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Les États-Unis, dit-on, sont aujourd’hui l’hyper-puissance et le sort du monde dépend de l’hôte de la Maison-Blanche. Ce préjugé flatte les États-uniens et permet aux dirigeants européens de se défausser de leurs responsabilités. Si cette idée était exacte après l’effondrement de l’URSS, elle ne correspond plus à la réalité après la fronde franco-allemande, l’échec militaire de la Coalition en Irak, la flambée des prix du pétrole, le décollage économique chinois, le réarmement de la Fédération de Russie etc. Quoiqu’il en soit, ce mythe encourage l’intérêt pour l’élection présidentielle états-unienne.

En Europe, où la politique extérieure de George W. Bush fait peur, les élites se sont appliquées à dissocier ce que fait l’administration actuelle de ce que sont les États-Unis dans la longue durée. Pour maintenir l’Alliance atlantique, elles ont personnalisé le problème au point de faire croire qu’il pourrait être résolu par un simple changement de président. Nous avons nous-mêmes joué un rôle dans cette campagne en dénonçant le « régime Bush », sans nous rendre compte que nos efforts étaient utilisés pour masquer à l’opinion publique le caractère bipartisan de la politique impériale.

La presse conformiste a donné une image erronée de la campagne électorale. Son premier objectif a été de faire croire au caractère démocratique de cette consultation, son second message visait à vendre Kerry comme une solution aux problèmes internationaux suscités par l’impérialisme de l’administration Bush.

Ni une démocratie, ni une république

Pour la clarté du raisonnement, précisons le sens de notre vocabulaire : une démocratie est un système politique dans lequel le peuple est souverain ; une république est un système dans lequel l’intérêt général passe avant la somme des intérêts particuliers. Or, la Constitution des États-Unis ne reconnaît pas la souveraineté populaire et la philosophie des Pères fondateurs abhorre la notion même d’intérêt général. La souveraineté appartient aux seuls États fédérés, c’est-à-dire aux bourgeoisies locales. Aujourd’hui seuls des personnalités comme Jesse Jackson ou Bernie Sanders prônent une réforme constitutionnelle reconnaissant la souveraineté populaire. Jusqu’à présent les États-Unis n’ont donc jamais été une démocratie. Ils ne sont pas plus une république puisque le pouvoir entend incarner une coalition d’intérêts, la plus vaste possible, et que la classe dirigeante qualifie de « totalitaire » toute tentative de formulation de l’intérêt général [1]. En conclusion d’une longue tribune libre, publiée le 15 septembre par le Wall Street Journal, John Kerry qualifiait le scrutin du 2 novembre comme « notre réunion nationale d’actionnaires » [2], exprimant ainsi le refus consensuel de la recherche de l’intérêt général au profit de l’agrégation majoritaire d’intérêts particuliers.

La qualité du débat public qui, plus encore que la sincérité du scrutin, représenteun préalable à toute démocratie, frise la nullité. Six candidats sont en présence : les Républicains, les Démocrates, les écologistes, les contribuables, les libertariens, et l’Église du Yogi Maharishi. Les deux principaux partis devraient recueillir à eux seuls 96 à 99 % des voix, les écologistes peuvent espérer 2 %, les trois autres formations font de la simple figuration.
Selon la théorie de James Madison, l’élection ne doit pas porter sur un programme puisqu’on ne débat pas de l’intérêt général, mais uniquement sur des bilans. Or, le bilan de Bush et de Kerry est le même. Sur presque tous les grands sujets, le sénateur Kerry a approuvé par ses votes au Congrès les décisions du président Bush. Les deux hommes diffèrent par leur style et leurs méthodes, pas par leurs analyses. Et puisqu’ils se mettent en scène comme des produits, il n’est pas excessif de les comparer à deux marques de lessives concurrentes que seuls les emballages permettent de distinguer.
L’écologiste Ralph Nader, qui représente le seule alternative dans cette élection, n’a pratiquement pas d’accès aux médias et s’est même vu interdire d’assister, silencieusement dans le public, aux débats de ses deux grands concurrents.

