L’adoption par référendum du traité de Maastricht en 1992 donna lieu à une campagne trop souvent vécue comme commune à la droite et à la gauche, dont l’impact fut dévastateur pour les socialistes, voire pour l’opinion publique. Cette campagne sans clivage était bâtie sur le thème d’une Europe garante de démocratie, de progrès social et de plein emploi, une Europe d’autant plus crédible qu’elle avait assuré la paix depuis 1945. L’Europe signifie surtout aujourd’hui pour les Français et les Européens le chômage massif, le dumping social, les délocalisations et le chantage à l’emploi. Comment pourrait-il en être autrement lorsque la droite invoque, souvent fallacieusement, les textes européens pour mener sa politique de casse sociale et de démantèlement des services publics et encourage le glissement vers une conception anglo-saxonne du droit social ? Il est temps de changer d’Europe et de construire une Europe sociale.
Nous avons fait des propositions allant dans ce sens lors de la Convention européenne, mais elles ont été balayées et ce sont les valeurs essentiellement libérales et capitalistiques, que le projet de Constitution s’apprête à faire confirmer par les peuples européens, en toute hâte. Pour contrer cette évidence, on nous dit que, sans cette Constitution, ce sont les turpitudes du Traité de Nice qui s’appliqueront. Choisir entre la peste et le choléra n’est pas un choix, c’est une tromperie car le Traité de Nice est déjà en vigueur et que la constitution ne doit s’appliquer qu’en 2006. Il existe donc un temps suffisant pour redéfinir ce traité. Cette fois, nous dirons non au référendum de Jacques Chirac. Un oui socialiste signifierait la fin de la différentiation entre la gauche et la droite, notre renoncement à la correction par des politiques sociales et fiscales harmonisées à l’échelle de l’Europe, des inégalités. Ce projet est inacceptable, aussi inacceptable que la composition de la Commission européenne, non seulement ultralibérale, mais souvent sous l’influence des États-Unis.
Enfin, à ceux qui voudraient nous faire croire qu’en votant non au référendum les socialistes se disqualifieraient pour prétendre à un retour au pouvoir, il faut dire que l’électorat préfère toujours un débat tranché entre la gauche et la droite, plutôt qu’un consensus mou, sans contenu, qui avantage toujours les tenants du pouvoir financier. Le peuple sait exprimer ses choix lorsqu’ils sont clairs. Nous voulons que le Parti socialiste revienne aux fondamentaux de la gauche pour être digne en 2007 de la confiance que les électeurs lui ont apportée à trois reprises en 2004. Mais parce que nous sommes résolument européens et que nous croyons plus que jamais en nos valeurs internationalistes, il nous appartient de faire des propositions concrètes à nos partenaires socialistes et sociaux-démocrates européens pour que, tous ensemble, nous soyons porteurs d’un contre-projet qui ne fige pas l’Europe dans le statu quo stérile de Nice.

Source
Le Monde (France)

« Nous ne serons pas les fourriers de l’Europe libérale », par des parlementaires socialistes français, Le Monde, 10 septembre 2004.