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« Ne ressuscitons pas le rêve carolingien ! »

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Je ne vois aucune incompatibilité entre l’essence du projet européen et la perspective d’une adhésion éventuelle d’Ankara à l’Union. La candidature turque n’aurait pas été envisageable dans l’Europe à six et il est évident qu’elle ne facilite pas l’émergence d’une cohésion politique en Europe. Cependant, elle constituerait une aide à un début de « détente » en isolant les terroristes du reste de la population et en trouvant des alliés musulmans.
Cela permettrait de s’éloigner de la menace de « choc des civilisations », prophétie de Samuel Huntington qu’il cherchait justement à prévenir. Nous en sommes malheureusement très proches avec la réélection de George W. Bush qui attise l’antagonisme avec le monde arabe. L’Europe, en intégrant une nation musulmane peut se démarquer de la diabolisation « bushiste » globale du monde arabo-musulman. Malheureusement, nos opinions publiques renâclent visiblement à la perspective de l’adhésion turque, parce qu’elles manquent des outils intellectuels pour en saisir la nécessité. Nous avons le temps d’amener une meilleure compréhension puisque l’adhésion de la Turquie se fera dans 15 ans. Pour cela, il faudra parvenir à concevoir l’Europe autrement que comme des « États-unis d’Europe » imaginaires. Ce rêve est mort dès l’adhésion des Britanniques qui ont rejeté la vision d’une Europe intégrée autour d’un noyau dur.
L’approche anglo-saxonne de l’architecture de l’Union est la cause réelle de la crise de vocation que traverse l’Union, mais lui opposer une Europe des « valeurs chrétiennes » censées parer au lézardement inéluctable de l’édifice n’est pas une solution. Or il est extrêmement dangereux de ressusciter le rêve carolingien et hautement périlleux de promouvoir une idée de l’Europe qui, se pensant comme un « club chrétien », se définirait par opposition aux autres démocraties du monde - et notamment à la démocratie turque. Je pense que nous courrons un risque en refusant l’adhésion de la Turquie et ceux qui dénoncent le « chantage » d’Ankara seraient plus inspirés de s’interroger sur l’autisme croissant de nombreux Européens.
Je regrette que les Européens ne voient pas ce que l’Europe est devenue et soient aveugles devant notre impuissance. Cette impuissance n’a rien à voir avec une quelconque « féminisation » de l’Europe, que Robert Kagan a cru pouvoir dénoncer, c’est plutôt d’une illusion présomptueuse de puissance et d’influence que souffrent les « vieux Européens ». Ils ressassent indéfiniment l’inaboutissement du rêve européen, dont la condition symbolique serait le vote de la politique étrangère à la majorité, ce qui a toujours été refusé lors des différents traités. Le drame de l’Europe, c’est que l’Union soit le domaine exclusif de l’argent, du travail, du capital, de l’investissement et de la fiscalité. Rien qui ne suscite l’adhésion. L’Europe n’a pas compétence pour la paix, la guerre ou la souffrance du monde. Le problème de l’Europe, c’est peut-être qu’elle a d’abord avant tout voulu construire la paix mais pas des actions politiques communes. Après l’échec de la CED, Jean Monnet a pensé que les fonctions régaliennes étaient intransférables. L’histoire de la création d’une arme nucléaire française et la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN sembla lui donner raison.
À partir de 1966, le sentiment qui prévalait chez tous les Etats européens continentaux non nucléaires était que la France passait leur sécurité par pertes et profits et qu’en irritant les États-Unis, en mettant à l’épreuve la nécessaire confiance transatlantique, elle prenait le risque de fragiliser la sécurité européenne. Aucun peuple européen ne voyait sa sécurité reposer sur une autre puissance que les États-Unis. Et, lorsque cinq ou six ans après la chute du mur de Berlin, la France a offert de rentrer dans l’OTAN en évoquant, par la voix de Jacques Chirac, la nécessité d’un transfert du commandement Sud sous le contrôle d’un amiral européen, cela a été ressenti comme une provocation déplacée et superflue contre le commandement américain car le président a mal expliqué sa proposition. Il aurait dû plaider qu’avec la fin de la Guerre froide les Américains ne souhaitaient pas forcément être inclus dans les moindres décisions des Européens sur des conflits les concernant (Afrique, Maghreb), comme cela s’était déjà vu en Yougoslavie.
Ces malentendus rendent difficile la constitution d’une politique étrangère commune même si sur de nombreuses questions, comme celle du Proche-Orient, on observe des convergences frappantes. Les vertus d’extension de la paix par osmose sont plus nécessaires que jamais dans le monde d’aujourd’hui. L’avenir pour l’Europe, face au terrorisme en provenance du monde musulman, c’est, contrairement à ce que s’imaginent les « faucons » de Washington, le choix du « soft power » et de l’action stabilisatrice. Donner leur première victoire aux forces de désagrégation européenne en votant « non » à la Constitution, ce serait commettre un geste mondialement dangereux, car contribuant, dans un tel climat, à l’aggravation des haines et des conflits.

Source
Le Figaro (France)
Diffusion 350 000 exemplaires. Propriété de la Socpresse (anciennement créée par Robert Hersant, aujourd’hui détenue par l’avionneur Serge Dassault). Le quotidien de référence de la droite française.

« Ne ressuscitons pas le rêve carolingien ! », par Michel Rocard, Le Figaro, 16 novembre 2004. Ce texte est adapté d’une interview.

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