Le scrutin a été grossièrement truqué en 2000, et rien ne permet d’espérer qu’il sera sincère cette fois [3]. Nous avons déjà alerté nos lecteurs sur la radiation massive d’électeurs noirs, sur l’usage invérifiable de machines à voter dans de nombreux États [4] et sur la distribution, il y a deux semaines, de bulletins de vote visant à induire en erreur les électeurs du Michigan [5]. Il paraît hautement peu probable que des individus arrivés au pouvoir par fraude acceptent de se retirer sans rechigner, simplement en perdant une élection.

La stabilité de l’électorat

Ces éléments ayant été précisés, il n’en reste pas moins que la presse européenne se complaît à reproduire des sondages électoraux et à gloser sur un éventuel redressement de John Kerry, voire sur son léger avantage. Nous voudrions relativiser aussi ces informations.

Depuis dix ans, toutes les élections états-uniennes, pour quelque type de scrutin national que ce soit, donnent des résultats de type 49-49 pour les deux grands partis.
- En 1996, Bill Clinton est élu président à 49,2 %
- En 1996, les Républicains prennent la Chambre à 48,9 % contre 48,5
- En 1998, les Républicains conservent la Chambre à 48,9 % contre 47,8
- En 2000, Bush Junior est déclaré vainqueur avec 47,9 % contre 48,4 (mais un nombre supérieur de grands électeurs)
- En 2000, les Républicains conservent la Chambre à 49,2 % contre 47,9
Mais le scrutin le plus récent a tourné à l’avantage des Républicains, alors même que les élections législatives à mi-mandat présidentiel ont toujours été, depuis 1934, défavorable au parti au pouvoir.
- En 2002, les Républicains se renforcent à la Chambre avec 51 % contre 46.
On passe des écarts traditionnels de 1 ou 1,5 % à un écart significatif de 5 %. Ce changement a été interprété comme une réaction légitimiste post-11 septembre. Mais on peut aussi envisager qu’il reflète la profonde adhésion des États-uniens à la conquête de l’Afghanistan et de l’Irak.

La stabilité de l’électorat est d’autant plus forte que certains facteurs sociologiques sont déterminants. Les États-uniens votent d’abord en fonction de leur appartenance religieuse, puis de la couleur de leur peau, puis selon leur classe sociale, et enfin selon leur sexe. Une hiérarchie des préoccupations qui montre, une fois de plus, que les « valeurs américaines » ne sont pas les mêmes que celles des Européens.

- Les Mormons (88 %), les Évangéliques (84 %) et, dans une moindre mesure, les catholiques les plus stricts (54 %) votent Bush, tandis que les catholiques peu pratiquants (59 %) et surtout les juifs (77 %) et les Églises noires (96 %) votent Démocrate.
- Les Blancs votent à 54 % pour les Républicains, tandis que les Noirs votent à 90 % pour les Démocrates. Les Hispaniques et les Asiatiques ont des comportements variables selon les États, même si, au plan national, ils votent nettement Démocrate.
- Les riches (plus de 100 000 $ de revenu annuel) votent à 54 % républicain, tandis que les pauvres (moins de 15 000 $ de revenu annuel) votent à 57 % démocrate.
- Les hommes votent à 53 % pour les Républicains, tandis que les femmes votent à 54 % pour les Démocrates [6].

L’avance reste à Bush

Cinq sondages ont été réalisés au niveau fédéral à l’issue du second « débat »public opposant Bush et Kerry. Seul CNN/Gallup donne Kerry vainqueur par 49 % contre 48. Zogby prévoit match nul par 45-45. Les trois autres, NBC/Washington Post, CBS et ICR indiquent un avantage de 3 à 5 points pour Bush, ce qui est beaucoup plus que nécessaire quant on se souvient qu’avec le système des grands électeurs, Bush a gagné en 2000 avec 0,5 points en moins que Gore.
Cependant, ces chiffres ont peu de valeur dans la mesure où la proportion d’indécis est encore supérieure au différentiel séparant les candidats et, surtout, où la marge d’erreur est à peu près égale au différentiel supposé [7].

Le poids des grands États

La Constitution des Etats-Unis ne reconnaissant pas la souveraineté populaire, il est bien naïf de projeter le résultat du scrutin en examinant des sondages fédéraux.

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Le président des États-Unis est élu par 538 grands électeurs représentant les 50 États souverains au prorata de leur population. Or, les électeurs votent majoritairement démocrate dans les grandes villes et républicain dans les zones rurales. Pour que le léger avantage de George W. Bush se transforme en raz-de-marée, il faut et il suffit de faire basculer quelque uns des quatre plus grands États, qui désignent à eux seuls le quart des grands électeurs : la Californie (54 grands électeurs), New York (33), le texas (32), la Floride (25).

