons marché à l’intérieur de la chambre sous l’œil de la caméra de Richard, l’un de ses jeunes collaborateurs. Le Commandant explique : « Il faut que je me dégourdisse ».

Nous nous rasseyions et il m’avoue les yeux brillants de joie : « J’ai en ce moment une faim terrible. Je mange de tout ».

Je me rends compte qu’il a fait de moi, sans me le proposer, une sorte de porte-parole de ses progrès dans la récupération. Nous parlons comme toujours du divin et de l’humain et il me demande d’envoyer son salut spécial pour les lecteurs de Pagina/12. Je lui raconte que le chapitre 24 du livre Cent heures avec Fidel sort aujourd’hui comme supplément spécial du quotidien et il est très heureux de cette sortie anticipée.

Deux jours avant, comme les lecteurs s’en rappellent, il m’avait avoué que la correction et l’enrichissement de ces mémoires, rassemblées en cent heures d’interviews par le journaliste Ignacio Ramonet, avait constitué sa principale occupation durant les heures cruelles et dangereuses qui ont succédé à l’opération.

Maintenant que le danger est passé, Cent heures avec Fidel est devenu un livre imposant, que les chefs d’Etat du MNA ont reçu hier comme cadeau dans une édition de luxe. Beaucoup m’ont demandé ces derniers jours si le Commandant, une fois rétabli, sera le même qu’avant ( l’infatigable) ou s’il se consacrera exclusivement à certaines tâches stratégiques, pour préserver une santé que des millions de personnes considèrent comme s’il s’agissait de la leur. C’est une question difficile à poser. C’est la raison pour laquelle je ne l’ai même pas formulée.

Je peux seulement raconter ce que j’ai vu à partir de ce deuxième appel : il est intéressé par ce qui se passe au Venezuela, en Bolivie, au Mexique, en Argentine, au Sommet et dans ses couloirs. Il écoute attentivement les dépêches que lui lit son secrétaire Carlitos Valenciaga, il demande à entrer en communication avec untel ou untel. Et il me dit au revoir, debout, en me donnant l’accolade, car Evo est sur le point d’arriver.

La vérité, c’est qu’il m’est difficile de l’imaginer au repos.

Agence cubaine d’information