La cellule élyséenne et le service d’ordre du FN

ENQUETE

Le député Noël Mamère demande que la commission d’enquête parlementaire sur le service d’ordre du Front national auditionne Anne Pingeot, la compagne de François Mitterrand, et Christian Prouteau, ex-responsable de la cellule élyséenne. Tous deux auraient été en relation avec Bernard Courcelle, le patron des gros bras du Front.

Les travaux de la commission d’enquête parlementaire sur le service d’ordre du Front national, le DPS (département protection sécurité), commencent par un coup de théâtre. Alors que le bureau de la commission doit se réunir demain pour définir les grandes lignes de l’enquête, le député de la Gironde Noël Mamère (Vert), membre de la commission, vient d’adresser une lettre à son président Guy Hermier, pour réclamer officiellement l’audition de Christian Prouteau, Paul Barril, Charles Pelligrini, un ancien de la fameuse cellule de l’Elysée, et Anne Pingeot la compagne du président François Mitterrand et mère de Mazarine. Une démarche qui doit être soutenue par plusieurs élus. Explications.

La commission d’enquête a été constituée le 15 décembre dernier, sur proposition des députés André Aschiéri (Vert) et Robert Gaia (PS), pour faire la lumière sur les agissements, les soutiens et les objectifs du DPS. Ce service d’ordre composé

selon différentes estimations, de 1 700 à 3 000 bénévoles, assure la securité des réunions et des manifestations organisées par le Front national. Recrutés parmi d’anciens militaire et policiers, entraînés au combat et à la protection rapprochée, vetus de blazers bleus à écusson, répartis dans toute la France et mobilisables à toute heure, les membres du DPS sont devenus au fil des ans un groupe d’une redoutable efficacité.

Ses nombreux détracteurs, syndicat de police (CUP-SGP) et Collectif d’associations de gauche (Réseau Voltaire), dénoncent une milice privée qui irait bien au-delà d’un service d’ordre traditionnel. En ligne de mire des enquêteurs parlementaires se profile Bernard Courcelle, l’homme qui a professionnalisé le DPS à partir de l994 ; jusqu’à cette date, le service d’ordre du Front national n’étant qu’un mélange hétéroclite, composé de skinheads et d’anciens barbouzes sans grande discipline. " Or avantde faire le ménage au DPS, explique Noel Mamère, Bernard Courcelle était chargé de la sécurité du musée d’Orsay dont Anne Pingeot occupait le poste de conservateur général. " De fait, dans le livre de Michael Darmon et Romain Rosso " L’Après Le Pen " (Le Seuil), Bernard Courcelle affirme : " Je m’occupais de préparer les visites souvent impromptues de François Mitterrand à Anne Pingeot. " Selon les auteurs, " l’existence de la seconde vie du présidend est encore à l’époque un secret d’Etat. Courcelle fait partie des quelques centaines d’initiés sur la place de Paris. " Ajoutez à cela les relations troubles entre Courcelle et des membres de la cellule de l’Élysée dirigée par Christian Prouteau (lire ci-dessous), il n’en fallait pas plus pour exciter la curiosité de certains députés.

Le Front national, quant à lui, a porté plainte l’année dernière contre Thierry Messean, président du Réseau Voltaire, qui avait envoyé un dossier sur le DPS à tous les députés en décembre 1997 pour exiger la création d’une commission d’enquête. Le juge Didier Ducoudray, du parquet de Paris, a d’ailleurs auditionner cinq assistants parlementaires pour connaître le contenu des courriers échangés entre les députés et le Réseau. Toutes ces interrogations surviennent alors que le DPS se déchire, comme le Front national. Fidèle de Jean-Marie Le Pen, Bernard Courcelle voit son autorité fondre comme neige au soleil. Vendredi dernier, les responsables régionaux du DPS de Rhône-Alpes, du Centre, Du Limousin, du Bas-Rhin, et de Midi-Pyrénées rejoignaient le clan des mégrettistes qui annonce posséder la moitié du DPS.

Eric GIACOMMETTI.

Noël Mamère, député membre de la commission d’enquête parlementaire :

" Anne Pingeot, Prouteau, Barril doivent entendus "

NOEL MAMERE est l’un trente députés membre la commission d’enquête parlementaire. Député Vert de la Gironde, il a été l’un des tout premiers à demander la création de cette commission, il y a un peu moins d’un an.

- Que demandez- vous à la commission d’enquête ?

- Noël Mamère. - Qu’elle fasse toute la lumière sur le DPS, qui s’apparente à un véritable groupe paramilitaire. Le bureau de la commission parlementaire doit se réunir mardi à l’Assemblée nationale pour définir les grandes lignes de l’enquête. J’adresse une lettre à son Président, Guy Hermier (PC), pour demander l’audition de plusieurs acteurs qui me semblent pouvoir apporter des éléments déterminants sur la création du DPS, à savoir Christian Prouteau, Paul Barril, Charles Pellegrini et Anne Pingeot.

- Pourquoi ?

- Selon des informations venant de plusieurs sources et vérifiées, Bernard Courcelle, le chef du DPS, n’est pas arrivé à cette responsabilité par des chemins banals. Il aurait été présenté à Jean-Marie Le Pen, en l993, par Charles Pellegrini, ancien membre de la cellule de l’Elysée et patron de la Spii, une société privée mêlée à des affaires d’écoute illégale impliquant cette même cellule. D’autire part, avant d’arriver au DPS, M. Courcelle était détaché au comité de sécurité des musées de France et assurait la sécurité du musée d’Orsay, dont Anne Pingeot occupait le poste de conservatrice générale. En fait, M. Courcelle assurait la sécurité de Mme Pingeot.

Au vu de ces informations, cela me semble suffisant pour exiger de la commission une vérification. Christian Prouteau, en tant que responsable de la cellule, pourra nous éclairer sur un lien avec Courcelle, et le capitaine Barril, lui aussi ancien de la cellule, sur ses relations professionnelles avec Bernard Courcelle.

- Quel est l’enjeu de ces auditions ?

- Si ces informations sont avérées, alors cela voudrait dire que le président de la République de l’époque ne se serait pas contenté d’instrumentaliser le FN, mais qu’il aurait eu des relations plus qu’équivoques avec lui. On imagine mal que M. Courcelle soit passé de la protection de Mme Pingeot à celle de M. Le Pen sans que le président ne soit au courant. Inversement, que Le Pen fasse appel à un proche de la cellule élyséenne révèle l’existence de capillarités inavouables. Une République moderne ne doit pas avoir peur de la vérité et la gauche ne doit pas occulter un passé trouble. On ne peut pas se contenter de lever le voile de jeunes islamistes pour se donner bonne conscience sans exiger la transparence sur le Rwanda, la Cogema, Elf..

Propos recueillis par E.G.