- En Californie, le scrutin de 2000 avait donné Bush : 41,2, Gore : 53,6, Nader : 3,8. Les sondages actuels [8] indiquent Bush : 40-43, Kerry : 50-53, Nader : 2.
- À New York, le scrutin de 2000 avait donné Bush : 35,5, Gore : 59,8, Nader : 3,5. Les sondages actuels [9] indiquent Bush : 31-35, Kerry : 51-58, Nader : 3.
- Au Texas, le scrutin de 2000 avait donné Bush : 59,3, Gore : 38,0, Nader : 2,2. Les sondages actuels [10] prévoient Bush : 57-60, Kerry : 36-38, Nader : 1.
- En Floride, le scrutin de 2000 avait donné Bush : 48,9, Gore : 48,8, Nader 1,6 [11]. Les sondages actuels [12] pronostiquent Bush : 49-51, Kerry : 44, Nader : 1-3.

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Or, ces quatre États sont gouvernés par des Républicains qui ne reculeront devant rien pour faire basculer l’élection.
La Californie a démis son gouverneur démocrate, accusé de mauvaise gestion, et l’a remplacée par un républicain. New York, bastion démocrate s’il en est, est également gouverné par un républicain, George E. Pataki, élu à la faveur du discrédit de ses rivaux. Le Texas, fief du président Bush fils, est gouverné par Rick Perry. Et la Floride est gouvernée par Jeb Bush, frère du président, qui s’est déjà illustré par de très nombreuses magouilles lors du scrutin de 2000.
Il suffirait aux Républicains de créer un désordre en Californie comparable à celui que l’on a connu, il y a quatre ans en Floride pour disposer soudainement d’une majorité écrasante de grands électeurs. C’était tout l’enjeu de la démission forcée du gouverneur Davis en Californie et de son remplacement par l’acteur Arnold Schwartzeneger, puis de l’installation de machines à voter par le nouveau gouverneur en prévision du scrutin présidentiel.

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En tout état de cause, comme nous n’avons cessé de le répéter dans ces colonnes, le complexe militaro-industriel a truqué le scrutin de 2000 et est impliqué dans la planification des attentats du 11 septembre 2001. C’est lui qui décidera du résultat. La question n’est donc pas de savoir si George W. Bush sera élu ou non, mais s’il faudra à nouveau tricher pour qu’il y parvienne.

[1] Voir « Ces intérêts privés qui gouvernent les États-Unis », Voltaire, 28 avril 2004.

[2] Voir « Tribunes libres internationales : le programme économique d’un aspirant Pdg », Voltaire, 20 septembre 2004.

[3] Voir The Best Democracy the Money Can Buy par Greg Palast, version française à paraître début 2005 aux Éditions Timéli.

[4] « Le système électoral US en question », Voltaire, 23 janvier 2004.

[5] « Des bulletins de vote truqués dans le Michigan », Voltaire, 6 octobre 2004.

[6] Encore faut-il affiner et remarquer que les jeunes filles votent beaucoup plus démocrate que les femmes mariées.

[7] Pour la petite histoire, rappelons que certains sondages ne sont pas réalisés pour prévoir des résultats, mais pour provoquer des débats. On se souvient par exemple du sondage commandé par Karl Rove (le conseiller politique de W.) contre John McCain. Il demandait aux électeurs s’ils tiendraient compte dans leur choix de ce que McCain avait un enfant noir hors mariage. Le sénateur avait en réalité adopté une jeune bengalie.

[8] Sources : Susa 4 octobre , Field Pool 3 octobre, Rassmusen 5 octobre, Strategic Vision 22 septembre, Los Angeles Times 21 septembre.

[9] Sources : Susa 11 octobre, Siena 23 septembre.

[10] Sources : Susa 11 octobre et 21 septembre, ARG 20 septembre

[11] Il s’agit là des résultats officiels. La Cour suprême des États-unis a invalidé le dépouillement manuel, celui-ci faisait apparaître au contraire une victoire de Gore.

[12] Sources : Strategic Vison 6 octobre, Mason-Dixon 5 octobre, Quinnipiac 5 octobre.